La dérive néocatholique des pseudo-traditionalistes
Hubert Franc - 2003-03-16 20:15:51
La dérive néocatholique des pseudo-traditionalistes
Voici un article extrêmement bien documenté qui analyse de manière saisissante la dérive qui guette les milieux traditionalistes.
Vatican II... et la dérive "néo-catholique"
par Arnaud de Lassus
AFS n°165 – février 2003
En milieu traditionnel américain, on qualifie de "néo-catholiques " des personnes qui, tout en étant attachées à la liturgie traditionnelle, refusent de voir les résultats désastreux du concile Vatican II et de beaucoup de décisions pontificales de la période post-conciliaire (1). Elles en arrivent à vouloir défendre la messe traditionnelle en abandonnant la doctrine traditionnelle... ce qui, à terme, ne peut conduire qu'à l'échec.
C'est dans ce sens que le mot "néo-catholique" sera utilisé ici.
Vatican II, rupture ou continuité? Tel était le titre d'une brochure AFS rédigée en 1984 et qui concluait à la rupture (2).
Vatican II, rupture ou continuité? Tel est également Je titre d'un dossier du N°133 (décembre 2002) de la revue La Nef, qui conclut à la continuité. A ce dossier ont contribué, outre Christophe Geffroy, directeur de la publication, les abbés Denis Le Pivain, Gerald de Servigny et Fabrice Loiseau de la Fraternité saint Pierre, l'abbé Christian Gouyaud, et deux moines bénédictins des abbayes de Triors et du Barroux.
La lecture du dossier laisse une impression d'étonnement et de tristesse.
Comment des hommes a priori bien formés et attachés à la liturgie traditionnelle ont-ils pu présenter une défense quasi systématique d'un concile qui a contribué à détruire cette liturgie et qui, comme l'explique Jean Madiran, a opéré une révolution copernicienne dans l'Église (3)? Comment ont-ils pu bâtir leur dossier sans tenir compte des études déjà faites sur le sujet par des auteurs comme Romano Amerio (4), Jean Madiran (5), le père Calmel (6), le père Joseph de sainte Marie (7), l'abbé de Nantes (8), Mgr Lefebvre (9)? Comment surtout ont-ils pu passer sous silence les résultats obtenus dans l'Église par quarante années d'application du concile par les hommes qui avaient fait le concile? (9bis).
• Des textes de référence
L'A.F.S. ayant déjà abondamment traité les questions soulevées dans le dossier de La Nef (10), nous ne répondrons pas aux arguments qui y sont développés. Nous renverrons ceux de nos amis qui souhaiteraient raffermir leurs convictions sur ces sujets à une sélection d'études et de livres où les points de doctrine en cause sont correctement présentés, où les erreurs, déviations, ambiguïtés conciliaires sont analysées avec précision; sélection qui fait l'objet de l'Annexe ci-après intitulée Textes de référence.
Nous nous contenterons ici d'examiner quelques aspects du dossier de La Nef : ligne directrice, mode de raisonnement, résultats obtenus.
• Ligne directrice
Du dossier pris dans son ensemble (11) se dégage une ligne directrice : chercher à concilier les inconciliables en voulant défendre à la fois la messe traditionnelle (12) et un concile en bonne partie antitraditionnel (13); ligne directrice qui présente des analogies avec celle du libéralisme catholique qui marie l'Église et la révolution (14).
Autre ressemblance à signaler: la ligne directrice du dossier rappelle celle de cette classe politique présente à presque toutes les périodes de notre histoire depuis la Réforme et qu'Abel Bonnard (15) appelle Les modérés (16): il s'agit d'hommes de droite qui sont «L'ombre des hommes de gauche», qui ne croient que modérément à ce qu'ils voudraient défendre et protestent de leur dévotion républicaine. Transposons dans l'ordre religieux : nous aurons des gens qui sont persuadés de défendre la Tradition et protestent de leur dévotion conciliaire.
• Mode de raisonnement
Les modérés (en politique), les catholiques libéraux (dans les domaines politique et religieux) ont perdu le sens de l'ennemi : pour eux, il n'y a plus d'adversaires qu'on puisse accuser de manoeuvres malveillantes.
Il en va de même ici. On sait que les modernistes ont réussi à prendre en main une partie des leviers de commande du Concile. Le dossier de La Nef ne tient pas compte de ce fait. Il parle du Concile en faisant abstraction du processus conciliaire par lequel les dits modernistes ont manipulé les textes de façon à pouvoir en tirer après coup ce qu'ils voulaient. Étrange omission.
• Le processus ignoré par La Nef
Rappelons les caractéristiques de ce processus : - Au départ, des textes ambigus
Sur les textes conciliaires pris dans leur ensemble, le père Calmel portait le jugement suivant :
On sait depuis longtemps que ce sont des textes de compromis. On sait encore qu'une fraction modernisante voulait imposer une doctrine hérétique. Empêchée d'aboutir, elle est quand-même parvenue à faire adopter des textes non formels; ces textes présentent le double avantage pour le modernisme de ne pouvoir être taxés de propositions carrément hérétiques, mais cependant de pouvoir être tirés dans un sens opposé à la foi. Nous attarderons-nous à les combattre directement? Un moment, nous y avions pensé. La difficulté c'est qu'ils ne donnent pas prise à l'argumentation; ils sont trop mous.
Lorsque vous essayez de presser une formule qui vous paraît inquiétante, voici que - dans la même page - vous en trouvez une autre entièrement irréprochable. Lorsque vous cherchez à étayer votre prédication ou votre enseignement sur un texte solide, impossible à tourner, propre à transmettre à votre auditoire le contenu traditionnel de la foi et de la morale, vous vous apercevez bientôt que le texte que vous avez choisi au sujet par exemple de la liturgie, ou du devoir des sociétés à l'égard de la vraie religion, ce texte est insidieusement affaibli par un second texte qui, en réalité, exténue le premier alors qu'il avait l'air de le compléter. Les décrets succèdent aux constitutions et les messages aux déclarations sans donner à l'esprit, sauf exception rarissime, une prise suffisante» (17).
- Une ambiguïté voulue
L'ambiguïté en cause ne résulte pas d'une négligence mais d'une volonté délibérée. Comme l'a remarqué Jean Madiran dans son livre Le Concile en question (écrit en 1985) :
«... Les textes conciliaires ont été complétés (dans le cas de la Nota praevia) ou même rédigés d'une manière suffisamment traditionnelle pour pouvoir être votés par une quasi-unanimité, et cependant d'une manière suffisamment astucieuse pour permettre, comme la suite l'a montré, des développements ultérieurs qu'à l'époque les pères conciliaires auraient refusés» (18).
