sentiment et spiritualité scoute : 2 - romans scouts
Nelly Achlaw -  2002-05-23 01:33:25

sentiment et spiritualité scoute : 2 - romans scouts

Un petit excursus pour y aller de mon hommage à quelques auteurs qui ont ravi mon adolescence - sans perdre de vue notre sujet

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3.3. Littérature scoute

Si le scoutisme incita certains chefs à écrire, les romans scouts eurent en retour une influence sur le scoutisme réel. La collection la plus célèbre, le Signe de Piste, apparut en 1937 au milieu d'un fatras de littérature édifiante dont nous allons donner deux exemples.

Un livre tel que A Scout Vaillant, publié aux côtés du Yug de Guy de Larigaudie, contenait deux histoires, l'une d'un scout qui devait faire face à l'adversité causée par la mort de son père, l'autre d'un garçon qui voulait devenir scout, mais devait obtenir auparavant de bonnes notes en classe.
Alors que cette dernière se réduisait presque exclusivement à des recettes pour briller scolairement, la première se montrait très édifiante. Le petit scout connaissait finalement une réussite professionnelle due uniquement à son travail consciencieux. Il se retrouvait, lors de l'épisode final, occupé à secourir les habitants d'un village inondé avec sa patrouille. L'un des patrouillards lui annonçait alors son intention de se faire missionnaire. Un cul–de–lampe portraiturant ledit scout en soutane blanche fermait le récit.

On peut aussi citer les Messages pour une belle
vie d'un commissaire qui signait Loup Blanc. Il n'était question que d'épisodes héroïques entrelardés de conseils hygiéniques : ohé garçon, dors la fenêtre ouverte, fais ta gymnastique chaque matin, et va arrêter ce cheval emballé que tu vois là–bas.
Le Signe de Piste apparaissait au milieu de tout ce bon sentiment et lui fut ce que le scoutisme avait été aux patronages. Il fit connaître dès le début deux auteurs de première catégorie.

Serge Dalens débuta dans la maison par un récit romantique, le Bracelet de Vermeil. C'était le fruit de quatre ans de travail achevés en 1936. Résumons–le rapidement : une haine séculaire pousse les Jansen, princes scandinaves, à capturer et à tuer un Ancourt, descendant de seigneurs brigands, tous les 36 du siècle. 1936 est venu. Christian d'Ancourt, innocent scout parisien, et Eric Jansen, vengeur ignorant sa mission, se trouvent face à face, manipulés par des agents que l’auteur garde soigneusement dans l’ombre. Leur jeunesse, ainsi que l'intervention d'une voix d’en haut enrayeront le destin et les laisseront amis pour toujours. Mais que de péripéties auparavant!

On peut déceler dans le Bracelet une intention moralisatrice, conforme à la loi : “le scout est fait pour servir et sauver son prochain.” Cela n'explique néanmoins pas le succès phénoménal de ce livre vendu à plus d’un million d'exemplaires depuis sa parution et porté maintes fois à la scène, que ce soit par des scouts de bonne volonté ou par Dalens lui–même, une fois en 1953, une fois en 1975, et une fois encore en 1995. Les messages moralisateurs du Loup Blanc sont oubliés depuis des lustres , mais le Bracelet subsiste. Pourquoi? Parce que, pensons–nous, Dalens traitait l'affaire comme un film, sous l'angle du sentiment et de l'imagination, et non sous l'angle d'une morale moralisante qui voisinait plus souvent avec l'impératif kantien qu'avec la charité chrétienne. L'adolescent de 1936 et ceux qui suivirent firent honneur à ce livre, car il leur parlait d'amitié, et que l'amitié leur parlait plus que la morale. Rien n'a changé depuis : Dalens avait touché une fibre profonde et sensible de la jeunesse en sachant aller à elle et en parlant de ses aspirations. De nos jours, un Père Marie-Dominique Philippe ne procède-t-il pas de même?

