St Anselme et Descartes
Xavier Lefevre -  2003-01-28 10:39:03

St Anselme et Descartes

St Anselme

L'argument est le suivant : la pensée de Dieu est la pensée d'un être tel que rien de plus grand ne peut être conçu (sans quoi la créature jugerait le créateur, l'engloberait, ce qui est illogique). Or, penser un tel être et lui refuser en même temps l'existence est une contradiction puisque alors on pourrait concevoir quelque chose de plus grand encore (un Dieu existant). Donc Dieu existe. Il est contradictoire de penser à la fois un être tel qu'on ne peut rien concevoir de plus grand et lui dénier l'existence. Cet argument préfigure celui de Descartes (Méditations, V) mais ne lui est néanmoins pas identique (Descartes n'a pas lu Anselme). Dieu apparaît comme une exigence intérieure de ma pensée. On doit attribuer à Dieu ce qu'on ne peut nier sans diminuer sa perfection.

et Descartes

Or maintenant, si de cela seul que je puis tirer de ma pensée l'idée de quelque chose, il s'ensuit que tout ce que je reconnais clairement et distinctement appartenir à cette chose, lui appartient en effet, ne puis-je pas tirer de ceci un argument et une preuve démonstrative de l'existence de Dieu ? Il est certain que je ne trouve pas moins en moi son idée, c'est-à-dire l'idée d'un être souverainement parfait, que celle de quelque figure ou de quelque nombre que ce soit. Et je ne connais pas moins clairement et distinctement qu'une actuelle et éternelle existence appartient à sa nature, que je connais que tout ce que je puis démontrer de quelque figure ou de quelque nombre, appartient véritablement à la nature de cette figure ou de ce nombre. Et partant, encore que tout ce que j'ai conclu dans les Méditations précédentes, ne se trouvât point véritable, l'existence de Dieu doit passer en mon esprit au moins pour aussi certaine, que j'ai estimé jusques ici toutes les vérités des mathématiques, qui ne regardent que les nombres et les figures : bien qu'à la vérité, cela ne paraisse pas d'abord entièrement manifeste, mais semble avoir quelque apparence de sophisme. Car, ayant accoutumé dans toutes les autres choses de faire distinction entre l'existence et l'essence, je me persuade aisément que l'existence peut être séparée de l'essence de Dieu, et qu'ainsi on peut concevoir Dieu comme n'étant pas actuellement (1). Mais néanmoins, lorsque j'y pense avec plus d'attention, je trouve manifestement que l'existence ne peut non plus être séparée de l'essence de Dieu, que de l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur de ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l'idée d'une montagne l'idée d'une vallée; en sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c'est-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l'existence (c'est-à-dire auquel manque quelque perfection), que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée.
(1) Comme n'étant pas effectivement, en acte.

Méditations métaphysiques (1641), Méditation cinquième,
traduction du duc de Luynes revue par Descartes