Un réformateur parle de la situation liturgique
Loïc Mérian -  2002-09-23 23:35:59

Un réformateur parle de la situation liturgique

Que veulent les "restaurateurs" ? par Mgr Rembert Weakland

Mgr Rembert Weakland, o.s.b., fut nommé par Paul VI consulteur (1964) puis membre de plein droit (1968) du Consilium de liturgie créé après Vatican II. Le présent article a été publié, d’abord, dans le Commonweal daté du 11 janvier 2002, puis dans The Tablet du 2 février 2002 sous le titre : « The Right Road for the Liturgy ». Mgr Weakland atteint par la limite d'âge vient de démissionner de sa charge d'évêque de Milwaukee (USA). Il est un témoin privilégié des débats liturgiques et même si nous ne partageons pas ses options liturgiques ses réflexions peuvent être intéressantes :

L’un des passe-temps favoris des catholiques – clercs et laïcs – est de critiquer la liturgie, ce qui n’est d’ailleurs pas nécessairement une mauvaise chose. Peu sont ceux qui contestent que les réformes liturgiques de Vatican II ont eu des conséquences tant positives que négatives. Beaucoup pensent qu’il est possible d’améliorer la liturgie et que la qualité de la pratique liturgique est un élément essentiel de la vie de l’Église dans son ensemble. Ce dont ne se rendent pas toujours compte beaucoup de catholiques laïcs, c’est que, s’il est effectivement bon de souhaiter avoir une liturgie de meilleure qualité, ce désir a pris, dans certains milieux, une tournure hautement polémique qui, à terme, peut mener à des divisions. Certains avocats de cette nouvelle vague de critiques aiment évoquer une éventuelle « réforme de la réforme » ou, plus précisément, une restauration : il s’agirait d’en revenir aux documents du Concile Vatican II et de reprendre à zéro leur traduction dans les faits. Je crains cependant que la restauration liturgique qu’ils envisagent ne menace l’unité de l’Église ainsi que la cohérence de notre culte commun. Il n’en reste pas moins que, à l’heure actuelle, on retrouve leurs idées dans bon nombre de documents romains qui touchent à la liturgie.
Certains documents et décisions récents de la Congrégation pour le Culte divin et la discipline des Sacrements nous obligent à réfléchir à nouveau sur le mouvement restaurateur en matière liturgique. Bien des controverses actuelles à propos de la traduction anglaise des textes liturgiques ont pour point de départ l’instruction Liturgiam authenticam (mars 2001) de la Congrégation pour le Culte divin. Il s’agit d’un rejet clair et net de l’instruction Comme le prévoit, publiée en 1969 par le Consilium de liturgie, consacrée à la traduction des textes liturgiques. Parallèlement à cette réorientation, il y a eu une réorganisation des « commissions mixtes » créées en 1969 de façon à ce que les pays parlant la même langue utilisent la même traduction des textes liturgiques. Certains ont considéré que cette réorganisation constituait une critique – sinon même un désaveu – des travaux de l’International Commission for English in the Liturgy (ICEL). S’il est vrai que les critiques portant sur les travaux de l’ICEL n’ont pas manqué au fil des années, la plupart d’entre elles portaient surtout sur le style des traductions, auquel on reprochait de manquer de poésie et d’élévation. Mais, ces derniers temps, les critiques ont plutôt porté sur la volonté de coller plus au texte et de mieux veiller à l’orthodoxie. En mars 2000 fut publiée une nouvelle version de l’Institutio Generalis Missali Romani, remplaçant celle de 1975. Ici, les controverses naissent plutôt des positions plus restrictives concernant la place du tabernacle, les gestes des fidèles, la distribution de la sainte communion par des laïcs, la nature du sanctuaire (appelé dans ce texte le presbyterium), etc.
Manifestement, la Congrégation s’inspire d’une conception différente de celle que nous utilisions depuis Vatican II. Liturgiam authenticam le dit sans équivoque : « Ainsi, cette Instruction envisage et s’efforce de préparer une nouvelle période de renouveau, qui soit conforme à la nature et à la tradition des Églises particulières, tout en maintenant avec sûreté la foi et l’unité de l’Église universelle de Dieu. » (7) Il est dit que l’Église entame une deuxième étape de renouveau après le concile, mais on ne voit pas encore très bien sur quelle base théologique se fonde cette seconde « réforme ».