Dans une étude antérieure (1971), Jean Madiran avait fait état du témoignage sur ce point du père Schillebeecks, expert au Concile: Nous avons souvent cité une confidence (du père) Schillebeecks (...) (Dans la revue hollandaise: De Bazuin du 23 janvier 1965)(18bis)
II s'agit du texte relatif à un pouvoir «collégial» dans l'Église, tel qu'il fut proposé dans la Constitution Lumen Gentium avant la Nota praevia.
Schillebeecks jugeait ce texte trop faible et réticent. Il le déclara à un expert de la Commission. Écoutons ce dialogue d'augures:
« Un théologien de la Commission doctrinale, à qui, durant la deuxième Session, j'avais exprimé mon désappointement en face du minimalisme sur la collégialité papale, me répondit, dans l'intention de me tranquilliser : "Nous l'exprimons d'une façon diplomatique, mais, après le Concile, nous tirerons les conclusions implicites "».
Schillebeecks ajoute : «J'estimais cela malhonnête» - Cela, c'est-à-dire ce qu'il appelle : «une équivoque voulue» (19).
Commentaire de Romano Amerio sur ce témoignage du père Schillebeecks :
C'est un style diplomatique, dans la force étymologique du terme, ayant «double» sens, où la lettre est rédigée en vue de l'herméneutique, renversant l'ordre naturel de la pensée et de l'écrit (20).
- Une ambiguïté levée dans un sens moderniste
L'interprétation des textes conciliaires a le plus souvent été faite conformément à ce qu'indiquait le père Schillebeecks : les ambiguïtés ont été levées dans un sens qu'on peut qualifier d'anthropocentrique et plus généralement de moderniste (21).
Comme le Concile - répétons-le - a été mis en application par les évêques qui l'avaient fait (22), cette interprétation moderniste correspond bien au concile réel à distinguer du concile fictif que de bons esprits tirent de textes conciliaires sélectionnés et interprétés dans un sens traditionnel.
• Résultats obtenus
Présenter le Concile en ignorant le processus conciliaire : tel est l'un des défauts du dossier de La Nef. Ainsi s'explique que certains des articles du dossier se rapportent non au concile réel, mais au concile fictif dont il vient d'être question.
Mais le dossier va plus loin. Sur des points où les textes conciliaires ne peuvent guère être interprétés de façon traditionnelle (infaillibilité du magistère ordinaire du corps épiscopal uni au pape - liberté religieuse), il prend la défense des erreurs conciliaires et fait ainsi pénétrer des doctrines non traditionnelles en milieu traditionnel. Triste résultat!
• Une tendance plus générale
Le dossier de La Nef n'est qu'une manifestation d'une tendance beaucoup plus générale, bien décrite par Loïc Merian dans son article Des catholiques ordinaires du N° 134 (janvier 2003) de La Nef.
Il est cocasse de constater que, en dehors de ceux qui défendent un concile imaginaire auquel ils prêtent des affirmations et des positions qui ne sont en rien contenues dans les textes conciliaires (le «super-concile» dénoncé par le cardinal Ratzinger), ses derniers vrais défenseurs seront bientôt (en caricaturant un peu) les communautés traditionnelles. Le débat sur le concile du Jour du Seigneur a vu le directeur de La Nef défendre le concile contre un contradicteur «théologien catholique»! Sans oublier les études du Barroux, de la Fraternité saint-Vincent-Ferrier, de la Fraternité saint Pierre! Aujourd'hui le concile réel est mieux défendu là que dans La Croix ou La Vie ! (...). On peut être attaché au rite traditionnel (...) et en même temps (...) accepter le concile comme tout fidèle, bref être un catholique ordinaire (23).
CONCLUSION
Que parmi les «vrais défenseurs du Concile» figurent en France des (et non pas les!) communautés traditionnelles... c'est là un aspect paradoxal de la situation qu’il faut connaître pour mieux y remédier et qui trouve son pendant aux États-Unis avec le "néo-catholicisme".
Nos amis du journal américain The Remnant ont publié une série d'articles sur ce qu'ils appellent 1"'Establishment néo-catholique" (24). Il s'agit de personnes et de groupes qui, tout en restant traditionnels en matière de liturgie, défendent le Concile et ne s'opposent guère au régime de nouveautés ruineuses qui l'a suivi; personnes et groupes qui^ sans le savoir, soutiennent par certains côté la révolution dans l'Eglise (tout en la combattant sur d'autres points).
Avons-nous un "Establishment" similaire en France? Oui, si l'on se rapporte à l'article de Loïc Merian... qui dit avec clarté ce que tout le monde peut constater. Nous y comptons de nombreux amis; nous y comptons surtout des prêtres séculiers et des religieux qui nous font bénéficier de secours surnaturels. Mais l'amitié et les services rendus ne changent pas les faits. La dérive "néo-catholique" dans laquelle ces amis sont (plus ou moins) engagés est catastrophique.
Sachons le montrer avec fermeté et précision. Et, dans cette tâche qui nous incombe de défendre la vérité, ne péchons pas par paresse intellectuelle (en négligeant l'étude) ni par aveuglement (en refusant de voir les choses comme elles sont) (25).
Arnaud de Lassus
(1) Cf. les articles de Christopher A. Ferrara dans le journal américain The Remnant (2170 W. Linwood Dr. N.B., WYOMING, Minn. 55092, États-Unis), et tout spécialement l'article The Justice of thé Term Neo-Catholic, The Remnant, 15 octobre 2002.
(2) Bulletin de commande en dernière page.
(3) Cf. son livre La révolution copernicienne dans l'Église, analysé dans le N°163 (octobre 2002) de l'AFS.
(4) Cf. son livre Iota unum, analysé dans le N°74 (décembre 1987) de l'AFS
(5) Cf. entre autres, son livre Le concile en question.
(6) Cf. son livrzBrève apologie pour l'Église de toujours, analysé dans le n° 174 de l'AFS.
(7) Cf. son étude Le concile Vatican II échappe-t-il à l'accusation de libéralisme?, reproduite en majeure partie dans la brochure AFS La liberté religieuse, trente ans après Vatican II.
(8) Études réparties dans de très nombreux bulletins de la Contre-Réforme Catholique.
(9) Cf. entre autres, ses livres J'accuse le concile!, Ils L'ont découronné et Mes doutes sur la liberté religieuse.
(9bis) Voir la série d'articles de Jean Madiran «40 ans d'évolution conciliaire» dans Présent des 16,17 et 18 octobre 2002.
(10) Elle l'a fait soit directement, soit en faisant connaître des ouvrages solidement argumentes comme ceux qui viennent d'être cités.
