Lettre anathémisée par Mgr Raffin
Matthieu - 2003-02-05 20:35:07
Lettre anathémisée par Mgr Raffin
Monseigneur,
Si l'on en croit le journal L'Homme nouveau, Votre Excellence s'accorde peu avec les considérations de Son Eminence le cardinal Ratzinger au sujet de la liturgie. J'ai lu les réactions que Votre Excellence a publiées à ce sujet et, si Elle a eu la franchise de faire connaître ses divergences de vue à un prince de l'Eglise, Elle ne tiendra sans doute pas rigueur à un baptisé, membre de la base, du " sacerdoce royal, race élue ", de Lui faire part des siennes.
Vous Vous dites "heureux" (sic) de la disparition des prières de l'offertoire. On serait pourtant bien en peine de contredire le pasteur Luther Reed lorsqu'il écrit que "la partie centrale de l'offertoire (…
est une exposition parfaite de la doctrine romaine du sacrifice de la messe" (The Lutheran Liturgy, Philadelphie, Fortress Press). La logique de l'Aquinate sied à un dominicain, « it is fair enough », refermons donc le syllogisme: Vous Vous dites "heureux" de la disparition de prières qui sont "une exposition parfaite de la doctrine romaine du sacrifice de la messe". C'est une option…
Vous objecterez sans doute que Vos motivations sont purement "techniques": ces prières "ne font nullement partie du rit romain originel", dites-Vous. Hélas pour Vous, Luther disait exactement la même chose, puisqu'il se plaignait qu'on ait "ajouté les offertoires" (in Sermon du 1er dimanche de l'Avent). On sait comme il détestait l'offertoire. À défaut de détestation, je Vous soupçonne de le mépriser. En effet, sa disparition Vous rend joyeux ("je suis heureux") et Vous mettez systématiquement le terme entre guillemets, comme pour éviter de le toucher, même du bout de la plume. Un tel esprit n'augure rien de bon.
Si l'on observe la réforme elle-même, on constate en tout cas que ses promoteurs, les néo-liturges, dont la pensée Vous est manifestement sympathique, avaient de motivations encore moins avouables que les Vôtres. On sait que "l'offertoire simplifié atténue les difficultés que créait l'ancien offertoire dans la recherche oecuménique" (Max Thurian, La Croix, 30 mai 1969). En effet, si l'offertoire codifié par saint Pie V "est une exposition parfaite de la doctrine romaine du sacrifice de la messe", on comprend qu'il convienne peu aux protestants. Or le maître d’œuvre de la réforme liturgique, Mgr Bugnini a décrit celle-ci comme "guidée par (…
le désir de tout faire pour faciliter à nos frères séparés le chemin de l'union, en écartant toute pierre qui pourrait constituer ne serait-ce que l'ombre d'un risque d'achoppement ou de déplaisir" (D.C., 04.04.1965). Si l'on doute que ce genre de culte de l'équivoque permette une quelconque union, en revanche, après aveux si autorisés il n'est plus permis de douter que la suppression de l'offertoire traditionnel ait été guidée par une volonté de conformité avec la théologie luthérienne. Ce qui ne Vous empêche pas de Vous dire "heureux" de ce changement. Encore une fois, c'est une option…
Mais puisque le motif que Vous avancez est le souci de conformité au "rit romain originel", je ne pense pas que la synaxe bugninienne puis Vous satisfaire. Je Vous conseillerais même d'abandonner tout de suite ce nouveau rit parce que, précisément, il date formellement de 1967-1969. Mgr Bugnini n'a-t-il pas décrit son oeuvre comme "une restauration fondamentale, (…
presque une refonte et, pour certains points, une création nouvelle" (D.C. n°1494) ? N'a-t-il pas déclaré que sa réforme avait rendu la messe "complètement différente de ce qu'elle était auparavant" (idem)? Ce n'est pas précisément ce qu'on peut appeler "faire partie du rit romain originel", Monseigneur. Rien de surprenant à cela, puisque dom Guéranger nous avait avertis: "Ils ne veulent rien que de primitif et prétendent reprendre au berceau l'institution chrétienne (…
. Et lorsqu'on s'attend à voir reparaître dans sa pureté le culte divin, on est encombré de formules qui ne datent que de la veille" (in Institutions liturgiques).