Le mouvement restaurateur
De quelle manière le mouvement restaurateur influe-t-il sur le renouveau liturgique ? Le cardinal Ratzinger nous donne la clef qui permet de comprendre la direction prise par le présent pontificat depuis une vingtaine d’années à l’égard du Concile Vatican II en général et de la réforme liturgique en particulier. À cet égard, on lira avec intérêt le long entretien, parue en forme de livre, qu’il a eue avec Vittorio Messori : Entretien sur la foi, (Fayard, Paris 1985, p. 40). Le cardinal n’aime pas parler de « restauration » ; et pourtant, ce qu’il dit semble justifier l’emploi de ce terme pour caractériser cette nouvelle évolution. À Messori qui lui demande s’il y a restauration dans l’Église, il répond : « Si, par “restauration”, l’on entend un retour en arrière, alors aucune restauration n’est possible (...) Mais si, par “restauration”, on entend la recherche d’un nouvel équilibre après les exagérations d’une ouverture sans discernement sur le monde, après les interprétations trop positives d’un monde agnostique et athée, eh bien, alors, une “restauration” entendue en ce sens-là, c’est-à-dire un équilibre renouvelé des orientations et des valeurs à l’intérieur de la catholicité tout entière serait tout à fait souhaitable et est du reste déjà amorcée dans l’Église. En ce sens, on peut dire que la première phase après Vatican II est close. ».
Ratzinger laisse entendre que le mouvement restaurateur rejette non pas les documents de Vatican II mais simplement l’interprétation optimiste qui a été donnée de la période pendant laquelle ces documents ont été traduits en pratique. Cette interprétation « positive » a fait quelque peu dévier la « barque de Pierre », qu’il préfère qualifier de « paquebot ». Une restauration consisterait à donner un coup de barre ecclésiastique pour remettre l’Église dans la bonne direction voulue par le concile.
Il conviendrait de faire une distinction entre le mouvement restaurateur et la recherche permanente d’un renouveau liturgique selon les normes déjà établies. S’ils admettent que bien des critiques valides portant sur la situation actuelle sont justifiées, les liturgistes qui, après le concile, ont participé aux premières réformes liturgiques considèrent que le renouveau a été arrêté en plein élan. Par exemple, à propos de la mauvaise qualité des traductions, ils demandent un style plus poétique et plus élevé. Ils veulent que l’on réexamine de plus près les textes choisis pour les cycles du lectionnaire et que l’on discute plus largement de la façon dont ont été choisis certains passages, en particulier ceux tirés de l’Ancien Testament.
Il faut également clarifier l’emploi, dans la liturgie, de nombreux textes bibliques dans un sens transposé qui remonte à l’époque patristique. De nombreuses études ont été et sont encore faites sur la place du baiser de paix, sur la redondance des rites d’introduction ainsi que sur d’autres éléments structurels de la messe. Mais c’est surtout la qualité de la musique utilisée dans la liturgie qui a fait l’objet des critiques les plus virulentes. Cependant, toutes ces observations et bien d’autres ne sont considérées que comme des améliorations des premières instructions données dans les années postconciliaires, et elles ne devraient pas impliquer une réorientation complète qui reviendrait à rendre nuls et non avenus les documents antérieurs. En fait, les restaurateurs préfère parler d’un recommencement.
Dans son livre-interview avec le cardinal Ratzinger, Messori consacre tout un chapitre au thème du renouveau liturgique. Il écrit que, de l’avis de Ratzinger, c’est précisément dans le domaine de la liturgie que l’on trouve « un des exemples d’oppositions les plus frappantes entre ce que dit le texte authentique de Vatican II et la façon dont il a été ensuite reçu et appliqué » (pp. 144-145). En 1996, le cardinal a repris cette question dans L’esprit de la liturgie (Ad Solem, Genève 2001). Pour comprendre ce qui est sous-jacent à cette « seconde phase » ou encore « réforme de la réforme », je suis allé voir dans ce livre ainsi que dans celui d’Aidan Nichols : Looking at the Liturgy : A Critical View of Its Contemporary Form (Ignatius Press, 1996). Ces deux ouvrages ont un certain poids en raison des brillantes qualités intellectuelles de leurs auteurs. D’autres ouvrages sur la liturgie semblent n’en être que des dérivés. Je me référerai également à l’exposé pondéré d’Eamon Duffy : « Tradition, Reaction, and the Liturgy in Catholicism and Its Past » (in : The Alberty Cardinal Lectures, Mundelein (Illinois), 2000). Il semblerait que certains passages de cet exposé aille dans le sens de la cause de la restauration, mais Duffy prend explicitement ses distances par rapport au mouvement restaurateur qui, affirme-t-il, est « condamné à tomber à terme dans l’excentrique ».