(11) Nous disons "dans son ensemble". Les articles du dossier ne sont pas tous inspirés par cette ligne directrice (cf. les articles sur la collégialité et sur la liturgie).
(12) Messe à laquelle les auteurs du dossier, issus de la Fraternité saint Pierre et des abbayes de Triors et du Barroux, sont notoirement fidèles.
(13) Le concile Vatican II contenait en puissance la messe nouvelle; voir à ce sujet l'article Témoignage d'un expert de la Commission sur la liturgie au Concile Vatican H, AFS N°63 (octobre 2002).
(14) Cf. le livre de Louis Veuillot L'illusion libérale et la brochure AFS Connaissance élémentaire du libéralisme catholique. Bulletin de commande en dernière page.
(15) Auteur littéraire qui fut ministre de l'Éducation nationale en 1942-43.
(16) Cf. l'analyse du livre d'Abel Bonnard Les modérés, qui figure dans le N°548 (décembre 2002) de Lectures françaises (D.P.F., B.P.l, 86190 Chiré-en-Montreuil).
(17) R.P. Calmel Brève apologie pour l'Église de toujours, p.35.
(18) Le concile en question, p.63 (édition DMM).
«Nota praevia» : note explicative préalable relative au troisième chapitre de la Constitution dogmatique de l'Église (Lumen Gentium) du concile Vatican II.
(18 bis) Référence donnée par Ralph Wiltgen, Le Rhin se jette dans le Tibre, p.238.
(19) Itinéraires, N°155 (juillet 1971), p.40.
(20) Iota unum, p. 96.
(21) Qu'il suffise de rappeler ici l'un des signes les plus manifestes d'anthropocentrisme se manifestant immédiatement après le Concile : la messe célébrée face au peuple, mode de célébration qui a partout été considéré (et l'est encore aujourd'hui) comme conforme à l'esprit du Concile.
(22) Remarque importante sur laquelle Jean Madiran a souvent insisté.
(23) La Nef, n°l34 p.9
(24) Dans les numéros du Remnant allant du 15 octobre 2002 au 15 janvier 2003.
(25) Cf. l'article Pourquoi tant d'aveuglement chez les catholiques, clercs et laïcs? page 5 ci-dessus.
ANNEXE Textes de référence
Nous donnons ici une sélection de livres et d'articles permettant de faire le point sur les questions doctrinales soulevées par le dossier de La Nef. Le fait de citer un livre n'implique pas que nous approuvions toutes les positions prises par son (ou ses) auteur; il indique que le livre est solide et bien argumenté.
• Sur le concile et le processus conciliaire en général, voir les livres Iota unum de Romano Amerio (26), Le concile en question de Jean Madiran et Le Rhin se jette dans le Tibre de Ralph M. Wiltgen.
• Sur l'infaillibilité du magistère ordinaire de l'épiscopat uni au pape, voir la brochure AFS Retour sur l'infaillibilité - Jugements solennels et magistère ordinaire et universel, et les articles A propos de l'infaillibilité, réponse à une objection du N°160 (avril 2002) de l'AFS, Retour sur l'infaillibilité : la primauté pontificale, dans le présent numéro.
• Sur le théocentrisme et l'anthropocentrisme, voir le livre de Jean Madiran déjà cité «La révolution copernicienne dans l'Église» et le chapitre XXX du livre de Romano Amerio «Iota unum».
• Sur la collégialité, voir le livre de l'abbé Dulac La collégialité épiscopale au deuxième concile du Vatican.
• Sur la Nouvelle théologie, voir le livre du Courrier de Rome La Nouvelle théologie.
(26) L'A.F.S. a consacré deux articles à ce livre particulièrement important, édité par les Nouvelles Éditions Latines : Deux maîtres-oeuvres sur la crise dans l'Église, A.F.S. n°74 (décembre 1987) et En relisant Iota Unum, AFS N°l 17 (février 1995).
• Sur l'oecuménisme et le dialogue interreligieux, voir le chapitre XXXV de Iota unum, la brochure du docteur May L'oecuménisme, levier de la protestantisation de l'Église et le chapitre portant ce titre de la brochure AFS Connaissance élémentaire du protestantisme.
• Sur la liberté religieuse, voir le livre de Mgr Lefebvre Mes doutes sur la liberté religieuse et la brochure AFS La liberté religieuse trente ans après Vatican IL
• Sur la liturgie, voir le livre du père Joseph de sainte Marie Le sacrifice de la messe dans la nouvelle catéchèse et la nouvelle liturgie, le Bref examen critique de la nouvelle messe, présenté par les cardinaux Ottaviani et Bacci et la brochure AFS Aide-mémoire sur la nouvelle messe.
Voici un article extrêmement bien documenté qui analyse de manière saisissante la dérive qui guette les milieux traditionalistes.
Vatican II... et la dérive "néo-catholique"
par Arnaud de Lassus
AFS n°165 – février 2003
En milieu traditionnel américain, on qualifie de "néo-catholiques " des personnes qui, tout en étant attachées à la liturgie traditionnelle, refusent de voir les résultats désastreux du concile Vatican II et de beaucoup de décisions pontificales de la période post-conciliaire (1). Elles en arrivent à vouloir défendre la messe traditionnelle en abandonnant la doctrine traditionnelle... ce qui, à terme, ne peut conduire qu'à l'échec.
C'est dans ce sens que le mot "néo-catholique" sera utilisé ici.
Vatican II, rupture ou continuité? Tel était le titre d'une brochure AFS rédigée en 1984 et qui concluait à la rupture (2).
Vatican II, rupture ou continuité? Tel est également Je titre d'un dossier du N°133 (décembre 2002) de la revue La Nef, qui conclut à la continuité. A ce dossier ont contribué, outre Christophe Geffroy, directeur de la publication, les abbés Denis Le Pivain, Gerald de Servigny et Fabrice Loiseau de la Fraternité saint Pierre, l'abbé Christian Gouyaud, et deux moines bénédictins des abbayes de Triors et du Barroux.
La lecture du dossier laisse une impression d'étonnement et de tristesse.
Comment des hommes a priori bien formés et attachés à la liturgie traditionnelle ont-ils pu présenter une défense quasi systématique d'un concile qui a contribué à détruire cette liturgie et qui, comme l'explique Jean Madiran, a opéré une révolution copernicienne dans l'Église (3)? Comment ont-ils pu bâtir leur dossier sans tenir compte des études déjà faites sur le sujet par des auteurs comme Romano Amerio (4), Jean Madiran (5), le père Calmel (6), le père Joseph de sainte Marie (7), l'abbé de Nantes (8), Mgr Lefebvre (9)? Comment surtout ont-ils pu passer sous silence les résultats obtenus dans l'Église par quarante années d'application du concile par les hommes qui avaient fait le concile? (9bis).
