La liberté religieuse (1ère partie)
Athanasios D. - 2003-01-22 22:41:02
La liberté religieuse (1ère partie)
(extrait d' "Un évêque au Concile - Lettres de Vatican II" chez Téqui, recueil de lettres de Mgr Albino Liuciani, futur Jean-Paul Ier. Attention, texte assez long -en 2 parties - et non formaté avec les italiques etc.)
La liberté religieuse au Concile (1966)
Tentative, avec risque, d'exposer aux fidèles avec des paroles faciles une question difficile*.
Dans le compartiment d'un train, trois messieurs se communiquent leurs vicissitudes, en parlant haute voix, sans se soucier que les autres voyageurs écoutent leurs affaires privées.
- Je vais à Padoue, dit le premier ; un télégramme urgent m'apprend que ma mère est sur le point de mourir et qu'elle veut me voir.
- Moi aussi je vais à Padoue, dit le second mais pour une opération différente.
- Laquelle ?
- Un petit transfert de valeurs ; je compte mettre la main sur le coffre-fort d'un capitaliste et transférer au moins un petit million à une famille qui a besoin de tout!
- Tu fais le voleur, alors ?
- Le voleur ? Jamais de la vie ! Je ne garderai pas un sou pour moi ; c'est une charité authentique que j'entends faire.
Le troisième monsieur lui aussi intervient :
- Je suis parmi vous le plus effronté : je vous avoue que je vais trouver une maîtresse.
- Mais tu es marié !
- Je le sais, et je sais que j'agis mal, mais que voulez-vous, c'est la vie !
Dans le compartiment d'à côté, le discours a été entendu, du début à la fin, et a provoqué un malaise ; il y a là en effet une vénérable et sévère mère supérieure et deux jeunes prêtres.
La premiere, à mesure que le discours s'avance, commence à s'agiter sur son siège, à tousser, elle rougit et explose avec ses voisins : c'est une honte que le train serve à transporter même des personnes indignes et à faciliter des actions inqualifiables ! A la prochaine station je descends, je vais trouver le chef de gare et je lui dis de faire descendre du train ces deux types louches.
Mère, dit le premier prêtre, calmez-vous, je vous en prie. Ces deux messieurs abusent, il est vrai, du train ; mais ils restent des personnes humaines, créatures de Dieu ; quant au futur voleur, il est aussi de bonne foi, très persuadé de faire une bonne oeuvre. Supposons que vous et le chef de gare les mettiez sur le quai se convertiront-ils pour cela ? au contraire, ils seront plus irrités que jamais.
- Voilà les prêtres d'aujourd'hui, éclate la bouillante supérieure, prêtres de chiffon de papier ! Nos chers vieux curés ceux-là étaient d'acier pur, de diamant ! Eux oui, ils utilisaient la force, ils n'avaient pas peur de pousser les chefs de gare à faire leur devoir ! Qu'en pense l'autre révérend ?
- Je pense, ma mère, que vous avez du zèle, mais pas raison. Savez-vous ce que fera le fameux chef de gare? Il détachera du mur un papier, vous le mettra sous le nez et dira lisez, c'est la liste de tous mes devoirs ; on n'y trouve pas celui que vous dites ! Il est de ma compétence d'assurer la liberté des voyageurs, afin qu'ils restent à leur place et n'importunent pas les autres voyageurs ; si par leur comportement ils provoquent un désagrément, un dommage, j'interviendrai pour limiter ou supprimer leur liberté dans le train.
- Tous pareils, reprend la vénérable mère ! Bons prêtres, vraiment, qui ont le courage de mettre sur le même plan une mère mourante, qui attend son fils et une garce, qui attend un homme marié!
- Un moment! Personne ici ne met sur le même plan la mère et la maîtresse ; on dit seulement qu'elles n'ont rien à voir avec les devoirs du chef de gare
- Mais les trois voyageurs, oui, vous me les faites pareils !