Du coup, la partie morale du Bracelet se confondait avec le reste. Elle était facilement acceptée car elle se présentait comme la conséquence de l'amitié des deux protagonistes. L'auteur montrait quelle beauté pouvait avoir un scout qui jouait le jeu de Dieu.
Sentiment, imagination… On aurait pu dire que Serge Dalens avait adapté la méthode ignatienne à la littérature de jeunesse.

Jean–Louis Foncine proposa la Bande des Ayacks au Signe de Piste en 1938. C'était à l'origine l'un des nombreux “jeux” des comédiens routiers de Léon Chancerel, qui faillit devenir un film et ne resta qu'un livre. L'argument est connu : la terreur règne au “Pays Perdu”. Une mystérieuse bande commet mauvais coup sur coup fumant. Ces “Ayacks” sont en fait les gamins du village révoltés contre la veulerie de leurs parents. Ils finissent par gagner leur cause avec l'aide de deux adultes désintéressés et d'une troupe de scouts, le tout dans une joyeuse fantaisie.
Cette histoire de gamins insurgés ne passa pas inaperçue en 1938, et l'auteur essuya, parait-il, des foudres ecclésiastiques. On n'était pas loin de l'accuser de pervertir la jeunesse. Grand succès cependant, pour des raisons à la fois semblables et différentes.
La Bande des Ayacks ne faisait pas dans le souci esthétique, ni dans le raffinement (ni dans la vraisemblance modèle 19ème siècle...) On troquait les uniformes vieil or du Prince Eric contre la vie dans les bas–culs, ou peut s'en faut. L'amitié était encore au premier plan, sous diverses formes, et on peut dire que c'est elle qui triomphait des adultes. Mais il nous faut aussi mentionner l'humour, un certain instinct de groupe, et déjà le rôle essentiel du paysage, du genius locus qui est un des personnages muets du livre et qui s’épanouira comme jamais plus après dans le Relais de la Chance-au-Roy.