D'ailleurs, qu'est-ce que le rit romain originel, Monseigneur? Celui de l'époque de saint Léon le Grand? De saint Gélase? De saint Pierre? Jusqu'où remonterez-Vous? Le "rit romain originel" est-il matériellement celui de la dernière cène? J'ai peur que Vous ne refusiez d'admettre l'évolution historique de la liturgie, la gewordene Liturgie, ce qui est paradoxal pour un disciple manifeste de Jungmann. C'est même franchement embarrassant pour un évêque de l'Eglise en marche, chantant avec emphase les incantations de rigueur à "la perspective globale de l'aggiornamento voulu par le IIe concile du Vatican". Et moi qui croyais naïvement et pré-conciliairement que le Saint Esprit guide l'évolution homogène de son Eglise à travers les siècles. Ne lisons-nous pas chez dom Guéranger que "l’œuvre liturgique dut se perfectionner sous l'influence du Saint Esprit pour résider en elle jusqu'à la fin des temps." (in Institutions liturgiques) ? Et tant de choses similaires dans l'encyclique Mediator Dei, de Pie XII, qui y condamne en conséquence "cet archéologisme excessif et malsain".( I,5.)
Cependant, avec des airs qu'on croirait presque hautains, Vous Vous proclamez "en mesure de démontrer le caractère hétéroclite" de ces prières de l'offertoire romain. Que n'avez-Vous autant de mâle assurance pour combattre l'hétérodoxie omniprésente dans l'Eglise! ("Des idées contredisant la vérité révélée et enseignée depuis toujours ont été répandues à pleines mains, de véritables hérésies ont été propagées" - discours de Jean-Paul II, in D.C. n° 1805). Monseigneur, que cherchez-Vous à "démontrer"? Pourquoi prenez-Vous pour des minus habens ceux qui plaident pour le maintien du rit légitime du siège romain ? Qui a prétendu que ces prières d'offertoire fissent partie de Votre mythique "rit romain originel" ? Etes-Vous si peu sûr de Vous que Vous en soyez réduit à caricaturer Vos contradicteurs ?
Les prières d'offertoire codifiées par saint Pie V se sont développées de façon organique entre le IXe et le XIIe siècle dans les divers rits latins non romains. Elles ont été peu à peu intégrées dans le missel de la curie. Cela les rend-il indignes de Votre respect ? Elles ne seraient pas cohérentes, dites-Vous. Vraiment ? En dépit de leur intégration peu systématique au rit romain, on y distingue un ordre remarquable, à savoir successivement: 1) l'offrande du pain ("Suscipe sancte pater"); 2) l'offrande du vin ("Offerimus tibi"); 3) l'offrande connexe de notre sacrifice personnel ("In spiritu humilitatis"); 4) l'épiclèse, qui supplie l'Esprit Saint de ratifier l'offrande des saints dons, désormais irrévocablement destinés au sacrifice (« Veni Sanctificator »); 5) l'encensement logiquement conséquent de ces oblats, dignes d'honneurs; 6) le lavement des mains, d'un symbolisme qui ne Vous échappe pas; 7) enfin, rassemblant et résumant le tout, la demande à la Sainte Trinité d'agréer le sacrifice imminent ("Suscipe, sancta trinitas") - point capital puisque la finalité ultime de la messe est le sacrifice de louange à la Sainte Trinité (Catéchisme de st. Pie X, IVe partie, ch. V, §1).
Au bout du compte, s'il y a une incohérence, Monseigneur, elle est dans Votre chef, pas dans la chose. In mente, non in re.
Mais ces prières attribuent aux oblats une vertu qu'ils n'ont pas, dites-Vous. Comme je Vous comprends! La prochaine fois qu'à la cathédrale une femme en blanc arrivera au bras de son père, ne tolérez plus qu'on murmure dans l'assistance: "La mariée arrive!". Faites rectifier par "la fiancée" car on n'a pas à attribuer à cette personne un statut qu'elle n'a pas encore.