- Non, mère, nous ne les faisons pas pareils. Le bon voyageur a selon nous le droit d'être dans le train à deux titres : premièrement parce qu'il est une personne humaine - et en cela il est égal aux deux autres - ; deuxièmement, parce qu'il a le besoin et le désir de voir sa mère mourante, et en cela il est supérieur aux deux autres.
La supérieure se tait, mais après un moment reprend, disant : tant pis, pour ce bon diable qui fait le voleur au bénéfice d'autrui, mais l'autre ! Pour celui-ci, il faut les gendarmes !
- Mère, l'évangile ne dit pas que le père ait envoyé les gendarmes derrière l'enfant prodigue ; il dit simplement qu'il l'a attendu avec le désir de le voir revenir et que, quand le fils s'est librement décidé à retourner à la maison, il lui a jeté les bras autour du cou. De cet esprit vous devriez vous inspirer ; dans le cas contraire, conclut le jeune prêtre, en menaçant du doigt la supérieure, nous nous permettrons de vous appeler « soeur Boanergès »
- Boanergès ? Qu'est-ce que cela signifie ?
- Cela signifie « fille du tonnerre » ; c'est le surnom que le Seigneur, l'Agneau de Dieu, a donné à Jacques et à Jean, à cause de leur tempérament impétueux, qui exigeait les foudres du ciel sur un village de Samaritains, qui avait refusé d'accueillir le petit groupe des apôtres (298).
- Ce surnom vraiment me plaît peu.
- Et alors, pensez-y ; vous devez choisir « soeur Boanergès » ou « soeur Agnelle » ?
Cette parabole indique approximativement ce qu'a été, au Concile, le débat sur la liberté religieuse.
Le voyageur qui se sert du train de l'État pour un but saint est le catholique qui se sert de la liberté religieuse, reconnue et faite droit civil par l'État, pour professer la religion catholique, qui est la seule vraie.
Le second qui, en parfaite bonne foi, se sert du train pour aller voler, fait penser à tous ceux qui, nés protestants ou juifs ou musulmans, sont persuadés d'être dans le vrai.
Le troisième utilise le train pour faire le mal ; c'est le cas de celui qui est dans la mauvaise foi ; je pense à plusieurs athées ou indifférents ; je pense à un prêtre catholique qui se serait fait pasteur protestant sans intime conviction.
Le chef de gare est la figure centrale ; tout le débat sur le train l'a concerné doit-il ou ne doit-il pas ? Est-il compétent ou non ? Jusqu'où aller ? Il représente l'homme d'État. Au Concile, toute la question a porté sur l'homme d'État : comment doivent se comporter les autorités civiles - a-t-on demandé - devant les différentes religions non vraies, qui existent sur le territoire national ? Question morale, religieuse, et aussi politique et juridique.
Personne, au Concile, n'a voulu parler de la liberté dans les choses religieuses, en face de l'Église. A peine est-il certain pour moi que Dieu a parlé, qu'il veut être honoré par moi seulement de cette manière donnée, il ne me reste qu'à accepter. Et si je veux continuer à faire librement partie de l'Église, je ne suis pas moralement libre de repousser les justes décisions des autorités de l'Église. Il m'est parvenu une lettre dans laquelle quelques fidèles se plaignent parce que j'ai transféré leur curé sans les consulter d'abord. Est-ce là, concluent-ils, la liberté religieuse dont vous avez tant parlé au Concile ? Je répondrai dans les prochains jours « Non, ce n'est pas celle-là ! C'est une autre : c'est la liberté dans les choses religieuses en face de l'État ».