• Des textes de référence
L'A.F.S. ayant déjà abondamment traité les questions soulevées dans le dossier de La Nef (10), nous ne répondrons pas aux arguments qui y sont développés. Nous renverrons ceux de nos amis qui souhaiteraient raffermir leurs convictions sur ces sujets à une sélection d'études et de livres où les points de doctrine en cause sont correctement présentés, où les erreurs, déviations, ambiguïtés conciliaires sont analysées avec précision; sélection qui fait l'objet de l'Annexe ci-après intitulée Textes de référence.
Nous nous contenterons ici d'examiner quelques aspects du dossier de La Nef : ligne directrice, mode de raisonnement, résultats obtenus.
• Ligne directrice
Du dossier pris dans son ensemble (11) se dégage une ligne directrice : chercher à concilier les inconciliables en voulant défendre à la fois la messe traditionnelle (12) et un concile en bonne partie antitraditionnel (13); ligne directrice qui présente des analogies avec celle du libéralisme catholique qui marie l'Église et la révolution (14).
Autre ressemblance à signaler: la ligne directrice du dossier rappelle celle de cette classe politique présente à presque toutes les périodes de notre histoire depuis la Réforme et qu'Abel Bonnard (15) appelle Les modérés (16): il s'agit d'hommes de droite qui sont «L'ombre des hommes de gauche», qui ne croient que modérément à ce qu'ils voudraient défendre et protestent de leur dévotion républicaine. Transposons dans l'ordre religieux : nous aurons des gens qui sont persuadés de défendre la Tradition et protestent de leur dévotion conciliaire.
• Mode de raisonnement
Les modérés (en politique), les catholiques libéraux (dans les domaines politique et religieux) ont perdu le sens de l'ennemi : pour eux, il n'y a plus d'adversaires qu'on puisse accuser de manoeuvres malveillantes.
Il en va de même ici. On sait que les modernistes ont réussi à prendre en main une partie des leviers de commande du Concile. Le dossier de La Nef ne tient pas compte de ce fait. Il parle du Concile en faisant abstraction du processus conciliaire par lequel les dits modernistes ont manipulé les textes de façon à pouvoir en tirer après coup ce qu'ils voulaient. Étrange omission.
• Le processus ignoré par La Nef
Rappelons les caractéristiques de ce processus : - Au départ, des textes ambigus
Sur les textes conciliaires pris dans leur ensemble, le père Calmel portait le jugement suivant :
On sait depuis longtemps que ce sont des textes de compromis. On sait encore qu'une fraction modernisante voulait imposer une doctrine hérétique. Empêchée d'aboutir, elle est quand-même parvenue à faire adopter des textes non formels; ces textes présentent le double avantage pour le modernisme de ne pouvoir être taxés de propositions carrément hérétiques, mais cependant de pouvoir être tirés dans un sens opposé à la foi. Nous attarderons-nous à les combattre directement? Un moment, nous y avions pensé. La difficulté c'est qu'ils ne donnent pas prise à l'argumentation; ils sont trop mous.
Lorsque vous essayez de presser une formule qui vous paraît inquiétante, voici que - dans la même page - vous en trouvez une autre entièrement irréprochable. Lorsque vous cherchez à étayer votre prédication ou votre enseignement sur un texte solide, impossible à tourner, propre à transmettre à votre auditoire le contenu traditionnel de la foi et de la morale, vous vous apercevez bientôt que le texte que vous avez choisi au sujet par exemple de la liturgie, ou du devoir des sociétés à l'égard de la vraie religion, ce texte est insidieusement affaibli par un second texte qui, en réalité, exténue le premier alors qu'il avait l'air de le compléter. Les décrets succèdent aux constitutions et les messages aux déclarations sans donner à l'esprit, sauf exception rarissime, une prise suffisante» (17).
- Une ambiguïté voulue
L'ambiguïté en cause ne résulte pas d'une négligence mais d'une volonté délibérée. Comme l'a remarqué Jean Madiran dans son livre Le Concile en question (écrit en 1985) :
«... Les textes conciliaires ont été complétés (dans le cas de la Nota praevia) ou même rédigés d'une manière suffisamment traditionnelle pour pouvoir être votés par une quasi-unanimité, et cependant d'une manière suffisamment astucieuse pour permettre, comme la suite l'a montré, des développements ultérieurs qu'à l'époque les pères conciliaires auraient refusés» (18).
Dans une étude antérieure (1971), Jean Madiran avait fait état du témoignage sur ce point du père Schillebeecks, expert au Concile: Nous avons souvent cité une confidence (du père) Schillebeecks (...) (Dans la revue hollandaise: De Bazuin du 23 janvier 1965)(18bis)
II s'agit du texte relatif à un pouvoir «collégial» dans l'Église, tel qu'il fut proposé dans la Constitution Lumen Gentium avant la Nota praevia.
Schillebeecks jugeait ce texte trop faible et réticent. Il le déclara à un expert de la Commission. Écoutons ce dialogue d'augures:
« Un théologien de la Commission doctrinale, à qui, durant la deuxième Session, j'avais exprimé mon désappointement en face du minimalisme sur la collégialité papale, me répondit, dans l'intention de me tranquilliser : "Nous l'exprimons d'une façon diplomatique, mais, après le Concile, nous tirerons les conclusions implicites "».
Schillebeecks ajoute : «J'estimais cela malhonnête» - Cela, c'est-à-dire ce qu'il appelle : «une équivoque voulue» (19).
Commentaire de Romano Amerio sur ce témoignage du père Schillebeecks :
C'est un style diplomatique, dans la force étymologique du terme, ayant «double» sens, où la lettre est rédigée en vue de l'herméneutique, renversant l'ordre naturel de la pensée et de l'écrit (20).
- Une ambiguïté levée dans un sens moderniste
L'interprétation des textes conciliaires a le plus souvent été faite conformément à ce qu'indiquait le père Schillebeecks : les ambiguïtés ont été levées dans un sens qu'on peut qualifier d'anthropocentrique et plus généralement de moderniste (21).
Comme le Concile - répétons-le - a été mis en application par les évêques qui l'avaient fait (22), cette interprétation moderniste correspond bien au concile réel à distinguer du concile fictif que de bons esprits tirent de textes conciliaires sélectionnés et interprétés dans un sens traditionnel.
• Résultats obtenus
Présenter le Concile en ignorant le processus conciliaire : tel est l'un des défauts du dossier de La Nef. Ainsi s'explique que certains des articles du dossier se rapportent non au concile réel, mais au concile fictif dont il vient d'être question.