J'ai bien peur, Monseigneur, que Vous nous resserviez les vieilles balivernes sur l'"erreur" de l'offertoire romain, qui anticipe sur le sacrifice. Balivernes mille fois réfutées et qui tiennent plutôt du prétexte. Prétexte à quoi? M'est avis que les citations de Luther et du pasteur Reed nous donnent la réponse à cette question.
Voyez-Vous, Monseigneur, je suis le rit byzantin depuis mon plus jeune âge. Tous les dimanches, lorsque le prêtre porte solennellement les oblats à la grande entrée (procession d'offertoire), je m'incline profondément et fais une grande métanie (signe d'adoration traditionnel des Byzantins). Ce faisant, je n'idolâtre pas ce qui n'est encore que du pain et du vin; je me contente de suivre les prescriptions liturgiques. Avec ou sans Votre agrément, le curé de la paroisse Saint-Vladimir récite alors les prières prescrites: "(…
Tout pécheur et tout indigne serviteur que je suis, je Vous offre ces dons. En vérité, c'est Vous qui êtes offert et offrez, qui recevez et êtes distribué, ô Christ notre Dieu (…
", et encore: "Ô maître de toute chose, Vous m'avez communiqué le pouvoir d'offrir ce sacrifice non sanglant (…
".
Souhaitez-Vous alors également réformer le rit byzantin? En ce cas, Vous devrez aussi supprimer la proscomidie, où le célébrant, avant même de commencer la partie publique de la liturgie, entaille par sept fois l'agneau (hostie) avec une lancette, en prononçant des paroles telles que: "Comme une brebis, il a été conduit à la boucherie (…
car sa vie a été enlevée de la terre"; "Est immolé l'agneau de Dieu, qui enlève les péchés du monde, pour la vie et le salut du monde" ou encore : "A la prière , recevez, Seigneur, ce sacrifice sur Votre autel céleste". Quel sacrifice? demanderez-Vous avec Votre esprit rationaliste. L'iconostase est encore fermée, on n'a pas encore chanté la première antienne! Quel sacrifice? Le sacrifice à venir, Monseigneur, celui que toutes les liturgies anticipent, parfois jusqu'avant le début de la partie publique de la cérémonie. L'anticipation constituée par l'offertoire romain est bien légère en comparaison!
Ou bien, étendant Vos sources à l'ensemble des communautés catholiques orientales, préférez-Vous l'offertoire syro-malabar, où le prêtre, versant le vin, dit: "C'est le sang du Christ qui coule dans ce calice" ? À moins que Votre prédilection n'aille à la liturgie éthiopienne, où le célébrant, immédiatement après avoir fait le signe de croix d'ouverture, s'exclame: "Combien est resplendissant ce jour et saisissante cette heure, où l'Esprit Saint descend du Ciel, prend ce sacrifice sous son ombre et le sanctifie". J'y suis! Conscient de la dignité de l'Arménie, première nation chrétienne de l'histoire et fille aînée de l'Eglise, Vous affectionnez tout particulièrement sa liturgie propre. C'est pourquoi Vous aimez tant sa prière d'offertoire: "(…
Vous, Seigneur, à qui nous offrons ce sacrifice, acceptez de nous cette oblation". À vrai dire, Votre ravissement avait déjà atteint son comble lorsque avant l'introït le prêtre arménien avait récité la prière de proscomidie : "En mémoire de l'incarnation salvifique de N.S. J.-C. (…
, bénissez Vous-même cette offrande et recevez-là sur Votre autel supra-céleste". Vous ne méprisez pas non plus les très similaires proscomidies et offertoires des liturgies syriaque et copte, conscient qu'il s'agit des très vénérables rits des sièges apostoliques d'Antioche (saint Pierre) et d'Alexandrie (saint Marc). Mais je ne poursuis pas, car pour le reste, on peut se référer à l'ouvrage de N. Liesel, die Liturgien der Ostkirche, publié par Herder. Puisque Vous Vous dites indigné de ce que certains fassent "constamment peser le soupçon sur la vie liturgique des églises particulières", je ne doute pas que Vous accordiez naturellement une attention toute spéciale aux proscomidies et offertoires de ces églises particulières rattachées à la chaire de Pierre.