Continuité ou croissance organique ?
Le premier thème – ou la première norme – qui transparaît chez les auteurs qui préconisent la restauration est celui de la « continuité ». De ce point de vue, comme la nature, l’Église « ne fait pas de saut » mais elle évolue par une croissance naturelle dans laquelle les éléments essentiels ne sont pas rejetés mais clarifiés. Les restaurateurs affirment que la réforme liturgique mise en œuvre après Vatican II n’était pas en continuité avec la tradition qui l’avait précédée. Ratzinger dit clairement : « Il n’y a pas de rupture dans cette histoire, pas de fracture, il n’y a pas de solution de continuité. »
Dans L’esprit de la liturgie, le cardinal développe longuement ce principe, s’appuyant, pour le justifier, sur la constitution Sacrosanctum concilium : « (On s’assurera) que les formes nouvelles sortent des formes déjà existantes par un développement en quelque sorte organique » (23). Ceux qui ont participé à la réforme après Vatican II ont sans doute considéré qu’ils avaient préservé le noyau fondamental du rite romain et qu’ils s’étaient contentés d’émonder certaines des accrétions historiques qui empêchaient de voir briller ce noyau.
Les restaurateurs critiquent le renouveau postconciliaire en disant qu’il s’était appuyé sur des « archéologismes » qui ne découlaient pas organiquement des formes antérieures à Vatican II plus récentes. C’est ainsi que la plupart des restaurateurs ont essayé de récupérer bien des éléments provenant des époques médiévale, baroque et romantique. La question fondamentale à poser aux restaurateurs à propos de l’histoire de la liturgie est celle-ci : Quels sont exactement les critères qui permettent de juger les éléments du passé qui doivent être conservés et dont on doit encourager la croissance ? En l’absence de tels critères, la continuité devient un processus vague et subjectif. En outre, il y a bien eu des périodes de discontinuité dans l’histoire de la liturgie : la transition de la synagogue à l’assemblée chrétienne, le jour du culte étant passé du samedi au dimanche ; le passage des célébrations eucharistiques de l’église domestique aux basiliques constantiniennes ; le passage de la diversité locale à l’uniformité carolingienne, de la polyphonie de la Renaissance à la monodie baroque, et ainsi de suite.
Après un énergique plaidoyer pour revenir à la messe célébrée vers l’Est, le cardinal admet que, désormais, il s’agirait là d’un changement trop brutal, qui ne serait pas en continuité avec le passé immédiat. C’est ainsi que, au grand désespoir de ses disciples, il finit par admettre que tout le monde devrait être tourné vers le crucifix.

L’influence des Lumières
Selon les restaurateurs, l’absence de continuité a sa source dans les Lumières, c’est-à-dire dans le rationalisme. À titre d’exemple de cette influence, les restaurateurs soulignent les passages de Sacrosanctum concilium dans lesquels il est question de rendre la messe intelligible. Par exemple : « Cette restauration doit consister à organiser les textes et les rites de telle façon (...) que le peuple chrétien, autant qu’il est possible, puisse facilement les saisir et y participer par une célébration pleine, active et communautaire » (21) ; « Les rites manifesteront une noble simplicité, seront transparents du fait de leur brièveté et éviteront les répétitions inutiles ; ils seront adaptés à la compréhension des fidèles et, en général, il n’y aura pas besoin de nombreuses explications pour les comprendre » (34). Nichols et Duffy approfondissent longuement ces influences inspirées des Lumières.
On ne saurait nier que la culture de notre temps a été fortement influencée, en bien comme en mal, par les Lumières, mais toute cette influence n’a pas été mauvaise. Cependant, à propos de la liturgie, l’abbé Boniface Luykx a raison de dire (« The Liturgical Movement and the Enlightenment ? » in : Antiphon 3;1, 1998) : « Mais toute cette thèse à propos des Lumières est, à mon avis, infondée. C’est plutôt le contraire qui est vrai (...) S’il y a jamais eu dans l’Église un mouvement radicalement opposé aux Lumières, c’est bien le mouvement liturgique ».