Mais il est temps que je vous présente les personnages qui ont soutenu le débat les deux prêtres, jeunes et adhérant à la réalité, reflètent la majorité conciliaire. Le vieux cardinal Cushing parut jeune, en effet, quand, des tribunes de l'Aula, le bras étendu et la voix tonnante, il discourait en faveur de la liberté. Le latin, dans sa gorge américaine, était très mal prononcé, mais on percevait dans cette voix l'âme jeune de l'Église, un présage du printemps. Je me rappelle que les Pères étaient attentifs, intéressés et même un peu amusés ce jour là ; moi, pour mon compte, je transférais à Cushing et aux autres évêques américains ce que - au dire de Petruccelli della Gattina - Bismarck disait des Français : « Ils sont tous les mêmes ! Vous pouvez les prendre tranquillement à coups de cravache, à condition que, flanquant des coups, vous leur parliez de liberté et de dignité humaines ! » La « vénérable mère supérieure », au contraire, a été, au Concile, la minorité. Chère et bonne « mère supérieure » ! Nous ne pouvions pas lui refuser un tribut de sympathie ! Généreuse, combative, zélée, ardemment passionnée pour la mère mourante qui attendait son fils ! Sur la brèche pour défendre et garder le passé, pour soutenir les « manières fortes » et l'alliance avec le chef de gare !
Ainsi a été la minorité conciliaire ! Passionnée pour la vérité. Elle raisonnait ainsi seule la vérité a des droits, l'erreur n'a aucun droit. Seule l'Église catholique est vraie ; les autres religions sont fausses. Donc le devoir de l'État catholique est clair : reconnaître l'Église catholique comme l'unique religion de l'État ; refuser le droit d'exister à toutes les autres religions.
Comme on le voit, ici la Vérité est personnifiée et faite reine, l'erreur est personnifiée et faite le diable. A la reine on accorde honneurs et privilèges ; pour le diable on réclame ostracisme et intolérance. En outre, plus ou moins, la Vérité catholique est confondue avec les catholiques et l'erreur avec les égarés, comme au Moyen Age.
Au Moyen Age, on avait tiré de dures conséquences de cette confusion. « Je coupe la tête à l'erreur ! » avait dit Charlemagne et il avait coupé la tête à des milliers de Saxons qui refusaient le baptême (299). Je suis l'Inquisiteur, avait dit Bernard Gui, l'intransigeant dominicain qui avait adopté la manière forte avec les cathares de la France méridionale au commencement du XIVe siècle. II écrivait : « Le but de l'Inquisition est la destruction de l'hérésie. Mais l'hérésie ne peut pas être détruite si l'on ne détruit pas en même temps ceux qui les reçoivent, les favorisent et les défendent (300) ».
La « Mère supérieure » au Concile a été bien loin de tirer ces conclusions. A la question que doit faire l'homme d'État catholique des acatholiques qui vivent dans son État ? au lieu de répondre comme Charlemagne ou comme Bernard Gui, elle a répondu avec une distinction répandue, il y a cent ans, par Monseigneur Dupanloup. C'est-à-dire l'idéal reste ce que nous avons dit : l'Église catholique doit être l'unique religion de l'État et les autres doivent être bannies. Si pourtant les acatholiques se révoltent contre cette situation et que menacent des désordres publics, comme moindre mal, provisoirement, l'homme d'État catholique peut tolérer qu'ils aient quelque liberté. En somme pour les acatholiques, toute l'intolérance ; de tolérance, le minimum indispensable, le pur nécessaire, et provisoirement ; autrement dit, l'homme d'État catholique - en même temps qu'il concède la tolérance - doit toujours avoir l'oeil sur l'ostracisme et l'intolérance, comme sur un idéal ! La tolérance est tout juste l'hypothèse, l'intolérance est la thèse !
En plus de cela, la « Mère supérieure » s'est présentée au Concile comme le gardien du passé et le défenseur de la tradition ; elle a pêché des citations dans les documents des papes, elle les a comparées à ses propres affirmations, et elle a conclu : regardez si elles ne concordent pas parfaitement ! Nous repousser veut dire repousser le magistère de l'Église. Laissons donc tomber ce funeste schéma, ce débat mal posé sur la liberté religieuse et continuons à enseigner aux hommes d'État catholiques ce qui a toujours été enseigné !
Laisser tomber le débat ? Jamais comme aujourd'hui, il n'a été aussi nécessaire, a répondu la majorité des Pères conciliaires.