Mais le dossier va plus loin. Sur des points où les textes conciliaires ne peuvent guère être interprétés de façon traditionnelle (infaillibilité du magistère ordinaire du corps épiscopal uni au pape - liberté religieuse), il prend la défense des erreurs conciliaires et fait ainsi pénétrer des doctrines non traditionnelles en milieu traditionnel. Triste résultat!
• Une tendance plus générale
Le dossier de La Nef n'est qu'une manifestation d'une tendance beaucoup plus générale, bien décrite par Loïc Merian dans son article Des catholiques ordinaires du N° 134 (janvier 2003) de La Nef.
Il est cocasse de constater que, en dehors de ceux qui défendent un concile imaginaire auquel ils prêtent des affirmations et des positions qui ne sont en rien contenues dans les textes conciliaires (le «super-concile» dénoncé par le cardinal Ratzinger), ses derniers vrais défenseurs seront bientôt (en caricaturant un peu) les communautés traditionnelles. Le débat sur le concile du Jour du Seigneur a vu le directeur de La Nef défendre le concile contre un contradicteur «théologien catholique»! Sans oublier les études du Barroux, de la Fraternité saint-Vincent-Ferrier, de la Fraternité saint Pierre! Aujourd'hui le concile réel est mieux défendu là que dans La Croix ou La Vie ! (...). On peut être attaché au rite traditionnel (...) et en même temps (...) accepter le concile comme tout fidèle, bref être un catholique ordinaire (23).
CONCLUSION
Que parmi les «vrais défenseurs du Concile» figurent en France des (et non pas les!) communautés traditionnelles... c'est là un aspect paradoxal de la situation qu’il faut connaître pour mieux y remédier et qui trouve son pendant aux États-Unis avec le "néo-catholicisme".
Nos amis du journal américain The Remnant ont publié une série d'articles sur ce qu'ils appellent 1"'Establishment néo-catholique" (24). Il s'agit de personnes et de groupes qui, tout en restant traditionnels en matière de liturgie, défendent le Concile et ne s'opposent guère au régime de nouveautés ruineuses qui l'a suivi; personnes et groupes qui^ sans le savoir, soutiennent par certains côté la révolution dans l'Eglise (tout en la combattant sur d'autres points).
Avons-nous un "Establishment" similaire en France? Oui, si l'on se rapporte à l'article de Loïc Merian... qui dit avec clarté ce que tout le monde peut constater. Nous y comptons de nombreux amis; nous y comptons surtout des prêtres séculiers et des religieux qui nous font bénéficier de secours surnaturels. Mais l'amitié et les services rendus ne changent pas les faits. La dérive "néo-catholique" dans laquelle ces amis sont (plus ou moins) engagés est catastrophique.
Sachons le montrer avec fermeté et précision. Et, dans cette tâche qui nous incombe de défendre la vérité, ne péchons pas par paresse intellectuelle (en négligeant l'étude) ni par aveuglement (en refusant de voir les choses comme elles sont) (25).
Arnaud de Lassus
(1) Cf. les articles de Christopher A. Ferrara dans le journal américain The Remnant (2170 W. Linwood Dr. N.B., WYOMING, Minn. 55092, États-Unis), et tout spécialement l'article The Justice of thé Term Neo-Catholic, The Remnant, 15 octobre 2002.
(2) Bulletin de commande en dernière page.
(3) Cf. son livre La révolution copernicienne dans l'Église, analysé dans le N°163 (octobre 2002) de l'AFS.
(4) Cf. son livre Iota unum, analysé dans le N°74 (décembre 1987) de l'AFS
(5) Cf. entre autres, son livre Le concile en question.
(6) Cf. son livrzBrève apologie pour l'Église de toujours, analysé dans le n° 174 de l'AFS.
(7) Cf. son étude Le concile Vatican II échappe-t-il à l'accusation de libéralisme?, reproduite en majeure partie dans la brochure AFS La liberté religieuse, trente ans après Vatican II.
(8) Études réparties dans de très nombreux bulletins de la Contre-Réforme Catholique.
(9) Cf. entre autres, ses livres J'accuse le concile!, Ils L'ont découronné et Mes doutes sur la liberté religieuse.
(9bis) Voir la série d'articles de Jean Madiran «40 ans d'évolution conciliaire» dans Présent des 16,17 et 18 octobre 2002.
(10) Elle l'a fait soit directement, soit en faisant connaître des ouvrages solidement argumentes comme ceux qui viennent d'être cités.
(11) Nous disons "dans son ensemble". Les articles du dossier ne sont pas tous inspirés par cette ligne directrice (cf. les articles sur la collégialité et sur la liturgie).
(12) Messe à laquelle les auteurs du dossier, issus de la Fraternité saint Pierre et des abbayes de Triors et du Barroux, sont notoirement fidèles.
(13) Le concile Vatican II contenait en puissance la messe nouvelle; voir à ce sujet l'article Témoignage d'un expert de la Commission sur la liturgie au Concile Vatican H, AFS N°63 (octobre 2002).
(14) Cf. le livre de Louis Veuillot L'illusion libérale et la brochure AFS Connaissance élémentaire du libéralisme catholique. Bulletin de commande en dernière page.
(15) Auteur littéraire qui fut ministre de l'Éducation nationale en 1942-43.
(16) Cf. l'analyse du livre d'Abel Bonnard Les modérés, qui figure dans le N°548 (décembre 2002) de Lectures françaises (D.P.F., B.P.l, 86190 Chiré-en-Montreuil).
(17) R.P. Calmel Brève apologie pour l'Église de toujours, p.35.
(18) Le concile en question, p.63 (édition DMM).
«Nota praevia» : note explicative préalable relative au troisième chapitre de la Constitution dogmatique de l'Église (Lumen Gentium) du concile Vatican II.
(18 bis) Référence donnée par Ralph Wiltgen, Le Rhin se jette dans le Tibre, p.238.
(19) Itinéraires, N°155 (juillet 1971), p.40.
(20) Iota unum, p. 96.
(21) Qu'il suffise de rappeler ici l'un des signes les plus manifestes d'anthropocentrisme se manifestant immédiatement après le Concile : la messe célébrée face au peuple, mode de célébration qui a partout été considéré (et l'est encore aujourd'hui) comme conforme à l'esprit du Concile.
(22) Remarque importante sur laquelle Jean Madiran a souvent insisté.
(23) La Nef, n°l34 p.9
(24) Dans les numéros du Remnant allant du 15 octobre 2002 au 15 janvier 2003.
(25) Cf. l'article Pourquoi tant d'aveuglement chez les catholiques, clercs et laïcs? page 5 ci-dessus.
ANNEXE Textes de référence
Nous donnons ici une sélection de livres et d'articles permettant de faire le point sur les questions doctrinales soulevées par le dossier de La Nef. Le fait de citer un livre n'implique pas que nous approuvions toutes les positions prises par son (ou ses) auteur; il indique que le livre est solide et bien argumenté.
