XA - 2003-03-15 13:50:00
In mémoriam
et pour Tabularia, avant que cela ne disparaisse du dit site :
"La révélation de l’extase
Mettre en scène Sancta Susanna, la rendre vivante, présente, revient à faire apparaître les survivances d’une religion dans la conscience moderne et à confirmer les hommes dans leur essence. Pendant près de deux siècles, un christianisme aujourd’hui oublié, admirateur de l’Antiquité, ne répudiait pas la chair, mais célébrait au contraire, dans la beauté terrestre des corps, l’image du créateur et de sa splendeur céleste.
Dans le cloître d’un couvent, par une nuit d’été chaude, venteuse, habitée par le chant du rossignol, la vieille sœur Clémentia découvre Susanna, une jeune religieuse, prostrée au pied de la croix grandeur nature... Les deux femmes sont intriguées par un gémissement venu de l’extérieur : un couple fait l’amour sous les lilas... Susanna veut culpabiliser les jeunes gens : elle les maudit et traite le jeune homme de Satan. Toute la réussite de ce début trouve une incarnation musicale si convaincante,. si saisissante que le symbolisme eroticoreligieux du livret se trouve renforcé : un trouble intense s’empare des personnages.
L’étonnante virtuosité de l’orchestration et le chiaroscuro instrumental d’une subtilité fantomatique favorisent la puissance hallucinatoire des situations. Le désir subconscient se révèle. Susanna, plongée dans la nuit, est prise au piège de ses propres émotions. Insensiblement, son trouble et sa
souffrance se transfigurent en ivresse. La présence du jeune couple sur la scène, qui exprime les ambivalences de l’existence, éclaire tout à coup cette nuit : la chair s’exalte alors que le couple, si voluptueusement vivant, prend des poses provocantes et évocatrices, tout à la fois victime et séducteur, protecteur et corrupteur, saint et démon.
Le jeune homme se diabolise tandis que, d’image en image, les symptômes de la possession se font de plus en plus évidents. Susanna est sous l’emprise de ses fantasmes.
Le jeune homme se balance et se déhanche, ose un pas, se contorsionne, et, entraîné par un rythme forcené, exécute, dans l’imagination fascinée de Susanna, les figures désarticulées d’une invraisemblable danse sensuelle imitant les gestes de l’amour.
Le dieu chrétien est profané. C’est l’amour qui triomphe et règne sur les cœurs. Le corps glorieux du jeune homme, comme ressuscité d’entre les morts, s’affiche sans pudeur, insolent. Propulsé à l’avant scène, devant la croix, il domine de toute sa stature Susanna venue s’agenouiller devant lui. La crucifixion semble se métamorphoser en icône de la jouissance : on ne sait plus si elle est céleste ou terrestre, c’est l’exhibition de la chair régénérée. Susanna est éblouie...
Aux douze coups de minuit, toutes les religieuses entrent, en file, pour faire subir à Susanna le même sort qu’une autre jeune sœur a vécu il y a plusieurs années : elle fut enterrée vivante. Susanna, qui s’est dévêtue, défie Clémentia en retirant le voile qui recouvre le Christ. Une araignée tombe du crucifix dans sa chevelure. Saisie d’effroi, elle se réfugie au pied du
jeune homme. Ses agissements l’animent d’une énergie à les transfigurer... Et même si elle demande que les religieuses l’emmurent vivante, elle semble s’arracher à l’attraction de la terre et s’élever au ciel.
Le jeune homme évoque alors le Christ pendu à la croix. Ce mouvement fait de l’humiliation une exaltation, et, de l’instrument du supplice une échelle de gloire. Ces effets sont soulignés par l’infinité du ciel bleu qui se découvre à l’horizon avec ses nuages blancs, et, par la magie de la lumière, oblique. Le jeune homme s’enivre du désir qu’il inspire. Sa jeune compagne du début l’offre à Susanna. Rayonnante, d’une étonnante majesté, Susanna s’empare du corps, de l’âme peut-être de ce jeune homme venu de la nuit et qui naît à la lumière pendant que s’accomplit le rite muet et patient de l’amour.
Jean Paul Scarpitta"