Oui, tous célèbrent,...
Athanasios D. -  2003-01-20 23:34:53

Oui, tous célèbrent,...


Mes chers confrères, une fois écrite la lettre sur la nécessité de bien lire, j'ai entrevu de nouvelles difficultés et objections au sujet du rite rénové de la messe.

Quelques-unes viennent de nous-mêmes. Par la formation du séminaire et par l'influence du milieu, nous avons jusqu'à présent été - dans la liturgie - trop individualistes. La messe ? C'était ma messe ; je cherchais à m'y préparer avec dévotion, de la célébrer avec recueillement ; elle était la reine de mes pratiques de piété ; elle était célébrée par moi pour mes fidèles, moins par mes fidèles avec moi ; mes fidèles étaient là-bas, dans l'église, des destinataires, non des protagonistes ; il me suffisait qu'ils suivent, qu'ils comprennent la messe, que pourtant ils ne ressentaient pas comme notre messe. Je ne leur disais pas : préparons-nous ensemble, remercions ensemble Je disais au contraire à mon confesseur : j'ai célébré, mais pas assez recueilli, et je crains que mes fidèles ne soient pas du tout édifiés en me regardant à l'autel ! Je n'ai jamais dit au confesseur : par ma faute, mes fidèles et moi nous ne sommes pas assez une famille à la messe I Par ma paresse, dans ma paroisse, l'assemblée des participants à la messe n'est pas un témoignage resplendissant de charité, et pas non plus une-manifestation d'espérance, une attente fervente de la future assemblée céleste On nous avait dit : célébrez en saints ! Et qui étaient les saints ? C'était Philippe de Néri qui, au moment de la consécration, entrait en extase et restait en extase deux heures, c'est pourquoi le servant de messe, ne pouvant suivre l'extatique, le laissait là, allant à ses affaires et retournant quand l'extase était finie ! C'était les autres qui, dans la célébration, trouvaient délices spirituelles, réconfort, force et lumière pour leur sainteté personnelle et pour leur apostolat. Ainsi le Curé d'Ars, ainsi Antoine Chevrier, ainsi cent autres.

Cette dévotion personnelle est tout juste un des aspects de la messe. Dorénavant il faut vivre aussi les autres aspects. Il faut dire avec plus de conviction : meum ac vestrum sacrificium ; après la consécration, là où il est dit de la part du prêtre que nous offrons nos servi tui (nous, tes serviteurs), nous soulignerons: sed et plebs tua sancta (et ton peuple saint avec nous). Oui, ils sont aussi prêtres, les simples fidèles : leur sacerdoce ne sert pas à transsùbstantier, mais il sert à offrir. Nous avions peut-être peur de le dire autrefois, pour ne pas ressembler à Luther qui disait : in Ecclesia, nullus rasus, omnis rasus (personne n'est prêtre, tous sont prêtres) ; après la Constitution conciliaire sur l'Église, pas de crainte : les fidèles, en un certain sens, sont prêtres et, comme tels, ils ont le droit et le devoir de remplir à la messe leur part, que nous ne devons pas usurper. Qu'ils disent, donc, leur Amen, pour ratifier, pour consentir, pour souscrire à notre prière. Qu'ils viennent aussi, en chantant et debout, recevoir la communion de nos mains. Que l'un d'eux lise aussi la lecture sainte que le célébrant écoutera assis et en silence comme les autres.

