"La Vie dans le Christ et les « Loisirs » "
AMBROSIO Paul (212.27.35.xxx) -  2003-03-19 14:40:40

"La Vie dans le Christ et les « Loisirs » "

a Vie dans le Christ et les « Loisirs »







On peut déplorer ce honteux esprit de concession au monde, cette démangeaison de concilier les inconciliables, dont les chrétiens de nos jours (mais il n’y a rien de changé et ce vice est de toutes les époques) sont infectés. Pour n’être pas trop long, je me tiendrai à une de ses manifestations à mes yeux les plus dangereuses ; je veux parler de la place à donner au loisir et au plaisir dans la vie humaine.

Vous connaissez, vous ne connaissez que trop, l’idée du jour à ce sujet, elle tient en peu de mots : le plus de loisir possible, et le plus de plaisir possible. Et conséquemment le moins de labeur possible, le moins de peine possible. Cela sous-entend que la vie en son fond n’est pas une affaire sérieuse et qu’il ne faut travailler qu’afin de pouvoir ne plus travailler. La semaine de trente heures vaudrait mieux que celle de quarante, et deux mois de congé vaudraient mieux que quinze jours. L’idéal, ce serait que personne n’ait plus rien à faire que s’amuser. Quel dommage que notre civilisation ne soit pas encore assez avancée pour faire de l’existence une fête inin­terrompue ! Plaignons-nous et envions nos arrière-neveux du vingt-cinquième siècle !



Telle est la perverse doctrine que nous respirons avec l’air, c’est celle des impies dont parle l’Ecriture qui « ont jugé que notre vie est un amusement aestimaverunt ludum esse vitam nostram ».



La pensée chrétienne est exactement à l’opposé, non qu’elle exclue indistinctement de la vie tout loisir et tout plaisir, mais elle renverse leur valeur. Ils ne sont pas le principal, ils sont l’accessoire ; ils ne sont pas le but du travail, c’est le travail qui est leur but ; on ne travaille pas pour pouvoir s’amuser, on s’amuse pour pouvoir travailler. Point d’austérité exces­sive, saint Thomas déclare rondement qu’il faut appeler des rustres ceux qui ne savent point jouer et s’égayer, quand c’est le temps et avec mesure. Mais vous savez, la pittoresque comparaison qu’il empreinte d’Aristote pour déterminer la quantité de plaisir qu’il convient de prendre : « Quelques grains de sel suffisent pour un tel plat ; ainsi suffit-il de quelques grains de plaisir pour condiment de la vie ».



Peut-on dire que sur ce point les chrétiens de nos jours aient échappé au péril de « se modeler sur le siècle ? » Pour moi, j’avoue que je m’effraie et que je m’indigne quand je les vois au contraire accepter en masse la conception païenne du loisir et du plaisir, comme s’ils n’étaient pas « baptisés dans la mort du Christ », « ensevelis avec Lui » comme s’ils n’avaient pas « leur occupation dans les cieux », comme s’il n’était pas défendu de « savourer les choses terrestres », comme s’ils n’avaient pas à « attendre leur Sauveur » comme on attend l’ami le plus cher, si impatiemment, si anxieusement, si impérieusement qu’on ne peut plus « s’intéresser à rien d’ici-bas ». Ce visage du vrai disciple du Seigneur, dont je prends mot pour mot tous les traits à saint Paul, que de chrétiens n’en sont au vrai que la caricature ?



J’entends dire qu’on veille encore sur ce qu’on appelle un peu par ironie, je pense, la « moralité » des loisirs. D’abord est-ce si sûr ? Parce qu’on n’assiste à un spectacle cinématographique que dans une salle où l’on sait que les scènes trop crues ont été cisaillées, ou parce qu’on suspend une audition radiophonique au couplet où la chanson devient trop grave­leuse, on rassure sa conscience qui ne demande qu’à être rassu­rée au meilleur marché ! Mais change-t-on la trame du spec­tacle ou le ton du concert ? Le fond de tout cela, n’est-ce pas toujours la même ignoble histoire de passion, diversement imagée ou orchestrée ? Quoi de commun aux chrétiens avec de tels divertissements ? Saint Thomas disait (il dit plutôt, car il n’appartient pas non plus au passé que l’impureté ne devient pas honnête que pour n’être que prise comme matière à spectacle, mais au contraire le spectacle déshonnête pour avoir comme matière l’impureté. Cette phrase décisive, et si bien dans la manière du Maître angélique, quelle foudre sur nos prétextes et nos échappatoires ! Que laisse-t-elle subsister de la misérable excuse de ceux qui disent qu’ils ne veulent que se distraire, nullement approuver, et qu’ils n’entendent nullement se comporter dans la vie réelle comme les histrions sur l’écran ?

Et puis, lors même qu’on serait parfaitement en règle avec la « moralité » des spectacles et des auditions, est-ce là tout, est-ce là vraiment la seule question qui se pose ? Il faut que nous soyons tombés bien bas pour que tant de chrétiens en soient venus à le croire, et c’est un signe qui montre à quelle profondeur a pénétré en eux le venin du monde. Il y en a pourtant d’au­tres, des questions ! Il y a la durée et la fréquence des diver­tissements, il y a l’obligation de les concilier avec la sancti­fication du dimanche, il y a le besoin factice que l’on s’en donne, il y a que l’on contribue à augmenter l’entraînement général vers le plaisir en le subissant sans réagir, il y a que l’on ajoute un supplément d’attraction que le cinéma surtout tire de son aspect collectif et publicitaire, en se rangeant habituellement parmi le troupeau qui assiège les guichets. Si tout cela est facile à accorder avec la profession de disciple du Christ crucifié, je n’ai plus rien à dire ; mais j’avoue qu’il me reste des doutes là-dessous ! Ou plutôt, ce ne sont pas des doutes, et je dis sans crainte que la valeur attribuée au loisir et à l’agrément dans la société d’aujourd’hui est inacceptable pour des chrétiens. Beaucoup acceptent, c’est trop certain. J’espère que nous ne sommes pas de ceux-là ; ne soyons pas de ceux que saint Paul appelle terriblement : « les ennemis de la croix du Christ ».

abbé V. A. Berto

(Extrait du Bulletin de N.-D.-Du-Ménimur)