L’origine des passages de Sacrosanctum concilium que nous avons cités n’a rien à voir avec le rationalisme des Lumières. En réalité, ils se fondaient sur la thèse d’Edmund Bishop, érudit liturgiste anglais de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, dont l’essai sur la nature du rite romain a suscité, en son temps, de nombreuses discussions et a beaucoup influencé la pensée de liturgistes ultérieurs, et en particulier de Josef Jungmann. L’essai de Bishop, intitulé « Le génie du rite romain » et présenté pour la première fois en 1899, fit l’objet de nombreuses republications ultérieures, et on le retrouve dans ses œuvres complètes : Liturgia Historica (Oxford 1918). Dans cet essai, fréquemment cité, Bishop a essayé d’exprimer ce qu’il appelait « l’esprit originel qui animait et pénétrait » le rite romain et ce qui distinguait ce dernier des autres rites, « gallican ou gothique, grec ou oriental ». Il écrivait : « Le génie du rite romain originel est marqué par la simplicité, sa dimension pratique, une grande sobriété, un grand contrôle de soi, la gravité et la dignité ». Ou encore : « Si je devais dire en deux ou trois mots seulement ce qui caractérise essentiellement le génie du rite romain, je dirais qu’il s’agit essentiellement de la sobriété et du bon sens ». Je puis personnellement attester du fait que ces idées exprimées par Bishop ont été reprises par ceux qui ont rédigé la constitution liturgique de Vatican II et qui ont participé à sa mise en application peu après.
En outre, cette idée de l’influence du « rationalisme » ou des Lumières pose un problème particulier dans la mesure où les restaurateurs affirment que l’on retrouve ce rationalisme dans Sacrosanctum concilium lui-même. Dans ce cas, ils devraient rejeter ce document conciliaire et non pas seulement sa mise en application. Ce rejet les place en contradiction avec la définition de la restauration telle que donnée par le cardinal Ratzinger. Dès lors, ils admettent que l’Église s’est trompée, non pas simplement dans la mise en œuvre du concile mais dans l’un des documents qu’il a promulgués.

Rejet de la culture et de l’art modernes
L’une des caractéristiques de la « réforme de la réforme », ou de la restauration, est qu’elle rejette tout ce qui est moderne. Ce rejet est fondé sur la conviction que la culture moderne est incapable d’exprimer le transcendant. L’architecture moderne, la littérature moderne, la musique moderne sont considérées comme séculières, athées et dépourvues des éléments qui permettent de symboliser le transcendant et le saint. Ce rejet oblige les restaurateurs à aller chercher des expressions passées du transcendant, en rejetant a priori tout ce qui est moderne et contemporain. Nul ne niera la beauté transcendante du chant grégorien, la majesté des cathédrales gothiques, la clarté classique des messes de Mozart et de Haydn.
Mais il semblerait que, ici encore, les restaurateurs choisissent ce qui les arrange. Ils parlent rarement des tableaux religieux de la Renaissance ni des pieuses compositions saccharinées des romantiques français. Ils oublient aussi l’influence des Lumières sur des compositeurs tels que Mozart. Ce sur quoi ils insistent, par contre, c’est que l’art moderne, en raison de sa nature intrinsèquement séculière, est incapable de porter des symboles liturgiques transcendants.
Personnellement, je suis plus positif : j’affirme que l’art moderne peut très bien exprimer le transcendant. On en trouve des exemples probants dans tous les domaines. Le problème ne tient pas au matériau utilisé mais au fait que les artistes n’appartiennent plus à l’Église. Dans un article intitulé « Art, Faith and the Stewardship of Culture » (in : Image, hiver 1999-2000), Gregory Wolfe pose précisément le doigt sur cette difficulté : « Je suis convaincu que, en dépit de tous les efforts louables qu’elle a pu faire pour préserver la moralité traditionnelle et le tissu social, la communauté chrétienne a abdiqué sa fonction d’intendante de la culture et que, plus grave encore, elle a fréquemment préféré l’idéologie à l’imagination pour relever les défis de notre temps ». Il donne par ailleurs une liste d’auteurs, artistes et musiciens modernes qui ont certainement été capables de montrer comment le transcendant pouvait inspirer des œuvres religieuses modernes. Entre autres exemples, il cite, dans le domaine de la musique, des compositeurs tels qu’Arvo Pärt, John Tavener et Henryk Gorecki. On pourrait en ajouter bien d’autres.