• Sur le concile et le processus conciliaire en général, voir les livres Iota unum de Romano Amerio (26), Le concile en question de Jean Madiran et Le Rhin se jette dans le Tibre de Ralph M. Wiltgen.
• Sur l'infaillibilité du magistère ordinaire de l'épiscopat uni au pape, voir la brochure AFS Retour sur l'infaillibilité - Jugements solennels et magistère ordinaire et universel, et les articles A propos de l'infaillibilité, réponse à une objection du N°160 (avril 2002) de l'AFS, Retour sur l'infaillibilité : la primauté pontificale, dans le présent numéro.
• Sur le théocentrisme et l'anthropocentrisme, voir le livre de Jean Madiran déjà cité «La révolution copernicienne dans l'Église» et le chapitre XXX du livre de Romano Amerio «Iota unum».
• Sur la collégialité, voir le livre de l'abbé Dulac La collégialité épiscopale au deuxième concile du Vatican.
• Sur la Nouvelle théologie, voir le livre du Courrier de Rome La Nouvelle théologie.
(26) L'A.F.S. a consacré deux articles à ce livre particulièrement important, édité par les Nouvelles Éditions Latines : Deux maîtres-oeuvres sur la crise dans l'Église, A.F.S. n°74 (décembre 1987) et En relisant Iota Unum, AFS N°l 17 (février 1995).
• Sur l'oecuménisme et le dialogue interreligieux, voir le chapitre XXXV de Iota unum, la brochure du docteur May L'oecuménisme, levier de la protestantisation de l'Église et le chapitre portant ce titre de la brochure AFS Connaissance élémentaire du protestantisme.
• Sur la liberté religieuse, voir le livre de Mgr Lefebvre Mes doutes sur la liberté religieuse et la brochure AFS La liberté religieuse trente ans après Vatican IL
• Sur la liturgie, voir le livre du père Joseph de sainte Marie Le sacrifice de la messe dans la nouvelle catéchèse et la nouvelle liturgie, le Bref examen critique de la nouvelle messe, présenté par les cardinaux Ottaviani et Bacci et la brochure AFS Aide-mémoire sur la nouvelle messe.
Voici un article extrêmement bien documenté qui analyse de manière saisissante la dérive qui guette les milieux traditionalistes.
Vatican II... et la dérive "néo-catholique"
par Arnaud de Lassus
AFS n°165 – février 2003
En milieu traditionnel américain, on qualifie de "néo-catholiques " des personnes qui, tout en étant attachées à la liturgie traditionnelle, refusent de voir les résultats désastreux du concile Vatican II et de beaucoup de décisions pontificales de la période post-conciliaire (1). Elles en arrivent à vouloir défendre la messe traditionnelle en abandonnant la doctrine traditionnelle... ce qui, à terme, ne peut conduire qu'à l'échec.
C'est dans ce sens que le mot "néo-catholique" sera utilisé ici.
Vatican II, rupture ou continuité? Tel était le titre d'une brochure AFS rédigée en 1984 et qui concluait à la rupture (2).
Vatican II, rupture ou continuité? Tel est également Je titre d'un dossier du N°133 (décembre 2002) de la revue La Nef, qui conclut à la continuité. A ce dossier ont contribué, outre Christophe Geffroy, directeur de la publication, les abbés Denis Le Pivain, Gerald de Servigny et Fabrice Loiseau de la Fraternité saint Pierre, l'abbé Christian Gouyaud, et deux moines bénédictins des abbayes de Triors et du Barroux.
La lecture du dossier laisse une impression d'étonnement et de tristesse.
Comment des hommes a priori bien formés et attachés à la liturgie traditionnelle ont-ils pu présenter une défense quasi systématique d'un concile qui a contribué à détruire cette liturgie et qui, comme l'explique Jean Madiran, a opéré une révolution copernicienne dans l'Église (3)? Comment ont-ils pu bâtir leur dossier sans tenir compte des études déjà faites sur le sujet par des auteurs comme Romano Amerio (4), Jean Madiran (5), le père Calmel (6), le père Joseph de sainte Marie (7), l'abbé de Nantes (8), Mgr Lefebvre (9)? Comment surtout ont-ils pu passer sous silence les résultats obtenus dans l'Église par quarante années d'application du concile par les hommes qui avaient fait le concile? (9bis).
• Des textes de référence
L'A.F.S. ayant déjà abondamment traité les questions soulevées dans le dossier de La Nef (10), nous ne répondrons pas aux arguments qui y sont développés. Nous renverrons ceux de nos amis qui souhaiteraient raffermir leurs convictions sur ces sujets à une sélection d'études et de livres où les points de doctrine en cause sont correctement présentés, où les erreurs, déviations, ambiguïtés conciliaires sont analysées avec précision; sélection qui fait l'objet de l'Annexe ci-après intitulée Textes de référence.
Nous nous contenterons ici d'examiner quelques aspects du dossier de La Nef : ligne directrice, mode de raisonnement, résultats obtenus.
• Ligne directrice
Du dossier pris dans son ensemble (11) se dégage une ligne directrice : chercher à concilier les inconciliables en voulant défendre à la fois la messe traditionnelle (12) et un concile en bonne partie antitraditionnel (13); ligne directrice qui présente des analogies avec celle du libéralisme catholique qui marie l'Église et la révolution (14).
Autre ressemblance à signaler: la ligne directrice du dossier rappelle celle de cette classe politique présente à presque toutes les périodes de notre histoire depuis la Réforme et qu'Abel Bonnard (15) appelle Les modérés (16): il s'agit d'hommes de droite qui sont «L'ombre des hommes de gauche», qui ne croient que modérément à ce qu'ils voudraient défendre et protestent de leur dévotion républicaine. Transposons dans l'ordre religieux : nous aurons des gens qui sont persuadés de défendre la Tradition et protestent de leur dévotion conciliaire.
• Mode de raisonnement
Les modérés (en politique), les catholiques libéraux (dans les domaines politique et religieux) ont perdu le sens de l'ennemi : pour eux, il n'y a plus d'adversaires qu'on puisse accuser de manoeuvres malveillantes.
Il en va de même ici. On sait que les modernistes ont réussi à prendre en main une partie des leviers de commande du Concile. Le dossier de La Nef ne tient pas compte de ce fait. Il parle du Concile en faisant abstraction du processus conciliaire par lequel les dits modernistes ont manipulé les textes de façon à pouvoir en tirer après coup ce qu'ils voulaient. Étrange omission.
