L'Eglise, lieu naturel d'hospitalité
Jean-Pierre Mignard (194.158.98.xxx) - 2002-09-18 13:32:03
L'Eglise, lieu naturel d'hospitalité
SANS-PAPIERS Face aux occupations répétées de lieux de culte catholiques
L'Eglise, lieu naturel d'hospitalité
Par Jean-Pierre Mignard *
[18 septembre 2002]
Les occupations d'églises par des personnes étrangères sans papiers sont une mode en passe de devenir habituelle. Elle fait sourire, elle provoque, plus gravement elle interroge. Plus souvent aussi elle réconforte. Pourquoi ? Nous avons tous le souvenir de la longue occupation de l'église Saint-Bernard et des conditions de son évacuation.
Qu'ont donc de chrétiens, et même plus spécifiquement de catholiques, ces gens-là, se lamentent d'aucuns. Rien en effet pour beaucoup. Sauf qu'ils choisissent un temple chrétien pour attirer l'attention sur leur cause. Quelle institution peut aujourd'hui s'enorgueillir d'être le lieu naturel d'hospitalité des causes ?
Certains esprits chagrins y voient un dommage aux règles de droit canonique ou public. Soit. Mais où sont les sources ? Pas dans le droit canon et même pas dans la tradition ecclésiale, puisqu'au haut Moyen-Age les monastères se voyaient offrir des juridictions, véritables zones franches pour l'accueil des errants et des fugitifs : les sauvetés. Ce que nous apprend la didactique, le deutéronome l'avait déjà à vrai dire prescrit. Et si le préfet de police n'y voit pas matière à mise en danger de la vie des personnes ou d'atteintes aux biens, pourquoi s'en indigner ? Mieux vaut s'en réjouir.
Il est sain, utile et indispensable que les églises jouent ce rôle hérité de leur histoire, de la bonne part de celle-ci. L'église catholique est universelle, au nom de l'étymologie même de catholicon, son nom. Elle n'est pas, elle ne doit pas être un organisme national au sens où il y a des services publics nationaux. Elle est ailleurs, elle voit plus loin, elle est mondiale comme les flux de l'immigration, ceci pouvant expliquer cela. Elle a la responsabilité spirituelle, en indivision avec chacun d'eux, de plus d'un milliard d'êtres, et si l'on rajoute les églises protestantes et orthodoxes, aucun Etat de la planète n'a une influence comparable à celle du monde chrétien. Comment celui-ci pourrait-il rester inerte devant les misères entassées, les égoïsmes, la violence, les ostracismes fondamentalistes ? Comment pourrait-il surtout dresser une barrière mentale à l'exacte superposition des frontières nationales ?
Le monde développé vit bien, disons beaucoup mieux que l'autre monde. Les églises sont un trait d'union et le tocsin de nos consciences. Communautés en éveil, elles alertent et perturbent, pour rassembler et faire converger. Elles ne sont pas seules à l'oeuvre. Nul besoin d'être chrétien pour être lucide et généreux. Mais il est difficile de rester chrétien si on ne tente pas de le devenir. La séparation de l'Eglise et de l'Etat est un bien puisqu'elle redonne liberté politique et donc spirituelle aux églises, en France du moins. Une Eglise mondiale est une chance pour tous, comment ne pas s'en rendre compte ? Certes, cela peut déranger, mais Jésus de Nazareth n'a jamais prétendu ajouter un confort spirituel à notre confort tout court.
Les chrétiens ont donc une charge toute particulière vis-à-vis des étrangers. Ils doivent explorer leurs possibles, selon les termes du cardinal Lustiger, sans privilégier un moyen mais en n'écartant aucun. Ils n'ont pas à jeter les étrangers qu'ils aident dans des situations sans issue, mais ils n'ont pas à se voiler la face, et à laisser à la rigueur administrative, ni à l'arithmétique frileuse des politiques, une tâche qui leur revient aussi ; à eux d'ouvrir les chemins du possible, du raisonnable et du souhaitable, pour reprendre l'exigeante formule de Mme Delmas Marty.
Dans son Petit Dictionnaire de la spiritualité l'ancien cardinal archevêque de Milan, Carlo M. Martini, résumait ainsi l'alternative : « Il nous revient de décider si nous voulons que le travail de générations, le patrimoine culturel et moral de notre tradition occidentale deviennent objets d'exaction, d'anéantissement ; ou si nous voulons, par un généreux accueil, ouvrir la voie du partage avec qui est pauvre et différent afin de construire ensemble un avenir commun. » Merci donc aux curés de la Seine-Saint-Denis, de l'Essonne et à leurs évêques. Ils font aimer Dieu et les hommes se détester un peu moins.
* Avocat.