Pour résoudre Votre aporie, je vois deux possibilités, Monseigneur. La première consiste à ce que Vous réformiez dans le sens de Vos "options" les proscomidies et offertoires de tous les rits orientaux: copte et syriaque; éthiopien, chaldéen, syro-malabar, syro-malankar, maronite, arménien, byzantin. Vous apporteriez ainsi une amélioration de qualité à ces rits, qui ne Vous ont pas attendu pour se former. Ce faisant, Vous suppléeriez à l'inaction du Saint Esprit, qui, par négligence, a laissé réciter pendant 10 à 15 siècles dans tout le monde catholique des prières d'une telle "imperfection théologique" (sic). La seconde option digne d'un évêque engagé consiste à Vous conscientiser Vous-même sur le point de savoir s'il n'est pas gênant de s'attaquer à une pratique liturgique universelle. Dans cette perspective, Vous en viendriez à Vous interpeller ecclésialement sur le questionnement suivant: qui est en rupture avec l'Eglise universelle? Vous vivriez ainsi l'Evangile dangereusement. Pour ma part, je Vous suggère, Monseigneur, de laisser le rit romain retrouver son offertoire, parfaitement consonant avec toutes les liturgies vraiment saintes, catholiques et apostoliques.
Quant à Vos considérations sur le canon, j'aurais préféré avoir mal lu. Tous les clichés des néo-liturges sont bons pour Vous, jurerait-on. Le canon d'Hippolyte? "Il n'est pas nécessaire d'être grand historien de la liturgie" pour savoir que cette affaire est une vaste mystification, Monseigneur. Je Vous soupçonne de le savoir.
Qu'est-ce que ce fameux "canon d'Hippolyte"? Vous le savez sans doute depuis 1946, puisque c'est la date à laquelle il a été déterré par dom Botte (o.s.b.), une figure de proue de cette réforme liturgique que Vous aimez tant.
Sur le plan de la critique externe de documents, le texte dont nous disposons est très hypothétique. Dom Botte, honnête, le reconnaît, puisqu'il a intitulé son étude "Essai de reconstitution". Simple modestie d'auteur? J'en doute puisque L. Grenier, chercheur au C.N.R.S. situe ainsi les faits: "Il s'agit d'une reconstitution opérée (…
à partir de plusieurs documents liturgiques anciens, auxquels dom Botte supposait un archétype, un ancêtre commun, qu'il a baptisé « Tradition apostolique » (…
. Ce texte est un document fantôme; on ne le retrouve dans aucun manuscrit. Il n'existe tout simplement pas. C'est le fruit d'une hypothèse" (in Certitudes, n°12-13). De plus, "Hyppolite ne donne pas son texte comme (…
un texte fixe (…
mais plutôt comme un modèle pour l'improvisation: son texte ne fut donc sans doute jamais prononcé comme tel". Ces honnêtes aveux nous viennent du père Roguet o.p., un des grands noms du sabordage de la liturgie (in Pourquoi le canon de la messe en français?). C'est dire s'ils sont peu suspects de parti pris en faveur du canon romain.
D'ailleurs, pouvez-Vous ignorer ces études des plus grandes figures de la réforme liturgique? On en doute.
Sur le plan de la critique interne, on est ahuri de voir que cette anaphore ne souffle mot des martyrs. Elle a pourtant été écrite avant la paix de Constantin, alors que, selon le mot de Tertullien, le sang des martyrs était une semence de chrétiens. L'Eglise des premiers siècles était comme imprégnée du sang des martyrs. N'est-ce pas de la coutume de célébrer le saint sacrifice sur leurs tombes que provient l'obligation, dans le rit latin du moins, d'inclure des reliques dans la pierre d'autel (je parle d'autels, pas de tables à repasser, Monseigneur)? Le recueil officiel des saints ne s'appelle-t-il pas martyrologe? Bref, cette omission n'est vraiment pas à l'honneur de cette prière eucharistique.