Cette évaluation nettement négative et intolérante que les restaurateurs donnent de notre culture est partagée par bien d’autres gens, en dehors du domaine de la liturgie, et elle est devenue l’une des principales caractéristiques d’une tension que l’on perçoit aujourd’hui parmi les catholiques. Cette divergence dans l’évaluation de la culture moderne est probablement l’une des principales causes des divisions qui affectent les catholiques des États-Unis – plus peut-être que la plupart des gens ne seraient disposés à l’accepter. Il est en tout cas certain qu’elle influence la réforme de la liturgie.

La nature de l’assemblée
Ceux qui traduisirent en pratique la constitution Sacrosanctum concilium accordèrent une attention toute particulière à la nature de la communauté assemblée pour le culte : « Chaque fois que les rites, selon la nature propre de chacun, comportent une célébration commune avec fréquentation et participation active des fidèles, on soulignera que celle-ci, dans la mesure du possible, doit l’emporter sur leur célébration individuelle et quasi privée. Ceci vaut surtout pour la célébration de la messe (bien que la messe garde toujours sa nature publique et sociale), et pour l’administration des sacrements » (27). À plusieurs reprises, le pape Jean-Paul II a développé l’idée selon laquelle ce document sur la liturgie anticipait la constitution dogmatique Lumen gentium, voyant un étroit rapport entre les deux.
L’un des aspects frappants de la restauration est l’absence totale de discussion théologique sur le rôle de l’assemblée. Le cardinal Ratzinger n’en traite pas du tout, même lorsqu’il cite les écrits de Romano Guardini, qui est très explicite lorsqu’il parle de la nature de la communauté rassemblée pour le culte. De son côté, Nichols n’évoque nulle part cette théologie du rôle de l’assemblée. Pourtant, dans la mesure où cet aspect du renouveau liturgique est contre-culturel, on pourrait penser que les restaurateurs ne manqueraient pas d’en traiter.
Il se peut que, s’ils n’en parlent pas, c’est qu’ils craignent que cette volonté de mettre l’accent sur le rôle de l’assemblée ne s’inspire de la philosophie des Lumières et de l’importance qu’elle donne à la raison, au sujet personnel et au principe démocratique de la souveraine volonté du peuple. En outre, pour les restaurateurs, le mouvement liturgique a pris naissance dans l’Allemagne des années 1930 et, de ce fait, ils sous-estiment l’importance des travaux réalisés par d’autres spécialistes, en Belgique, en Angleterre, en France et jusqu’aux États-Unis. Peut-être voient-ils dans le mouvement liturgique et l’importance primordiale qu’il donnait aux laïcs un reflet de la Volksideologie du Troisième Reich. Dans Constantine’s Sword, James Carroll, empruntant à des sources restauratrices, établit explicitement ce rapport, allant jusqu’à mettre en relation – très curieusement – la Volksideologie nazie et les folk masses (messes populaires) américaines d’après Vatican II !
Quelle que soit la raison pour laquelle ils n’ont pas de théologie claire sur le peuple de Dieu dans la liturgie, les restaurateurs y sont allergiques. Ils n’hésitent pas à accentuer la nature hiérarchique de la liturgie, reflet de la nature hiérarchique de l’Église elle-même, mais ils subordonnent le rôle du peuple à leur position en matière liturgique, c’est-à-dire à une conception antérieure à Vatican II. Cette façon de minimiser l’importance du rôle du peuple de Dieu assemblé se retrouve également dans l’architecture. L’Institutio Generalis Missalis Romani 2000 s’efforce à juste titre de rapprocher ces deux aspects – le hiérarchique et le communautaire : « Le peuple de Dieu assemblé à la messe a une structure organique et hiérarchique (…) Le plan général de l’édifice sacré devrait être tel qu’il exprime, d’une manière ou d’une autre, l’image de la communauté rassemblée » (294). Après avoir parlé du rôle du célébrant, du diacre et des autres ministres, ce document ajoute : « Même si tous ces éléments doivent exprimer une constitution hiérarchique et la diversité des fonctions, il doivent en même temps constituer une unité organique profonde, qui exprime bien l’unité du peuple saint dans sa totalité » (294). Du fait qu’il n’ont pas de théologie du peuple de Dieu, on a l’impression que les restaurateurs, dans le domaine de la liturgie, s’accommodent tout simplement de l’un des pires aspects de la culture moderne, à savoir son individualisme fondamental.

