"Nous sommes irrécupérables"
Mgr Jean Luc BURNIN (62.147.51.xxx) - 2002-11-19 20:24:08
"Nous sommes irrécupérables"
"Nous sommes irrécupérables"
Au cours de ces dernières semaines, j’ai été témoin de peurs ou d’indignations qui envahissaient
des chrétiens face à ce que certains appellent des « récupérations » ou des « naïvetés ».
Il y eut d’abord l’accueil des sans-papiers dans des églises à Grenoble, Rouen, Lyon, Saint Denis
… ou même à Saint-Martin à Roubaix. Des communautés se sont mobilisées avec la Pastorale des
Migrants et en partenariat avec d’autres associations de solidarité, pour accueillir ces personnes en
détresse et faciliter la médiation avec les pouvoirs publics. Dans ces situations difficiles, nous
savons que les solutions ne sont jamais simples, mais l’action de l’Église a permis de notables
avancées dans la prise en compte humaine et généreuse de ces personnes, pauvres parmi les plus
pauvres. Nous avons entendu ceux qui accusaient l’Église d’être « le ventre mou de la France » et
d’autres s’émouvoir devant ce qu’ils identifiaient comme tentatives de récupération par des
organisations diverses.
A Grande-Synthe, à l’occasion du meurtre du jeune Mohamed, l’Église locale a exprimé sa sympathie à la famille marocaine, durement
touchée, et son horreur devant un tel crime motivé par la bêtise et le racisme. A plusieurs reprises, des chrétiens ont témoigné leur solidarité
et leur compassion devant une telle souffrance partagée par des centaines de personnes, jeunes et adultes. Mais des prêtres m’ont dit combien
ils avaient été scandalisés et peinés devant les propos très durs de quelques chrétiens, heureusement minoritaires mais bruyants. Des paroles
irrespectueuses et irresponsables tendant à minimiser l’événement, mépriser la souffrance d’une famille et de toute une jeunesse, ont colporté
un racisme simpliste et honteux.
L’oraison de la messe du XVème dimanche du temps ordinaire nous fait prier ainsi : « donne à tous ceux qui se déclarent chrétiens de
rejeter ce qui est indigne de ce nom, et de rechercher ce qui lui fait honneur. » Oui, c’est bien l’honneur de l’Église et des chrétiens de
prendre le parti de l’homme au nom de Dieu qui s’est fait homme lui-même. C’est l’honneur d’une communauté chrétienne de dénoncer toute
forme de racisme, de témoigner de la compassion et d’exprimer sa solidarité avec des gens qui souffrent. C’est l’honneur de l’Église de se faire
accueillante aux personnes démunies, sans papiers ou demandeurs d’asile. J’aime notre Église quand elle est suffisamment confiante et libre
pour faire entendre, au cœur de situations douloureuses, les mots qui sentent l’Évangile, consolent et ouvrent les hommes à l’espérance.
Dans ces évènements, nous avons eu la grâce de mettre en œuvre la liberté à laquelle le Christ nous appelle. Surmontant la peur de la
récupération et l’indignation face à des propos d’autant plus inacceptables qu’ils proviennent de frères et sœurs en Christ, nous avons pu
rendre témoignage à l’Évangile. L’accueil des sans-papiers est un acte libre qui naît du cœur de notre foi. La compassion exprimée à la famille
de Mohamed et aux jeunes de sa cité est une démarche libre qui manifeste la tendresse de notre Dieu qui aime tous les hommes sans exception.
« N’ayez pas peur ». Cette parole du Christ nous fut répercutée par le Saint-Père, dès le début de son pontificat. Le Christ nous a libérés
pour que nous soyons vraiment libres de parler et d’agir sous la mouvance de Son Esprit. La peur de la récupération et les critiques
malveillantes et injustes ne doivent pas nous empêcher de continuer à manifester de façon claire et lisible l’espérance qui nous anime. Le Christ
nous envoie pour témoigner de la nouveauté du Royaume, il nous demande de vivre et de proclamer l’autrement de l’Évangile. Saint Paul se fait
insistant : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour
discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait.» ( Romains 12, 2)
Tendus vers la venue du Règne de Dieu dans le monde, nous discernons les signes de nouveauté qui affleurent dans la vie de nos sociétés.
Ils nous parlent de la justice, de la fraternité, de la réconciliation et de la paix que Dieu offre à notre humanité. Patiemment, par l’écoute de
la Parole et la célébration des sacrements du don de Dieu, nous exposons nos existences à la nouveauté de l’Amour afin que celles-ci s’ajustent
au désir de Dieu pour notre terre. C’est ainsi que nous, disciples du Christ, ne cherchons pas à plaire aux hommes mais voulons les servir en
leur témoignant de la Vie que Dieu leur offre. Nous ne tentons pas de nous couler dans l’air du temps ni dans le raisonnable d’un monde clos
sur lui-même, mais nous voulons témoigner d’un monde autre, d’un avenir ouvert pour tous, en premier lieu pour les pauvres, et garanti par la
promesse de Dieu réalisée en Jésus-Christ.
Oui, c’est bien à la liberté que nous avons été appelés au jour de notre baptême. Libérés par le Christ du souci de nous-mêmes et de notre
propre valeur, nous sommes rendus disponibles et sérieux avec les autres et le monde qui attendent le Salut. Habités par l’Esprit du Christ qui
nous délivre de la peur (Romains 8, 15), nous osons parler et manifester de façon prophétique cet Amour qui nous façonne comme fils de Dieu
et frères des hommes, de tous les hommes.
Oui, décidément, nous sommes irrécupérables puisque nous appartenons au Christ !
+ Jean-Luc BRUNIN

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