La grenouille et le caniche
Stéphane Mercier -  2002-10-10 22:41:37

La grenouille et le caniche

Chers amis,

Grâce à nos amis Cénabre et Jean, nous nous sommes bien amusés. Le premier nous a diverti par son style admirable sur lequel on ne saurait assez tarir d'éloges, et le second par la qualité et la finesse de ses interventions soutenant Cénabre. Qu'ils en soient remerciés : même si on s'était forcés, on ne serait pas arrivés à un résultat si nul sans eux.
Maintenant, assez ri, et passons aux choses sérieuses : les lecteurs de nos chers intervenants auront noté que le premier me tient pour un caniche et le second pour une grenouille. Puisqu'ils semblent de mèche l'un avec l'autre, on peut supposer qu'il s'accordent l'un et l'autre sur le joli compliment que chacun m'a adressé.
J'en viens à la question métaphysique sous-jacente : si je suis à la fois caniche et grenouille, je suis caniche-grenouille. Mais un caniche-grenouille, pouvez-vous conceptualiser cela ? Aristote se posait déjà la question du bouc-cerf et notait à ce sujet qu'il est inutile de s'efforcer de conceptualiser cette chose puisqu'elle n'existe pas : on ne saurait être un bouc si l'on est un cerf, et inversement. De la même manière -- accrochez-vous --, dans la mesure où 1/ un concept de se définit pas tant par ce qu'il est que par rapport à ce qu'il n'est pas, 2/ dans la mesure encore ou un caniche n'est un caniche que parce qu'il n'est pas (entre autres) une grenouille, et enfin, 3/ dans la mesure où une grenouille n'est précisément une grenouille que parce qu'elle n'est pas (entre autres) un caniche, je pose la question suivante : devant l'impossibilité de conceptualiser ce qui est contradictoire (puisque le contradictoire comme tel ne saurait précisément pas être), comment peut-on tenir que je suis à la fois grenouille et caniche, ou grenouille-caniche, comme vous préférez ?
De même qu'il est vain, note Aristote, de vouloir dire ce qu'est un bouc-cerf, puisque cela n'existe pas, de la même manière il est inutile de tenter une définition de l'essence de la grenouille-caniche puisque, comme on vient de le voir, cette curieuse combinaison est contradictoire et n'a, comme telle, pas de vocation à être. Autrement dit, s'adressant à moi comme caniche-grenouille, ils s'adressent à une chimère contradictoire sans essence et donc inexistante. Leur interlocuteur n'existant donc pas, on peut se demander à qui ils adressent ces gentils messages. À personne, puisque le statut ontologique de leur interlocuteur est précisement de n'en avoir pas.

Je laisse ce sophisme à votre divertissement, n'oubliez pas de remercier Cénabre et Jean. Ca n'aura pas été bien malin, mais après tout, il faut parfois se détendre

Le caniche-grenouille, c'est-à-dire rien
-- mais alors, si rien ne vous écrit ce message, êtes-vous bien certain de lire quelque chose ?