Réponse du scientifique au philosophe
Frédéric Ronga -  2003-02-11 13:34:03

Réponse du scientifique au philosophe

Cher Torquemada,

Votre question mérite sans doute une réponse approfondie que je crains de ne pas être en mesure de vous donner. Tout au plus puis-je vous donner quelques éléments qui pourront peut-être vous aider à répondre vous-même, philosophe que vous êtes. C'est une vieille rengaine : je n'ai pas (ou ne prends pas ?) le temps d'approfondir ces questions comme je le souhaiterais et comme elles le mériteraient...

Les précautions d'usage étant posées, voici ce que je peux dire. Tout d'abord, la « révolution galiléenne » est une révolution dans la cosmologie, mais ne change rien en soi à la théorie du mouvement. C'est Newton qui, en établissant ses lois, a fondé une nouvelle théorie du mouvement comme modification de la position (au sens large) d'un système, une conception d'ailleurs fondée sur des spéculations philosophiques. A ma connaissance, cette conception du mouvement dans la mécanique newtonienne (qui date donc du tout début du 18e siècle) est complètement déterministe et dépendante des notions d'espace et de temps. Au contraire, si mes souvenirs sont bons (corrigez-moi si je me trompe), Aristote donne une définition du mouvement beaucoup plus large : le passage de la puissance à l'acte.

La physique moderne, tant dans la révolution quantique que dans la révolution relativiste, ébranle les fondements déterministes tels qu'ils ont été établis par Newton et ses sucesseurs. La notion de causalité entendue strictement, c'est-à-dire en lien strict avec le temps et l'espace, en est aussi remise en question. Par contre, à ma connaissance, la physique quantique s'accomode fort bien avec la théorie d'Aristote, beaucoup plus souple. Certes, la physique d'Aristote ne vaut pas celle de Newton. Mais le mouvement, ou changement d'état d'un système, défini comme un passage de la puissance à l'acte permet de rendre compte des observations physiques modernes, pour autant que la définition de l'état d'un système soit adaptée. Il en va de même pour la notion de causalité, que l'on ne peut donc plus prendre au sens strict de Newton, mais qui en soi n'est pas anéantie par la physique moderne. De fait, nombre de grands physiciens modernes (disons, du début du 20e siècle) étaient aristotéliciens, d'après ce que l'on m'en a dit.

En bref, il me semble nous sommes encore biaisés par une vision newtonienne de la physique qui, en effet, s'accorde mal avec la physique moderne. Ce serait une erreur d'en conclure que la théorie aristotélicienne du mouvement est remise en cause (sans mauvais jeu de mots). Au contraire.

Tout cela est naturellement très schématique et approximatif. Peut-être arriverez-vous toutefois à en dégager quelque chose d'utile...

In Christo.

F.Ronga

P.S. Une référence : « Essai sur la philosophie des sciences d'observation », J.Guerreiro, Ed. Slatkine.