Considérations sur le Grégorien
Le beau gosse de Saint-Nicolas -  2002-05-24 17:15:48

Considérations sur le Grégorien

Pétrifié d’admiration à l’écoute des Jeux d’eau à la villa d’Este de Liszt et les Kreisleriana de Schuman, j’ai consulté l’ouvrage fameux de Rebatet ( l’ami du Père Varillon, hé hé ) pour lire son commentaire sur ces œuvres. J’en ai profité pour relire ses pages sur la monodie chrétienne ( p. 37-56, coll. Bouquins, Robert laffont ). Voici quelques extraits sur le déclin du grégorien d’abord :
« Si le grégorien appartient à l’occident, c’est surtout par son aire géographique. Il s’est développé à l’encontre de nos musiques populaires qui recherchaient instinctivement la carrure et la cadence, rodaient autour de l’ut majeur. Il tenait de l’Orient son caractère le plus personnel, ces vocalises aux intervalles menus, mais d’un orient censuré, dépouillé de sa couleur. Chant rituel, il prenait bien souvent des libertés avec sa fonction religieuse. On ne pouvait dire que les césures coupant un verset, le distribuant entre le soliste et le chœur au mépris du sens et de la syntaxe fussent des modèles de respect pour le texte saint. Une musique qui n’acceptait d’autres ressources que la monodie vocale ne regardait guère vers l’avenir. Sa vocation ressemblait davantage à celle des musiques d’Asie dans leur immobilité millénaire. Elle ne se renouvela qu’en multipliant les difficultés d’exécution, qu’en surchargeant d’ornements, d’effets vocaux de plus en plus gratuits la sobre pureté de son fond primitif : glissement vers la virtuosité qui est propre à tous les arts dont la substance s’appauvrit, et qui ne fut pas même épargné à la plus austère, la plus pieuse des esthétiques. Dans une société, dans une époque où il n’existait pas de vie intellectuelle ni artistique hors de l’Eglise, celle-ci représenta aussi bien le foyer du progrès que le frein. La notation, la polyphonie furent l’œuvre de ses prêtres, de ses moines qui ne travaillaient que pour son service. Mais le chant grégorien était condamné par cette évolution. Il commença lui-même à se scléroser dès le IXeme siècle, perdant son attitude à moduler, raidi sous les interminables broderies de ses mélismes… ». La liquidation des plus vénérables chants de la chrétienté fut consommée au début du XVIIeme siècle, sur l’ordre de Paul V. Il s’agissait de « répandre le prétendu « plain-chant musical », hybride de psalmodie et de poncifs harmoniques, pendant sonore des chromos sulpiciens, qui a formé et forme toujours le principal du répertoire des chorales catholiques, probablement la musique la plus indigente qu’une religion ait jamais fait servir à son culte » .

Suivent quelques pages sur la restauration du grégorien, des notes intéressantes sur Dom Mocquereau, et Dom Pothier ( p.54) . Et sur la méthode de Solesmes : « décantés notes par notes, les chants du chœur de Solesmes, dans leur bercement lent, sont d’une uniformité à laquelle échappent jusqu’à un certain point d’autres interprétations plus frustres et d’une moins haute tenue. Les commentaires des Bénédictins nous étonnent, par l’univers de sentiments et d’idées qu’ils découvrent dans ces mélodies d’une sérénité monocorde : telle l’imploration angoissée qu’ils nous invitent à entendre dans le Profundis Clamavi, longue et placide mélodie ornée, dépourvue de tout accent dramatique, nullement appropriée aux paroles… De cette prière, musicalement assez primitive, Dom Mocquereau et ses successeurs ont fait cependant une œuvre d’art raffinée, dont l’exécution ne peut guère être confiée qu’à une élite de moines très exercés. On est loin du Motu proprio de Pie X, qui parlait de rendre au grégorien son universalité médiévale. Il est vrai qu’aujourd’hui l’abandon du latin pour la majeure partie des offices nous éloigne encore davantage de ce noble programme. Les chants habituels des églises catholiques qu’aucune réforme n’a pu tirer de leur médiocrité, semblent appelés à tomber au dernier degré de grossièreté et d’insignifiance. De la restauration du grégorien qui souleva tant d’espoirs et fit couler des fleuves d’encre érudites, il ne restera peut-être que les services, mais ceux-là inestimables, rendus par les savants moines de saint Benoît à l’archéologie musicale ».

Oui mais la Tradition nous sauve du désastre