• Le processus ignoré par La Nef
Rappelons les caractéristiques de ce processus : - Au départ, des textes ambigus
Sur les textes conciliaires pris dans leur ensemble, le père Calmel portait le jugement suivant :
On sait depuis longtemps que ce sont des textes de compromis. On sait encore qu'une fraction modernisante voulait imposer une doctrine hérétique. Empêchée d'aboutir, elle est quand-même parvenue à faire adopter des textes non formels; ces textes présentent le double avantage pour le modernisme de ne pouvoir être taxés de propositions carrément hérétiques, mais cependant de pouvoir être tirés dans un sens opposé à la foi. Nous attarderons-nous à les combattre directement? Un moment, nous y avions pensé. La difficulté c'est qu'ils ne donnent pas prise à l'argumentation; ils sont trop mous.
Lorsque vous essayez de presser une formule qui vous paraît inquiétante, voici que - dans la même page - vous en trouvez une autre entièrement irréprochable. Lorsque vous cherchez à étayer votre prédication ou votre enseignement sur un texte solide, impossible à tourner, propre à transmettre à votre auditoire le contenu traditionnel de la foi et de la morale, vous vous apercevez bientôt que le texte que vous avez choisi au sujet par exemple de la liturgie, ou du devoir des sociétés à l'égard de la vraie religion, ce texte est insidieusement affaibli par un second texte qui, en réalité, exténue le premier alors qu'il avait l'air de le compléter. Les décrets succèdent aux constitutions et les messages aux déclarations sans donner à l'esprit, sauf exception rarissime, une prise suffisante» (17).
- Une ambiguïté voulue
L'ambiguïté en cause ne résulte pas d'une négligence mais d'une volonté délibérée. Comme l'a remarqué Jean Madiran dans son livre Le Concile en question (écrit en 1985) :
«... Les textes conciliaires ont été complétés (dans le cas de la Nota praevia) ou même rédigés d'une manière suffisamment traditionnelle pour pouvoir être votés par une quasi-unanimité, et cependant d'une manière suffisamment astucieuse pour permettre, comme la suite l'a montré, des développements ultérieurs qu'à l'époque les pères conciliaires auraient refusés» (18).
Dans une étude antérieure (1971), Jean Madiran avait fait état du témoignage sur ce point du père Schillebeecks, expert au Concile: Nous avons souvent cité une confidence (du père) Schillebeecks (...) (Dans la revue hollandaise: De Bazuin du 23 janvier 1965)(18bis)
II s'agit du texte relatif à un pouvoir «collégial» dans l'Église, tel qu'il fut proposé dans la Constitution Lumen Gentium avant la Nota praevia.
Schillebeecks jugeait ce texte trop faible et réticent. Il le déclara à un expert de la Commission. Écoutons ce dialogue d'augures:
« Un théologien de la Commission doctrinale, à qui, durant la deuxième Session, j'avais exprimé mon désappointement en face du minimalisme sur la collégialité papale, me répondit, dans l'intention de me tranquilliser : "Nous l'exprimons d'une façon diplomatique, mais, après le Concile, nous tirerons les conclusions implicites "».
Schillebeecks ajoute : «J'estimais cela malhonnête» - Cela, c'est-à-dire ce qu'il appelle : «une équivoque voulue» (19).
Commentaire de Romano Amerio sur ce témoignage du père Schillebeecks :
C'est un style diplomatique, dans la force étymologique du terme, ayant «double» sens, où la lettre est rédigée en vue de l'herméneutique, renversant l'ordre naturel de la pensée et de l'écrit (20).
- Une ambiguïté levée dans un sens moderniste
L'interprétation des textes conciliaires a le plus souvent été faite conformément à ce qu'indiquait le père Schillebeecks : les ambiguïtés ont été levées dans un sens qu'on peut qualifier d'anthropocentrique et plus généralement de moderniste (21).
Comme le Concile - répétons-le - a été mis en application par les évêques qui l'avaient fait (22), cette interprétation moderniste correspond bien au concile réel à distinguer du concile fictif que de bons esprits tirent de textes conciliaires sélectionnés et interprétés dans un sens traditionnel.
• Résultats obtenus
Présenter le Concile en ignorant le processus conciliaire : tel est l'un des défauts du dossier de La Nef. Ainsi s'explique que certains des articles du dossier se rapportent non au concile réel, mais au concile fictif dont il vient d'être question.
Mais le dossier va plus loin. Sur des points où les textes conciliaires ne peuvent guère être interprétés de façon traditionnelle (infaillibilité du magistère ordinaire du corps épiscopal uni au pape - liberté religieuse), il prend la défense des erreurs conciliaires et fait ainsi pénétrer des doctrines non traditionnelles en milieu traditionnel. Triste résultat!
• Une tendance plus générale
Le dossier de La Nef n'est qu'une manifestation d'une tendance beaucoup plus générale, bien décrite par Loïc Merian dans son article Des catholiques ordinaires du N° 134 (janvier 2003) de La Nef.
Il est cocasse de constater que, en dehors de ceux qui défendent un concile imaginaire auquel ils prêtent des affirmations et des positions qui ne sont en rien contenues dans les textes conciliaires (le «super-concile» dénoncé par le cardinal Ratzinger), ses derniers vrais défenseurs seront bientôt (en caricaturant un peu) les communautés traditionnelles. Le débat sur le concile du Jour du Seigneur a vu le directeur de La Nef défendre le concile contre un contradicteur «théologien catholique»! Sans oublier les études du Barroux, de la Fraternité saint-Vincent-Ferrier, de la Fraternité saint Pierre! Aujourd'hui le concile réel est mieux défendu là que dans La Croix ou La Vie ! (...). On peut être attaché au rite traditionnel (...) et en même temps (...) accepter le concile comme tout fidèle, bref être un catholique ordinaire (23).
CONCLUSION
Que parmi les «vrais défenseurs du Concile» figurent en France des (et non pas les!) communautés traditionnelles... c'est là un aspect paradoxal de la situation qu’il faut connaître pour mieux y remédier et qui trouve son pendant aux États-Unis avec le "néo-catholicisme".
Nos amis du journal américain The Remnant ont publié une série d'articles sur ce qu'ils appellent 1"'Establishment néo-catholique" (24). Il s'agit de personnes et de groupes qui, tout en restant traditionnels en matière de liturgie, défendent le Concile et ne s'opposent guère au régime de nouveautés ruineuses qui l'a suivi; personnes et groupes qui^ sans le savoir, soutiennent par certains côté la révolution dans l'Eglise (tout en la combattant sur d'autres points).