Bien des choses s'éclairent lorsqu'on sait (et tout le monde le sait) que saint Hippolyte, avant de mourir martyr, fut anti-pape, s'opposant à plusieurs pontifes successifs. "Il est fort possible qu'il ait présenté son anaphore contre la prière eucharistique alors employée à Rome" (Roguet, op. cit.). Voilà qui est tout autre chose. Je trouve pour ma part qu'employer une prière eucharistique fabriquée par un anti-pape pour s'opposer au pape est un bien mauvais signe de communion catholique. L'arroseur arrosé! On en viendrait à se demander, dans ce débat liturgique, qui va dans le sens de la rupture de communion avec le siège apostolique romain."Et incidit in foveam quam fecit", dit le psaume.
Mais les réformateurs liturgiques sont allés encore plus loin puisqu'ils se sont permis de censurer ce texte, encore trop solide à leur goût, sans doute. Ils ont "oublié" le passage suivant: "Le Christ s'est livré volontairement à la passion pour détruire la mort, briser les liens du démon, fouler aux pieds l'enfer et illuminer les justes". Sans commentaire.
"Résumons: le 'canon' n°2 est l'adaptation censurée de l'hypothétique reconstitution du plus petit dénominateur commun de prières dont l'auteur (…
est un anti-pape qui cherchait vraisemblablement à s'opposer au canon romain. Il était difficile de trouver une origine plus douteuse." (La messe a-t-elle une histoire?, Publications MJCF, Paris 1997, p. 150). Et c'est cela que Vous prétendez supérieur au canon romain?
Il lui serait antérieur, selon Vous. Tout d'abord, il faudrait, pour être antérieur à quoi que ce soit, qu'il ait réellement existé. Mais voyons la question de la datation du canon romain. Vous situez sans doute son apparition en 380, date à laquelle nous le trouvons dans le De sacramentis de saint Ambroise? Lourde erreur, Monseigneur, car la règle de l'arcane, à laquelle Votre Excellence est si opposée, signifie que beaucoup de choses n'ont pas été écrites pendant les périodes de persécution. La prière eucharistique étant la partie la plus sacrée de toute la liturgie, on comprend qu'il en ait été ainsi pour elle.
Nous avons d'innombrables témoignages de l'origine apostolique du canon romain - du moins d'un noyau originel de ce canon. Tout d'abord, saint Ambroise ne donne pas son texte comme étant une création récente d'un quelconque Consilium d'experts. Il est évident, d'après le contexte, qu'il cite un texte faisant partie d'une tradition déjà ancienne. Or il écrit vers l'an 380. C'est dire comme on se rapproche de l'âge apostolique. Saint Basile le Grand, dans son traité du Saint Esprit, affirme que les paroles de la consécration "et de nombreuses paroles qui l'entourent" sont d'origine apostolique (inTract. de Sp. S. XXVII). Ecrivant au métropolite de Braga, le pape Vigile (538-555) ne justifie-t-il pas l'obligation d'utiliser le canon romain par le fait qu'il est de tradition apostolique? "Ipsius canonicae precis textum direximus supradictum, quem Deo propitio ex apostolica traditione suscepimus".
Je crois que s’en est assez. Si donc le canon romain (du moins une partie) a été reçu des apôtres, comment trouvera-t-on une prière chrétienne qui lui soit antérieure? La prière eucharistique n°2 est bien en mauvaise posture. Quand je parlais de mystification…
Mais il ne Vous suffit pas de jeter aux orties un texte remontant aux apôtres, Vous êtes "formellement opposé" (sic) à ce que la prière eucharistique soit récitée en silence. Peccato per Vostra Eccellenza, parce que le concile de Trente en jugeait autrement: "Si quis dixerit Ecclesiae Romanae ritum quo submissa voce pars canonis et verba consecrationis proferuntur damnandum esse, anathema sit" (Conc. Trid., sessio XXII, cano 9). Certes Vous ne tombez pas sous l'anathème parce que Vous ne condamnez pas à proprement parler le silence du canon mais force est de constater que Vous n'êtes pas du tout dans l'esprit du concile. Celui de Trente, veux-je dire.
