JOUSTRATE - 2002-08-19 10:23:32
L'article en question
La cérémonie des adieux
de Jean-Paul II
Cracovie : de notre envoyée spéciale Sophie de Ravinel
[19 août 2002]
Le temps fort de la visite de Jean-Paul II en Pologne a
été, hier, une messe aux allures de cérémonie des
adieux, célébrée pour plus de deux millions de fidèles.
Le Pape a ensuite rencontré ses amis de Wadowice,
sa ville natale, puis s'est recueilli à la cathédrale du
château royal de Wawel, où il avait été ordonné prêtre
en 1946. Il est allé ensuite s'incliner, au cimetière
Rakowicki, sur la tombe de son père, Karol, de sa
mère, Emilia, et de son frère aîné, Edmund.
C'est une véritable marée humaine de plus de 2 millions de personnes qui a participé, autour de
Jean-Paul II, hier à Cracovie, à une célébration de béatification. Quantitativement, ce
rassemblement restera comme l'un des plus importants de son pontificat.
Les fidèles polonais, mais aussi les catholiques des pays frontaliers, se sont donc rassemblés
en masse à ce rendez-vous quasi unique que leur avait donné Jean-Paul II. Les deux autres
célébrations n'étant pas accessibles à tous, faute de place.
Par ailleurs, contrairement aux grandes manifestations qui ont précédé la fin de l'époque
soviétique, il n'y avait nulle trace de banderole ou de slogan politique. Ce ne sont pas les mêmes
angoisses ou les mêmes espérances qui étreignent les Polonais aujourd'hui et qui les regroupent
autours de «leur» Pape. Les menaces du chômage, de la pauvreté croissante, de la
sécularisation, l'angoisse de l'avenir et la tentation du repli sur soi planaient aujourd'hui
au-dessus de cette foule extrêmement calme et recueillie, visiblement à l'écoute des paroles de
Jean-Paul II.
Samedi soir, ils étaient déjà des milliers, toutes générations confondues, à dérouler leur sac de
couchage dans l'immense parc de Blonia, au bord de la Vistule. Durant la nuit, c'est un défilé
sans fin qui a traversé Cracovie en direction du lieu de rassemblement. En début de soirée, des
milliers de jeunes s'étaient tout d'abord regroupés sur la place de l'Archevêché pour appeler le
Pape au balcon de sa résidence et entamer un dialogue plein d'humour avec lui.
Vers 10 heures, hier matin, il a retrouvé ses compatriotes pour une messe qui aura duré trois
heures, sous un soleil de plomb. Pour répondre aux inquiétudes des Polonais, Jean-Paul II a
repris dans sa très longue homélie, un thème qu'il utilise fréquemment ces temps-ci, celui du
mystère du mal (mysterium iniquitatis) qui a «marqué le XXe siècle» et dont a «hérité» le
IIIe millénaire. Ce mal est pour lui diffusé dans une société qui veut faire de Dieu «le grand absent
de la culture et de la conscience des peuples». De là, vient «la peur du futur, le vide et la
souffrance». En prenant l'exemple concret des quatre religieux polonais béatifiés durant la
cérémonie, il a souligné que l'engagement à soulager les souffrances des laissés pour compte
de la société, grâce à une «charité créative», permettait de retrouver la confiance et l'espérance.
Parlant ensuite plus spécifiquement aux Polonais, il les a invités, sans citer particulièrement
l'Europe, à «défendre la liberté nationale». «C'est nécessaire aujourd'hui, a-t-il expliqué, alors que
diverses forces, souvent guidées par une fausse idéologie de la liberté, cherchent à s'approprier
le terrain». Le Pape a en outre évoqué «la bruyante propagande du libéralisme, d'une liberté sans
vérité et responsabilité», qui «s'intensifie aussi dans notre pays».
Mais c'est vers la fin de la messe que l'émotion, qui était déjà palpable, est parvenue à son
comble. «Restes avec nous, restes avec nous», a scandé la foule en chÅ“ur. «Je voudrais vous
revoir, leur a-t-il répondu, mais c'est entre les mains de Dieu.» «Vous voudriez peut-être me faire
rester ici?», a ajouté Jean-Paul II en plaisantant, faisant allusion aux rumeurs qui avaient circulé
avant son arrivée. Des milliers de jeunes ont ensuite entonné d'une seule voix le refrain d'un
hymne du mouvement de jeunesse Lumière et vie: «Je laisse ma barque sur le bord, car je pars
avec toi, mon Dieu.» Le Pape a alors fermé les yeux, extrêmement ému, avant de leur confier qu'il
avait ce chant en tête lors du conclave, qu'il ne l'avait «jamais abandonné durant toutes ces
années», qu'il était «le souvenir secret de sa patrie» et «son guide sur les chemins de l'Eglise».
Hier après-midi, le Souverain Pontife avait de nouveau rendez-vous avec sa mémoire. A la
cathédrale de Wawel, à Cracovie, le symbole des racines de la Pologne catholique et le lieu où il
a été ordonné prêtre en novembre 1946, puis au cimetière de Rakowicki, où sont enterrés ses
parents et son frère aîné, Edmund, un jeune médecin mort du typhus à 27 ans.
«C'est un voyage dans sa mémoire, a affirmé hier soir le porte-parole du Saint-Siège, Joaquin
Navarro-Valls. Mais si ce n'était que cela, il ne serait sans doute pas venu. Il est en Pologne pour
transmettre un message essentiel qui pourra inspirer les relations interpersonnelles et
internationales: Dieu est miséricordieux, et les hommes doivent pour cela être miséricordieux les
uns pour les autres.»
Ce matin, Jean-Paul II ira au sanctuaire de Kalwaria, distant de 45 km de Cracovie. Ce sanctuaire
est profondément lié au Pape, qui s'y rendait autrefois chaque semaine avec son père. Plus tard,
ce lieu paisible est devenu une place privilégiée de réflexion et de prière.