« À leurs fruits... »
Les restaurateurs éprouvent par ailleurs le besoin de corriger certaines tendances à l’erreur doctrinale qui, d’après eux, se sont insinuées dans l’Église depuis le concile au travers des nouvelles pratiques liturgiques. La préoccupation suscitée par ces erreurs est l’une des forces motrices de leur volonté de réforme. Compte tenu du lien étroit entre prière et doctrine, ils considèrent qu’une plus grande vigilance s’impose dans la mesure où, selon eux, les réformes liturgiques postconciliaires ont mené à une doctrine fausse ou « floue », ou du moins l’ont tolérée. Parmi tous les points qui suscitent leur inquiétude et dont on pourrait dresser toute une liste, on s’en tiendra à deux exemples principaux : la croyance en la présence réelle et la disparition de l’identité du prêtre.
Pour beaucoup de restaurateurs, il y aurait, de nos jours, de moins en moins de fidèles qui croient à la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, et ils en rejettent la faute sur la façon dont les documents relatifs à la liturgie ont été traduits en pratique après Vatican II. Et il s’est avéré impossible de les convaincre que cette accusation n’était pas fondée ou que cette situation pouvait avoir d’autres causes. On peut par exemple démontrer que les questions posées dans les premières enquêtes faites en 1992 et 1994 n’étaient pas correctement formulées. En outre, il n’y a pas de statistiques antérieures à Vatican II relatives à ce que croyaient les fidèles et auxquelles les enquêtes plus récentes puissent être comparées. Les restaurateurs ne veulent pas non plus tenir compte du fait que d’autres facteurs ont pu jouer un rôle en la matière.
Il faut par exemple faire entrer en ligne de compte la mauvaise qualité de la catéchèse au cours de cette période postconciliaire, ou encore les problèmes particuliers que les explications traditionnelles posent à nos contemporains, et en particulier aux jeunes, du fait en particulier que certains termes et concepts sont utilisés dans un sens différent dans la physique moderne. Mais, quand bien même ils accepteraient tout cela, leur volonté de souligner la présence réelle et la révérence qui lui est due n’en justifierait pas moins, en théorie comme en pratique, leur appel à une « réforme de la réforme ». La place du tabernacle, les gestes d’adoration (en particulier l’agenouillement pendant toute la prière eucharistique) et le renouveau de l’adoration perpétuelle – tout cela se fonde sur le désir de renforcer la croyance en la présence réelle.
D’un point de vue pastoral, il se peut bien que ce problème soit réel, mais il ne faudrait pas que les lois internes de la liturgie soient modifiées en fonction d’objectifs catéchétiques spécifiques à notre époque. Ce que l’on peut craindre, c’est que, pour ce qui est du rôle des fidèles dans la liturgie, l’adoration des espèces ne prenne le pas sur la participation à l’Eucharistie.
Une autre chose qui inquiète les restaurateurs est que le rôle du prêtre n’est plus aussi clair. Certain d’entre eux ont tendance à rabaisser le sacerdoce des fidèles pour mettre l’accent sur le rôle du prêtre agissant in persona Christi capitis. Ce sont des préoccupations de ce genre qui ont inspiré les documents qui traitent de la distribution de la communion par les laïcs. Entre autres objectifs du renouveau, il y a aussi la volonté de mettre plus clairement à part le sanctuaire, réservé au clergé. Les restaurateurs considèrent que les vocations continueront à se tarir si l’on ne souligne pas suffisamment la spécificité unique en son genre du prêtre ainsi que la distinction entre ce rôle et celui des laïcs. (Il est à espérer que l’on ne recommencera pas à mettre le prêtre sur un piédestal, comme s’il appartenait à une caste supérieure, en espérant ainsi susciter un plus grand nombre de vocations.)
Entre autres choses qui inquiètent encore les restaurateurs, ceux-ci font remarquer que la catéchèse liturgique actuelle ne donne pas sa juste place à la dimension eschatologique. Certes, ce phénomène culturel transparaît nettement dans la liturgie contemporaine, dans laquelle l’accent est plus souvent mis sur la communauté cultuelle dans l’ici et maintenant que sur sa relation avec la liturgie céleste dont elle est le reflet. Ici, ce n’est pas tant une question de réforme que de catéchèse.
