L'argument du Pari
Torquemada -  2002-07-27 21:15:24

L'argument du Pari

Dans le célèbre fragment des Pensées sur le Pari (Lafuma 418, si je ne m'abuse), Pascal, s'adressant aux libertins, pense que c'est précisément parce qu'il est impossible de savoir d'avance si Dieu existe ou non qu'il faut parier sur son existence. Mais l'argument du Pari n'est pas une preuve de l'existence de Dieu. Il pose un dialogue entre un incroyant et un chrétien qui accepte de raisonner avec lui selon les "lumières naturelles" d'un XVIIème siècle très cartésien. Tout d'abord, affirme Pascal, comme l'esprit ne comprend que ce qui lui est proportionné, l'homme ne peut connaître ni l'existence ni la nature de Dieu qui est par définition " infini " et " sans étendue ". L'homme qui ne croit pas ne peut démontrer ni que Dieu existe ni qu'Il n'existe pas : ainsi, l'athée qui nie catégoriquement l'existence de Dieu décide sur un point où il ne peut avoir aucune connaissance. Cependant, si la question théorique de l'existence de Dieu est insoluble pour la raison, celle-ci peut quand même résoudre le problème "pratique" du parti à prendre dans cette incertitude : dans le doute où il reste jusqu'à la mort, quelle conduite l'homme doit-il adopter pour assurer sa "béatitude" ? Le pari désigne en fait le "choix d'existence" qui consiste à vivre soit comme si Dieu existait, soit comme si Dieu n'existait pas. S'abstenir de parier est impossible car le doute n'est jamais absolu : il est incertain si "Dieu est" ou si "Dieu n'est pas", mais il est certain que c'est l'un ou l'autre. La nécessité même de cette alternative rend l'abstention impossible. " Cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqués ". De plus, le pari est en lui-même avantageux pour celui qui sait en tirer parti. Pour ce qui est de Dieu, soit Il est, soit Il n'est pas : " il y a pareil hasard de gain ou de perte ". Or, en pariant pour l'existence de Dieu, c'est notre propre vie que nous mettons en jeu. Au pire, nous perdrons les quelques plaisirs éphémères auxquels nous aurons renoncé ; au mieux, nous gagnerons la béatitude éternelle. Mais l'incroyant qui refuse ce saut dans l'éternité calcule mal son intérêt, selon Pascal : un homme vraiment raisonnable, s'il pouvait se donner la foi, aurait tout avantage à choisir la vie chrétienne. " Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable... " Celui qui parie contre Dieu fait au contraire tout ce qu'il faut pour attirer le malheur. Par la "règle des partis" ainsi appliquée (en fait, ce qui préfigura le "calcul des probabilités" découvert par leibniz), on risque non pas de gagner quelques modestes biens matériels, mais tout simplement Dieu, c'est-à-dire l'infini... Si on lit attentivement le texte, on constate que toute sa logique repose sur la notion d'infini. L'existence y est pensée comme un "rien", un néant. Le Pari ne fonctionne vraiment que si l'on suppose que la valeur de la vie terrestre réelle peut être tout simplement "annulée" en regard d'une vie éternelle simplement espérée. Tout est joué d'avance quand Pascal écrit au début du fragment que " le fini s'anéantit en présence de l'infini et devient un pur néant. " Le fini n'a strictement aucune proportion avec l'infini et, en ce sens, la pensée " Infini Rien " (c'est son titre) est l'expression même de la nudité d'un choix. Selon Laurent Thirouin dans Le Hasard et les règles, le jeu est, dans les Pensées, le modèle de toutes les activités humaines dans la mesure où elles sont dépourvues de toute finalité véritable (le "divertissement" et où elles reposent sur des règles artificielles, des artefacts humains (la "coutume". Mais, d'autre part, au-dessus des pauvres occupations humaines, il y a le jeu dans lequel Dieu implique les hommes, selon Pascal. En effet, l'argument du Pari, s'il ne conduit pas l'incroyant à la foi, l'installe dans la situation d'un joueur. Sans le savoir, le libertin participe au jeu de Dieu de par son refus même de croire. Quant au chrétien qui a la foi, il n'y a pas de jeu du tout puisqu'il n'y a pas de mise : le plan divin sauve l'univers de la contingence. " Si ce discours vous plaît et vous semble fort - conclue Pascal à la fin du fragment, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire ; et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse. " Avec Pascal, même les mathématiques se terminent en prière !