Le rit bugninien, lui, va plus loin puisqu'il n'échappe pas à l'anathème tridentin. Après avoir décrit la prière eucharistique comme prière présidentielle (sic!) (Institutio generalis éd. 2000, art. 30), il stipule que "natura partium praesidentialium exigit ut clara et elata voce proferantur" (I.G., art. 32). Je ne prétends pas enseigner le thomisme à un dominicain mais enfin si c'est la nature même de la chose qui l'exige, aller contre cette exigence est condamnable. On ne voit donc absolument pas comment le nouveau rit échapperait à cet anathème doctrinal.
Cet argument-ci suffirait amplement à lui seul pour justifier le refus absolu, obstiné et pertinace de la nouvelle liturgie. Il faudra bien qu'un jour le Saint Siège réponde à cette objection très grave, Monseigneur.
Mais poursuivons, je Vous prie, cette agréable promenade liturgique en compagnie de Votre Excellence. A Vous entendre, "la discipline de l'arcane en liturgie jamais donné de bons fruits, en Orient comme en Occident". Jamais? Ni en Orient ni en Occident? Comme Vous y allez! La nuance n'est pas le fort de Votre dialogue ecclésial. La seule chose gênante pour Vous, Monseigneur, c'est que cette règle a précisément toujours été d'application, en Orient comme en Occident. Sous des formes certes diverses, elle est absolument universelle dans le temps et l'espace depuis l'Antiquité. Déjà elle était d'application dans les temps apostoliques (Cf. St. Thomas d'Aquin, in commentaire de saint Mathieu, st. Basile le Grand, in Tract. de Sp. S. XXVII, 188 et st. Paul, in I Cor. 11). N'êtes-Vous pas mal à l'aise dans Votre clergyman à l'idée que Vous rejetez de façon péremptoire une règle disciplinaire "quod semper, quod ubique, quod ab obmnibus?". Qu'est-ce qui Vous autorise à être aussi radical dans Vos jugements? Qu'est-ce qui Vous permet de Vous opposer à 20 siècles d'Eglise? La rupture avec la Tradition apostolique n'est-elle pas précisément ce qui constitue le schisme ?
J'aimerais Vous raconter une histoire. Celle d'un de mes amis, chrétien mais non catholique, qui assiste à une messe solennelle dans le rit latin traditionnel. Ne Vous ayant pas encore lu, je ne l'avais pas prévenu que, arriération considérable, le canon est récité à voix basse. À l'issue de la cérémonie, je l'ai interrogé sur ce point et sa réaction d'homme rectus corde a été immédiate: "C'était inattendu mais j'ai très bien senti que c'était un silence d'adoration, un silence de plénitude". Si ce sont des hérétiques qui doivent apprendre aux catholiques la valeur du silence du canon romain, il y a de quoi s'interpeller ecclésialement. N'oublions pas la parabole des invités au banquet, Monseigneur.
Je suis d'ailleurs surpris d'une telle froideur rationaliste de la part d'une Eglise conciliaire (le mot est du cardinal Benelli) qui nous a tant ressassé que, désormais, il était bien plus important de sentir les choses que de les comprendre intellectuellement, de vivre sa foi plutôt que de la disséquer. Et vous réclamez des "paroles, paroles, paroles, toujours des paroles" au moment le plus solennel, où Dieu s'offre en sacrifice? N'est-il pas un lieu commun que l'émotion empêche de trouver les mots pour s'exprimer? Les divins mystères ne sont-ils pas appelés ineffables? Il me semble relever de la psychologie la plus commune que les moments de bonheur et d'union les plus intenses, loin de réclamer des mots, se vivent le mieux dans le silence. Voilà que la nouvelle liturgie, faite pour l'homme d'aujourd'hui (?), ignore des lois élémentaires de la psychologie humaine.