Par ailleurs, beaucoup de gens – même parmi ceux qui ne préconisent pas la restauration – pensent qu’il est justifié de souhaiter une musique liturgique plus apte à inspirer et élever les âmes et que l’on comprenne mieux le rôle de la beauté dans sa relation avec la prière liturgique. Ce désir de débarrasser la liturgie du banal et du quelconque se retrouve partout. Mais, ici, la divergence porte sur la manière d’y parvenir. Comme je l’ai dit, la plupart des restaurateurs pensent que cela ne peut se faire qu’en revenant aux anciennes sources liturgiques et artistiques, en particulier dans les domaines de la musique et de l’architecture. D’autres souhaitent rechercher de telles expressions également dans les modes d’expression contemporains.

La « réforme de la réforme »
Quelle est la position du pape Jean-Paul II ? À l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de Sacrosanctum concilium, en 1988, il a envoyé aux évêques et aux prêtres du monde entier une lettre sur le renouveau liturgique dans laquelle il a évoqué les bonnes choses qui ont été réalisées grâce à ce document conciliaire ainsi que les problèmes qui restaient à résoudre. Sans minimiser les difficultés rencontrées ni les abus, il est très positif. Pour lui, la mise en œuvre postconciliaire va dans le sens des vœux du concile : « Ce travail a été accompli suivant le principe conciliaire : fidélité à la tradition et ouverture à un progrès légitime. Aussi peut-on dire que la réforme liturgique est strictement traditionnelle ad normam sanctorum Patrum. » Nous savons pourtant que le pape a ouvert la porte à l’usage tridentin, ce qui, du point de vue de l’Église dans son ensemble, n’est pas dépourvu d’ambiguïté. Ceux qui profitent de cette ouverture voudraient maintenant élargir cet usage, dans l’espoir qu’il reprendra la place principale dans l’Église.
S’il convient maintenant d’examiner objectivement et scientifiquement la mise en œuvre et le renouveau qui ont commencé à Vatican II, les restaurateurs ne souhaitent pas procéder à cet examen ni améliorer ce qui a déjà été accompli. Nichols, par exemple, est très clair sur ce point : « La première chose à faire est, je le crains, négative : il s’agit d’empêcher que ne se poursuive l’érosion du patrimoine liturgique du catholicisme occidental ; en d’autres termes, il faut prévenir toute dose supplémentaire de réforme qui irait dans le même sens que la réforme postconciliaire, bien qu’il s’agisse là d’une médication que certains liturgistes haut placés soient décidés à nous administrer ».
Mais le plus surprenant du mouvement de réforme liturgique, ce sont les conclusions auxquelles ont abouti ces spécialistes. Le cardinal Ratzinger est très prudent sur l’éventualité de procéder à de nouveaux changements, il hésite à créer une nouvelle rupture avec le passé immédiat. D’autres sont loin de partager cette prudence. Voici comment Eamon Duffy présente les choses : « De plus en plus, ce que disent les conservateurs à propos de la liturgie est marqué par la volonté de préconiser un pluralisme nécessaire. » Cette concession à la modernité semble aller à l’encontre de tout ce que l’on vient de dire à propos des restaurateurs et de la culture contemporaine mais c’est, pour eux, la seule façon d’essayer de revenir aux sources de Vatican II et antérieures à ce concile sans, en même temps, rejeter complètement le concile ainsi que sa mise en œuvre (laquelle fut suivie et réalisée sous le contrôle du pape), et sans non plus affirmer que le concile et la réforme liturgique qui l’a suivi furent des aberrations.