Aujourd'hui en effet, les hommes sont très sensibilisés au thème de la liberté et ils accusent d'un double jeu machiavélique une Église qui défend l'intolérance. « Où les catholiques sont une minorité - dit-on - l'Église, au nom de la liberté, réclame la liberté pour les catholiques aux hommes d'État non catholiques. A peine, au contraire, les catholiques prédominent-ils, que l'Église met de côté la liberté, elle impose à ses hommes d'État l'intolérance pour les acatholiques et si une certaine liberté réduite est concédée, elle est concédée au compte-gouttes, de mauvais gré. Si telle est la mentalité, quelle confiance pouvons-nous avoir dans les documents conciliaires sur l'oecuménisme et sur le dialogue avec le monde ? Quel oecuménisme, quel dialogue sans parité et sans liberté réciproque? »
Et puis - continuait la majorité - la liberté religieuse se répand toujours plus dans les coutumes et dans la législation civile. La proclament presque toutes les constitutions écrites des États ; la reconnaissent de solennels documents civils d'un caractère universel ou supranational (301) ; récemment elle a été solennellement confirmée par l'Assemblée oecuménique des Églises à New Delhi (1961).
De plus, nous avons aujourd'hui le pluralisme religieux. Avec les migrations, avec le tourisme, avec les échanges culturels, devient presque introuvable la nation dans laquelle les catholiques convaincus et pratiquants sont une majorité écrasante. Ce n'est pas pour rien qu'Emmanuel Mounier a écrit « Feu la chrétienté » ! Les évêques d'Espagne ou d'Italie peuvent craindre, de la liberté religieuse, quelque dommage pour l'unité de leur patrie, mais il faut regarder le reste du monde. Si nous refusons la liberté religieuse, les gouvernements d'au-delà du rideau de fer pourront rétorquer à ces évêques : vous, quand vous vous trouvez nombreux et forts, vous refusez aux autres la liberté ; ici c'est nous les plus forts et nous vous la refusons de même !
Des risques sont à courir et il y aura de nouvelles difficultés dites-vous. Nous ne le nions pas ; il serait cependant aussi beau de ne plus voir que bien des catholiques sont tels par habitude, atavisme et pression du milieu, avec une pratique religieuse de pur conformisme, et de voir au contraire qu'ils vivent une foi plus critique, personnelle et libre. Comme il serait beau pourtant que le monde, aujourd'hui délicat et susceptible en matière de liberté, voie que l'Église catholique lève au Concile le drapeau de la liberté ! Et qu'il puisse toucher de la main que l'Église du Concile veut être vraiment authentiquement elle-même, évangéliquement pauvre, le pusillus grex, qui, ayant déposé tout triomphalisme, est désormais décidé à gagner à lui les lointains et les errants en utilisant les seuls moyens spirituels, c'est-à-dire la force intrinsèque qui se dégage de la vérité bien exposée, de la grâce du Seigneur, de l'exemple de sa propre vie et du témoignage rendu à la Parole de Dieu.
D'autre part, pourquoi craindre, si les papes eux-mêmes du Concile ne craignent pas ? Jean XXIII a pourtant proclamé dans Pacem in terris (n. 13) le droit qu'a tout homme « d'honorer Dieu ad rectam conscientiae suae norman », selon l'ordre de sa conscience droite. Au début de la seconde session, Paul VI a dit: « ... quelle tristesse de voir que dans certains pays la liberté religieuse, comme d'autres droits fondamentaux de l'homme, sont écrasés par des principes et des méthodes d'intolérance politique, raciale ou antireligieuse ». Et dans le Message de Noël du 22 décembre 1964, après une plainte analogue, il a affirmé : « Nous pouvons..., répéter ce que l'Église proclame aujourd'hui (qu'on remarque bien cet aujourd'hui) : la liberté religieuse juste et bien comprise est l'interdiction de tirer prétexte de croyance d'autrui... pour imposer une foi non librement acceptée, pour procéder à des discriminations odieuses... ; le respect de ce qu'il y a de vrai et d'honnête en toute religion et en toute opinion humaine (302) ». Et la majorité concluait : menons donc à son terme ce débat sur la liberté religieuse !