Avons-nous un "Establishment" similaire en France? Oui, si l'on se rapporte à l'article de Loïc Merian... qui dit avec clarté ce que tout le monde peut constater. Nous y comptons de nombreux amis; nous y comptons surtout des prêtres séculiers et des religieux qui nous font bénéficier de secours surnaturels. Mais l'amitié et les services rendus ne changent pas les faits. La dérive "néo-catholique" dans laquelle ces amis sont (plus ou moins) engagés est catastrophique.
Sachons le montrer avec fermeté et précision. Et, dans cette tâche qui nous incombe de défendre la vérité, ne péchons pas par paresse intellectuelle (en négligeant l'étude) ni par aveuglement (en refusant de voir les choses comme elles sont) (25).
Arnaud de Lassus
(1) Cf. les articles de Christopher A. Ferrara dans le journal américain The Remnant (2170 W. Linwood Dr. N.B., WYOMING, Minn. 55092, États-Unis), et tout spécialement l'article The Justice of thé Term Neo-Catholic, The Remnant, 15 octobre 2002.
(2) Bulletin de commande en dernière page.
(3) Cf. son livre La révolution copernicienne dans l'Église, analysé dans le N°163 (octobre 2002) de l'AFS.
(4) Cf. son livre Iota unum, analysé dans le N°74 (décembre 1987) de l'AFS
(5) Cf. entre autres, son livre Le concile en question.
(6) Cf. son livrzBrève apologie pour l'Église de toujours, analysé dans le n° 174 de l'AFS.
(7) Cf. son étude Le concile Vatican II échappe-t-il à l'accusation de libéralisme?, reproduite en majeure partie dans la brochure AFS La liberté religieuse, trente ans après Vatican II.
(8) Études réparties dans de très nombreux bulletins de la Contre-Réforme Catholique.
(9) Cf. entre autres, ses livres J'accuse le concile!, Ils L'ont découronné et Mes doutes sur la liberté religieuse.
(9bis) Voir la série d'articles de Jean Madiran «40 ans d'évolution conciliaire» dans Présent des 16,17 et 18 octobre 2002.
(10) Elle l'a fait soit directement, soit en faisant connaître des ouvrages solidement argumentes comme ceux qui viennent d'être cités.
(11) Nous disons "dans son ensemble". Les articles du dossier ne sont pas tous inspirés par cette ligne directrice (cf. les articles sur la collégialité et sur la liturgie).
(12) Messe à laquelle les auteurs du dossier, issus de la Fraternité saint Pierre et des abbayes de Triors et du Barroux, sont notoirement fidèles.
(13) Le concile Vatican II contenait en puissance la messe nouvelle; voir à ce sujet l'article Témoignage d'un expert de la Commission sur la liturgie au Concile Vatican H, AFS N°63 (octobre 2002).
(14) Cf. le livre de Louis Veuillot L'illusion libérale et la brochure AFS Connaissance élémentaire du libéralisme catholique. Bulletin de commande en dernière page.
(15) Auteur littéraire qui fut ministre de l'Éducation nationale en 1942-43.
(16) Cf. l'analyse du livre d'Abel Bonnard Les modérés, qui figure dans le N°548 (décembre 2002) de Lectures françaises (D.P.F., B.P.l, 86190 Chiré-en-Montreuil).
(17) R.P. Calmel Brève apologie pour l'Église de toujours, p.35.
(18) Le concile en question, p.63 (édition DMM).
«Nota praevia» : note explicative préalable relative au troisième chapitre de la Constitution dogmatique de l'Église (Lumen Gentium) du concile Vatican II.
(18 bis) Référence donnée par Ralph Wiltgen, Le Rhin se jette dans le Tibre, p.238.
(19) Itinéraires, N°155 (juillet 1971), p.40.
(20) Iota unum, p. 96.
(21) Qu'il suffise de rappeler ici l'un des signes les plus manifestes d'anthropocentrisme se manifestant immédiatement après le Concile : la messe célébrée face au peuple, mode de célébration qui a partout été considéré (et l'est encore aujourd'hui) comme conforme à l'esprit du Concile.
(22) Remarque importante sur laquelle Jean Madiran a souvent insisté.
(23) La Nef, n°l34 p.9
(24) Dans les numéros du Remnant allant du 15 octobre 2002 au 15 janvier 2003.
(25) Cf. l'article Pourquoi tant d'aveuglement chez les catholiques, clercs et laïcs? page 5 ci-dessus.
ANNEXE Textes de référence
Nous donnons ici une sélection de livres et d'articles permettant de faire le point sur les questions doctrinales soulevées par le dossier de La Nef. Le fait de citer un livre n'implique pas que nous approuvions toutes les positions prises par son (ou ses) auteur; il indique que le livre est solide et bien argumenté.
• Sur le concile et le processus conciliaire en général, voir les livres Iota unum de Romano Amerio (26), Le concile en question de Jean Madiran et Le Rhin se jette dans le Tibre de Ralph M. Wiltgen.
• Sur l'infaillibilité du magistère ordinaire de l'épiscopat uni au pape, voir la brochure AFS Retour sur l'infaillibilité - Jugements solennels et magistère ordinaire et universel, et les articles A propos de l'infaillibilité, réponse à une objection du N°160 (avril 2002) de l'AFS, Retour sur l'infaillibilité : la primauté pontificale, dans le présent numéro.
• Sur le théocentrisme et l'anthropocentrisme, voir le livre de Jean Madiran déjà cité «La révolution copernicienne dans l'Église» et le chapitre XXX du livre de Romano Amerio «Iota unum».
• Sur la collégialité, voir le livre de l'abbé Dulac La collégialité épiscopale au deuxième concile du Vatican.
• Sur la Nouvelle théologie, voir le livre du Courrier de Rome La Nouvelle théologie.
(26) L'A.F.S. a consacré deux articles à ce livre particulièrement important, édité par les Nouvelles Éditions Latines : Deux maîtres-oeuvres sur la crise dans l'Église, A.F.S. n°74 (décembre 1987) et En relisant Iota Unum, AFS N°l 17 (février 1995).
• Sur l'oecuménisme et le dialogue interreligieux, voir le chapitre XXXV de Iota unum, la brochure du docteur May L'oecuménisme, levier de la protestantisation de l'Église et le chapitre portant ce titre de la brochure AFS Connaissance élémentaire du protestantisme.
• Sur la liberté religieuse, voir le livre de Mgr Lefebvre Mes doutes sur la liberté religieuse et la brochure AFS La liberté religieuse trente ans après Vatican IL
• Sur la liturgie, voir le livre du père Joseph de sainte Marie Le sacrifice de la messe dans la nouvelle catéchèse et la nouvelle liturgie, le Bref examen critique de la nouvelle messe, présenté par les cardinaux Ottaviani et Bacci et la brochure AFS Aide-mémoire sur la nouvelle messe.