Outre que trop individualistes, nous avons été trop techniciens et trop rubricistes. « Je donnerais ma vie aussi pour la plus petite des cérémonies ! « Sainte Thérèse d'Avila l'a dit, on nous l'a inculqué. Et voici les cérémonies. La voix qu'elle soit quatre fois claire, quatre fois moyenne, basse je ne sais combien de fois. Les baisers : quatre à l'autel, un au livre, un à la patène. Les mains : quinze fois jointes devant la poitrine, sept fois jointes sur l'autel, huit fois étendues devant la poitrine; trois fois étendues sur l'autel. Les inclinations : cinq profondes, huit moyennes, quinze légères. Je ne parle pas des yeux neuf fois levés, trois fois tenus baissés, cinq fois fixés sur le Très Saint Sacrement. Je ne parle pas des signes de croix, des génuflexions. Toutes choses bonnes et à exécuter exactement, entendons-nous, mais elles nous ont trop préoccupés, détournant notre attention d'autres choses importantes et la fixant sur le détail et sur l'exacte exécution du détail. Le peuple lui-même s'était aperçu de la chose et quelques-uns, moins respectueux, ont un peu souri. Dans Trois messes basses, Daudet décrit en plaisantant les fautes de l'abbé Balanguère qui, pour célébrer à la hâte, se baisse frénétiquement, se relève, ébauche les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous les gestes, ... patauge dans le latin ... ne finit pas l'épître, effleure l'évangile, passe devant le Credo sans y entrer, salue de loin la préface, ... se précipitant ainsi, par bonds et par sauts, au plus profond de l'enfer. Le bon peuple aussi racontait l'histoire d'un don Giuseppe, habitué, bien que jeune, à célébrer lui aussi en vitesse. L'un de ses bienfaiteurs du séminaire allait le voir de temps en temps dans le pays où il était chapelain, mais une fois il s'était fortement attristé de le voir bâcler les cérémonies de la messe et il s'était confié a un ami: « Pauvre Christ dans la main de Beppe ! » Mais voilà le filleul emporté a l'improviste par une méningite. La triste confidence du bienfaiteur au même ami ne se fit pas attendre, cette fois-ci inversée « Pauvre Beppe dans la main du Christ ! »

Nous nous garderons bien d'être pressés et négligents comme l'abbé Balanguère et don Beppe, mais nous ne ferons pas non plus consister tout ou presque tout dans la simple exécution exacte et précise. Les rites nouveaux (ou mieux rénovés) ne sont pas seulement quelque chose à exécuter parfaitement ; ils sont des signes qui nous aident à mieux comprendre certaines vérités mystérieuses et qui nous apportent certains secours de Dieu. Le plus grand secours est surtout Jésus réellement présent, mais nous n'oublierons pas que le fait de se retrouver ensemble avec les fidèles, en qualité et en fonction d'appelés par Dieu et de répondants à son appel, est aussi une grande chose. D'autant plus grande que sont plus nombreux ceux qui s'approchent de la même table, pour manger le même pain et boire le même sang du Christ, lequel, entrant unique en chacun d'eux, les unit toujours davantage entre eux par le lien de la charité. C'est une chose à ne pas négliger que moi, célébrant, je représente visiblement le Christ ; en son nom, au « siège présidentiel » ou à l'autel, je préside l'assemblée, j'en suis responsable, j'en suscite et guide la prière communautaire. Sacerdotem oportet praeesse ! Présider et par conséquent entraîner avec moi, derrière moi, président, par une voix adaptée, par un geste grave et surtout par la sainteté de la vie. Le grand souci ne sera pas seulement de me préparer à exécuter mes cérémonies, mais aussi de me pénétrer de conviction et d'enthousiasme et de préparer les fidèles â comprendre, à faire, à chanter, en organisant et en enseignant.

Et j'enseignerai surtout à sentir et à vivre les deux grands moments de la messe, aujourd'hui bien distincts par le lieu. Je montrerai le siège, le pupitre ou l'ambon avec le lectionnaire et je dirai : ici se déroule le premier temps, le temps du Livre Le prophète dit : « Le lion rugit : qui ne craindrait? Le Seigneur Yahvé parle : qui ne prophétiserait? » (Amos 3,8). Rappelez-le: quand Dieu parle, il faut écouter avec respect et répondre. Dieu nous parle dans la première lecture, dans l'évangile, dans l'homélie ; nous répondrons aussitôt par le chant, par le Credo, par des résolutions saintes ; dans le reste du jour, nous répondrons par une vie bonne, par de généreux efforts d'amélioration. Ainsi s'accomplira la liturgie de la Parole !

A l'autel au contraire, se déroule la liturgie eucharistique, dont le centre est le moment où le Corps et le Sang du Christ sont présents sur l'autel. A ce moment monte vraiment vers Dieu le Père l'adoration parfaite et une offrance extraordinaire est faite : la victime pure, sainte, immaculée est le Christ ! Mais pourquoi supplions-nous Dieu qu'il regarde le don offert avec « un visage propice et bienveillant »? Parce que, avec la Victime pure, nous osons offrir aussi nos pauvres choses : fatigues, peines, douleurs. A cet instant notre liturgie s'insère dans la liturgie du ciel. Là-haut Jean a vu un ange, qui, encensoir d'or en main et chargé de parfums, mettait tout sur un autel « Qu'il porte aussi nos dons, ô Seigneur, sur ton autel céleste ! ».

