Re : L'Edit de Nantes
Grégoire Romain -  2003-06-12 19:54:10

Re : L'Edit de Nantes

L’Edit de Nantes est avant tout la reconnaissance de la liberté de conscience dans l'ordre civil. Et Chirac a su le relever lorsqu’il déclara à l’UNESCO, le 18 février 1998 : " En accordant la liberté de conscience, en reconnaissant l’existence légale du culte protestant, ce texte admettait qu’il n’y eût pas une seule religion, une seule vérité dans le royaume. Ce pluralisme, accepté au moins provisoirement, ouvrait un chemin qui devait conduire, beaucoup plus tard, à la laïcité, valeur essentielle de notre République ".
Le Pape Clément VIII (1592-1605) l’avait compris ainsi et c’était pour en gémir. Rapportant à Henri IV les propos du Souverain Pontife, le cardinal d’Ossat (ambassadeur de France à Rome) écrivit, le 28 mars 1599, que Clément VIII " voyait l’Edict le plus maudit qui se pouvait imaginer, par lequel estoit permis la liberté de conscience à tout chacun & qui estoit la pire chose du monde ". (Extrait de la Lettre CLXIX dans Lettres de l’Illustrissime et reverendissime cardinal d’Ossat, esveque de Bayeux au Roy Henry le Grand & à Monseigneur de Villeroy depuis l’année 1594 à l’année 1604, Paris, Michel Blageart, 1641, p.391.)
Déjà en 1597, avant la signature, par l’intermédiaire du même cardinal, le Souverain Pontife avait signifié au monarque qu’il devait s’abstenir de promulguer l’Edit " non seulement pour la conscience, mais aussi pour raison d’Estat & pour son proffit & grandeur temporelle. Que cela luy apporterait d’infinis dommages " ... (Extrait de Lettres de l'Illustrissime..., Lettre CL)

Le texte fut cependant signé à Nantes le 13 avril 1598. Il rencontra d’emblée l’opposition des catholiques et des Parlements. Lorsqu’ils apprirent les négociations de l’Edit et qu’ils connurent la teneur des articles, les prédicateurs et parmi eux les capucins, en dénoncèrent violemment les clauses. A la fin de l’année 1598, le R.P Jean-Baptiste Brûlard organisa même des prières publiques dans tout Paris " pour obtenir que Messieurs du Parlement de Paris n’enregistrassent pas l’Edit ". Les autres Pères capucins se joignirent à cette croisade de prières et aux nombreuses processions publiques du Saint-Sacrement qui rassemblaient au cœur de la capitale tous les opposants au texte.
Ces protestations publiques n’empêchèrent pas Henri IV de se déplacer au Parlement de Paris, le jeudi 7 janvier 1599 pour faire enregistrer l’Edit (Lit de Justice). La population s’en indigna et Pierre de L’Estoile rapporte dans ses Mémoires que le 13 du même mois " s’éleva à Paris, un bruit d’une Saint-Barthélemy des Huguenots que l’on voulait faire " tellement l’exaspération était grande. Malgré les remontrances du Parlement, l’Edit fut enregistré le 25 février 1599. Quant aux Parlements de province, ils résistèrent autant qu’ils purent mais sans pouvoir mettre obstacle à la volonté obstinée de Henri IV. Le Parlement de Rouen fut le dernier à céder le 5 août 1609 " encore n’enregistra-t-il l’Edit sans approbation d’autre religion que de la catholique, apostolique et romaine ".

Cet Edit de tolérance ne fut promulgué que par un effet de la volonté arrêtée du roi Henri IV. Or, si le roi avait été convaincu de sa mission de fils aîné de l’Eglise et des serments de son sacre, s’il avait été résolu à y être fidèle, nul doute qu’il eût pu le faire et refuser la promulgation de l’Edit; Clément VIII lui-même lui en indiqua le moyen, comme l’illustre ce passage de la lettre du cardinal d’Ossat à Henri IV:
" Il (Clément VIII) estoit le plus marry & desole homme du monde, pour l’Edict que Vostre Majesté avoit fait en faveur des hérétiques au prejudice de la Religion catholique, lequel édict estoit enfin passé & publié contre l’espérance qu’il avoit tousjours euë depuis qu’il se parlait de cét Edict, ayant estimé Sa Saincteté, que Votre Majesté l’eust faict pour contenter les Huguenots en apparence, & que vous fussiez bien aise que le Clergé s’y opposast & que la Cour de Parlement refusast de le passer & que au lieu de vous en servir d’excuse envers les Huguenots, vous estiez grandement aigry contre les Catholiques, les aviez bravez, menacez, & enfin contraints & forcez à subir un Edict si pernicieux à la Religion Catholique."

Cet Edit de Nantes, imposé de force par l’autorité royale, loin de mettre fin aux guerres de religion comme on se plaît à le dire, en assura le retour pendant le règne de Louis XIII. Henri IV eût sans doute rendu un plus grand service à la France en ne promulguant pas l’Edit et en faisant au contraire enregistrer par le Parlement les décrets du concile de Trente, comme le lui demanda, en vain, Clément VIII : " Lorsqu’il estoit question de faire en faveur des hérétiques contre les catholiques, vous vous formalisiez, parliez d’autorité, disiez vouloir estre obéi, et toutefois pour faire recevoir et publier le concile de Trente, qui est une chose saincte en soi, et par vous promise et jurée, vous n’en aviez jamais parlé une seule fois à la cour du Parlement ".