Au fond, si Vous n'êtes pas encore convaincu, je Vous conseille de Vous plaindre à Dieu le Père. C'est Lui qui a imposé la règle de l'arcane lorsque, Moïse lui demandant de pouvoir contempler sa gloire, il répondit: "L'homme ne peut me voir sans mourir (…
Tu ne me verras que par l'arrière" (Ex. XXXIII, 18-23). Même les anges sont logés à la même enseigne puisque saint Jean, dans l'Apocalypse, nous apprend qu'ils se voilent la face devant le trône de Dieu. Vraiment, la seule solution que je voie est de Vous plaindre directement au Seigneur.
Je remarque d'ailleurs que depuis que l'on a supprimé, dans le rit de Paul VI, la règle universelle qui veut que l'on observe une certaine distance avec les choses sacrées, que celles-ci soient "voilées" ou "opaque" d'une façon ou d'une autre, depuis que l'on a interdit le silence du canon, depuis ce moment-là Votre assertion se vérifie: les églises sont pleines, les fidèles sont remplis de respect pour les saints mystères, fervents, forts dans la foi reçue des apôtres.
Pour justifier Votre peu d'amour pour la messe face à Dieu, Votre Excellence va jusqu'à mettre en doute le sérieux scientifique des travaux de Mgr Gamber. Vous êtes un précurseur, Monseigneur, car personne ne s'y est risqué avant Vous. Et pour étayer Votre position, novatrice, comme il sied à un évêque de pointe, Vous donnez des références, Vous avancez des faits… qui ont dû m'échapper, à moins que la mémoire ne me fasse défaut car je ne me souviens de rien à l'appui de Vos prétentions. À vrai dire, si Vous contestez les conclusions de Mgr Gamber avec le même sérieux que celui dont Vous usez à propos de l'anaphore d'Hippolyte, la messe est dite.
Je remarque, pour finir, que la sensibilité de nos contemporains semble importer davantage à Votre Excellence que la rectitude doctrinale des prières liturgiques. N'évoquez-Vous pas avec crainte la perspective de "véhiculer des formulaires certes exacts mais incompréhensibles de la mentalité contemporaine"? Evidemment, il faut avoir ses priorités ecclésiales! Les Vôtres sont révélatrices. Cela me fait penser à Sa Sainteté le pape Paul VI, qui, au moment du premier alunissage, s'exclama dans une allocution: "Honneur à l'homme, roi de la terre et aujourd'hui prince du ciel !" (cité par H. Monteilhet, in Paul VI, Regine Desforges 1978). Pour ma part, je préfère "Gloria in excelsis Deo". C'est plus conforme à la doctrine sainte, catholique et apostolique.
Je ne prétends évidemment pas juger Votre Excellence, puisque cela n'appartient qu'à Dieu, mais Son esprit m'attriste profondément. On remarquera cependant que je n'ai pas parlé ici des abus, que Vous semblez rendre responsable de la situation liturgique actuelle. Je n'ai traité que des textes et prescriptions officielles. La plupart des études sur le rit bugninien, le Bref examen critique au premier chef, ont étudié les documents officiels et même leurs versiones typicae latines. C'est donc bien la réforme elle-même, que Vous défendez avec tant d'énergie, qui est en jeu.
Certes, "de façon régulière la doctrine descend des pasteurs vers les fidèles mais lorsque les pasteurs se muent en loup (…
il est des points dont tout chrétien a la garde obligée" (dom Guéranger, Année liturgique, jour de la fête de saint Cyrille d'Alexandrie). J'aime beaucoup la ville de Metz, d'une beauté trop ignorée, et son église cathédrale, qui n'est pas le moindre de ses charmes, est inscrite dans mon cœur parce que dédiée à mon saint patron. À telle cité et à telle cathédrale il ne manque plus qu'un bon évêque. Ce peut être Vous-même si Vous le voulez, ce peut être Votre Excellence révérendissime,
dont j'ai l'honneur d'être, Monseigneur, le très humble et fidèle serviteur et fils,
Stéphane Wailliez