Si l'adoration et l'offrande sont le centre, le cadre de la liturgie eucharistique est constitué par la « grande prière », le canon. Mais ce qui ressort le plus, dans le canon, c'est l'action de grâces « Rendons grâce au Seigneur », dit l'assemblée. « Il est juste et bon, équitable et salutaire, de te rendre grâce en tout temps et en tout lieu », dit le célébrant. Et il ajoute non seulement la terre, mais aussi le ciel ; non seulement nous, mais tous, même les chérubins, les séraphins, tous nous rendons grâce, d'une seule voix Il arrive ici comme quand une ville fait une grande fête pour offrir une médaille d'or à un insigne bienfaiteur. Le cour de la fête est l'offrande de la médaille il serait inopportun de dire : la médaille que nous vous offrons est magnifique, très délicate Il convient, au contraire, d'énumérer les mérites qui ont provoqué le don, et c'est là remercier. Que l'on cherche à faire sentir â l'assemblée la grandeur de la « grande prière » dans son commencement (préface) et dans sa conclusion (la doxologie). Que d'abord le Sanctus, puis l'Amen final dit ou chanté par tous de tout leur coeur, soient vraiment l'approbation cordiale et chorale de tout un peuple.

D'autres difficultés viennent de l'extérieur. Dans l'audience récente du 14 janvier, le pape a insisté sur le devoir d'accepter et de mettre en pratique sans réserve la réforme liturgique et a demandé qu'on modifie, s'il le faut, sa propre mentalité habituelle en faveur de la nouvelle pédagogie spirituelle née du Concile. Je vois par la presse que, par contre, certains manifestent des craintes : « Supprimé le latin - dit-on - disparaît la majesté de la messe, disparaît le sens du sacré et du mystère, est mis en péril tout un trésor d'oeuvres musicales, qui font depuis des siècles la gloire de l'Église ! « Une association internationale « Una voce » a même surgi, qui a pour but de garantir la conservation du latin au moins pour certaines parties et pour certains cas. Un écrivain catholique anglais connu s'est senti envahi, en faveur du latin liturgique, du même zèle ardent que ressentait Néhémie pour l'hébreu contre l'usage de dialectes araméens. Il n'est pas allé, comme Néhémie, jusqu'à réprouver, maudire, frapper et arracher les cheveux, il s'est contenté d'écrire et d'organiser la participation de groupes aux seules « messes anciennes » ! Plus que lui, se rapprochent de Néhémie les nouveaux prophètes qui en groupe - y compris de vénérables messieurs - dans les églises de France et dans Notre-Dame de Paris elle-même, en signe de défi et de protestation, répondent en latin au français du célébrant !

Que dire? Qu'on ait confiance en la liturgie nouvelle et qu'on suive sans hésitation les directives du pape et du Concile.

Au Concile, dans la discussion passionnée sur la liturgie, deux solutions se sont révélées.

Premièrement : « Laissez tout ou presque tout comme il est et se trouve ; avec le latin, avec les rites compréhensibles seulement en partie, au prix d'explications difficiles et imprégnées de latin germanique médiéval Vous plairez à un certain nombre d'initiés au goût raffiné, nourris de classicisme ou sentimentalement liés à ce rite tel qu'il est, à ce certain mode de chant Mais la plus grande partie des fidèles restera sans comprendre, elle ne retirera pas des rites toute l'aide qu'elle pourrait et elle continuera à s'éloigner de l'Église ! »

Seconde solution : « Changez courageusement ! Faites une liturgie que le peuple de maintenant comprenne et sente ! Quelques habitudes chères disparaîtront, on renoncera à quelques traditions vénérables, mais il en résultera la possibilité de mieux s'adapter aux situations et aux circonstances variées! On suivra les lois de la vie et la liturgie sera le chêne antique qui enfonce toujours davantage ses racines dans le sol du passé, et, dans le même temps, renouvelle chaque année son feuillage ».

Cette seconde solution a plu à l'immense majorité des Pères, elle a été approuvée par le pape, elle doit être défendue de toutes leurs forces par les prêtres, parmi lesquels je suis sûr de voir, pleins de bonne volonté, dociles, les miens.

(Albino Liuciani, 1965, futur Jean-Paul Ier)