Nichols est hardi et provocateur. Il autoriserait tous les prêtres et toutes les congrégations à se tourner vers l’Est pendant la prière eucharistique s’ils le désiraient. Il préconiserait un retour au Missel romain de 1962, mais sans exclure la possibilité d’accepter un sanctoral remis à jour ainsi que de nouvelles préfaces. Les lectures continueraient à être faites en langue vernaculaire, mais les cycles actuels seraient modifiés pour renforcer la continuité. Le Novus Ordo de Paul VI ne serait pas aboli mais autorisé dans trois cas : (1) comme source d’évolution de nouvelles familles de rites dans certaines parties de l’Église « d’un niveau culturel plus élevé » (l’expression est de lui) ; (2) pour les groupes anglicans et luthériens qui veulent s’unir à l’Église catholique sous une forme administrative ou une autre ; (3) « dans les paroisses et communautés de l’Église latine qui ne désirent pas reprendre le patrimoine historique et spirituel sous une forme plus complète ». Et Nichols d’ajouter caustiquement : « Il ne s’agit pas de refaire l’erreur qui a mené un Paul VI mal conseillé à priver de nombreux fidèles d’un rite jusque là canonique, pour ne pas dire obligatoire, auquel ils étaient attachés ».
Bien entendu, ce pluralisme va à l’encontre de la claire politique de Paul VI, qui considérait le Novus Ordo comme un renouveau complet du rite romain et non comme la création d’un nouveau rite. Il craignait que la diversité des usages, dans le rite romain, ne mènent à des divisions. On ne retrouve pas cette préoccupation chez les restaurateurs. Le pluralisme qu’ils sont maintenant contraints d’accepter est considéré comme un fardeau à tolérer, une concession qu’ils doivent bien faire à la modernité s’ils veulent retrouver l’usage tridentin modifié auxquels ils aspirent.
La question urgente est la suivante : en matière liturgique, la Curie, et plus précisément la Congrégation pour le Culte divin, cède-t-elle au mouvement restaurateur ? Quand on lit Liturgiam authenticam, qui parle d’une « ère nouvelle de renouveau liturgique », la réponse est clairement oui. En outre, ce document ne mentionne jamais – pas une seule fois – l’instruction Comme le prévoit de 1969, qu’elle entend remplacer. Par contre, elle cite dix fois Varietates legitimae, un document sur l’inculturation, de 1994. Mais cette congrégation a-t-elle accepté cette solution du pluralisme ? Pour moi, non. Les forces centralisatrices qui caractérisent nettement la situation actuelle à Rome rendrait impossible l’acceptation d’un tel pluralisme.
Pourtant, on ne voit pas très bien comment la Congrégation pour le Culte divin entend atteindre ses objectifs. Peut-être ses membres, convaincus que seul un changement d’orientation est nécessaire, ne savent pas très bien dans quel sens devrait aller la « réforme de la réforme » et dans quel délai elle devrait être mise en œuvre. Peut-être ne veulent-ils pas provoquer une rupture visible et brutale par rapport aux changements mis en marche par le concile et par le pape Paul VI. À mon avis, il est probable qu’ils voudraient aller dans le sens d’un élargissement de l’usage tridentin, avec l’introduction judicieuse, dans cet usage, des éléments mentionnés par Nichols, dans l’espoir que, à terme, toute l’Église latine finira par s’orienter dans une direction préconciliaire plus conservatrice, ce vers quoi la pousseraient progressivement mais fermement des documents toujours plus restrictifs. Cela permettrait de « redresser la barre » et, ainsi, de placer l’ensemble du navire sur un nouveau cours. À cet égard, nous pouvons seulement attendre que se manifestent leurs intentions. Une chose est certaine : s’il veut s’imposer, le mouvement restaurateur devra sans tarder exprimer plus clairement sa théologie. Celle-ci ne peut demeurer un simple rejet des réformes liturgiques postconciliaires. Sinon, elle est condamnée à ne soutenir et faire se multiplier que des liturgies dans lesquelles chacun choisira ce qu’il veut. Ainsi que le dit très clairement Eamon Duffy : « Trop d’eau a passé sous les ponts du Tibre pour qu’il soit réaliste de demander d’inverser le cours liturgique, quand bien même ces changements seraient considérés comme souhaitables, et le moment est passé où l’on aurait pu permettre que soit réimposée une culture liturgique unitaire et globale de la Catholica. »
Plutôt que d’alimenter des controverses acrimonieuses sur la « restauration » par opposition au « renouveau », avec les discours excessifs et malheureux qui les accompagne, il faudrait plutôt que la Congrégation pour le Culte divin essaie plutôt, maintenant, de dégager, dans l’Église, un consensus sur tout ce qu’a pu apporter de bon le renouveau et ce qu’il faut retenir des critiques qui lui ont été adressées. Il semblerait que cette approche aille plus dans le sens de la position adoptée par Jean-Paul II sur ce point.

Traduit de l'anglais par Michel Hourst