Encore aujourd'hui lorsqu'on veut résumer le Signe de Piste, les deux auteurs qui viennent à l'esprit sont Dalens et Foncine, quitte à négliger un discret troisième homme, fort prolixe, et dont l'un des pseudonymes est Bruno Saint–Hill, quitte à en négliger d’autres encore.
L'évocation du Signe de Piste ne serait pas complète sans Pierre Joubert. Chef scout comme Dalens et Foncine, il prêta son crayon pour illustrer des romans par centaines, et passe aujourd'hui encore pour avoir produit sept cents dessins chaque année. La figure du scout dessinée par Joubert – beau garçon sans complexes, dans un uniforme impeccable, presque angélique – devint le modèle des scouts d'alors, au point qu'il n'est pas exagéré de dire que c'est Joubert qui a donné leur allure aux scouts de la grande époque. Grâce à lui, le Prince Eric et tant d'autres eurent un visage et firent (et font encore) rêver des générations de scouts, qui se mirent à ressembler aux scouts de ses dessins.
Dalens, Foncine, deux personnalités dissemblables au service d'une unique cause, le roman de l'amitié. Serge Dalens, fils de général, tient le rôle incontesté de “face nord” de la collection. Conservateur, classique, il favorise dans ses romans les situations individuelles, les amitiés personnelles. Les épisodes du Prince Eric ne quittèrent guère la bonne société d'alors, et comme dans le Bracelet, la beauté de l'amitié entraînera avec elle le reste du propos. La Mort d'Eric, autant par l'histoire que par la préface, sera un récit de sacrifice et de pardon, et non plus un simple récit d'aventures. Les deux derniers épisodes, arrachés par les admirateurs à un auteur âgé au sommet de son art, datent de 1985 et 1993. Ils présentent le petit prince blond comme un saint de noble lignage, désigné comme tel par le miracle des écrouelles.
Dalens, alors magistrat, avait entre–temps consacré trois remarquables romans à l'enfance délinquante, les Voleurs, et deux autres à cet autre Prince Eric, Baudouin IV de Jérusalem, le roi lépreux. Il n'hésitera pas ensuite à poser une auréole sur la tête de celui qui aurait pu être un autre Saint Patron des scouts , puis se décida enfin à écrire une vraie hagiographie, celle de saint Tarcisius, martyr de l'Eucharistie. Ce sera la Couronne de Pierres, préfacée par Monseigneur Georghiu, peut–être sa meilleure œuvre. La recette était celle de toutes les autres : documentation pointilleuse, longue, longue maturation, du talent et beaucoup de travail.
Inutile ou presque de préciser qu'après cela des clans Baudouin IV ou Saint Tarcisius virent le jour un peut partout. Des livres avaient encore une fois un impact sur la réalité scoute.
Foncine, quant à lui, garda une indépendance farouche vis–à–vis de la culture dalensienne servilement imitée après coup par nombre de romanciers scouts. (Aurait-il pu faire, lui aussi du sous-Dalens? Nous en doutons. On a l’impression qu’en effet les livres sortent tout armés de la plume de cet auteur, et qu’ils viennent avec aisance . Je peux me tromper fort, mais il me semble que Foncine a une disposition naturelle à « faire du Foncine », et cela facilement, ce qui explique la personnalité prononcée de ses romans, ainsi d’ailleurs que leur moindre apprêt.) Foncine, disions-nous, mit en scène des amitiés, certes, mais des amitiés dans un groupe. La camaraderie était préférée aux relations personnelles, et les camarades que dépeignait Foncine restaient exceptionnels : pas de superficialité, donc. La morale extérieure n'existait pas, les camarades la recréaient ou la retrouvaient intuitivement, sans effort. C'étaient des gens bien nés. Dalens : des individualités dans une société d’adultes, Foncine : les adultes menacent l’existence de la bande de jeunes qui est au commencement. Il y a bien entendu des exceptions, on voit bien une patrouille dans le juge avait un fils, et le héros du glaive de Cologne est parfois tout seul.

Achevé en 1940 aux armées, le Relais de la Chance au Roy est par excellence le livre du Pays Perdu. Une épigraphe d'Alain–Fournier abonde dans ce sens. Il présente une patrouille scoute aux prises avec un jeu pris pour la réalité. La forêt est pour ainsi dire le personnage principal, tend elle–même ses chausse–trappes et ses bonnes fortunes à des scouts qui n'en peuvent mais. Ce sont moins les paysans que le terroir qui agit. Le livre ne s'achève–t–il pas par un épilogue nommé le domaine revivra? Foncine écrivit là un roman dans la rare lignée du créateur du Grand Meaulnes, admirable à tout point de vue.

A partir de 1945, plusieurs moutures du Foulard de Sang, le plus secret de ses romans, dévoilèrent l'existence d'un ordre de chevalerie adolescente, l’un des derniers flamboiments du mythe de la chevalerie à la scoute. Secret, bande de jeunes, tout Foncine était là, fors l'amitié remplacée en ce temps de guerre par la fraternité d'armes. Le Foulard fut un exemple concret de chevalerie contemporaine à une époque où la figure du chevalier allait décliner. L'ordre existe encore de nos jours, mais les personnes que nous avons pu rencontrer ou les statuts exotériques que nous avons pu lire nous laissent croire que son niveau n’est plus celui du roman éponyme. On lira pour s’en convaincre les épilogues contemporains que l’auteur rédigea pour les rééditions Safari S-d-P ou d’Elor.

Mentionnons aussi parmi d'autres deux livres exaltant le pardon autant que l’aristocratie raider, le pardon entre français (Les Forts et les Purs, 1953) et le pardon franco–allemand (Le Glaive de Cologne, 1954). Mentionnons enfin de toutes récentes mémoires (Un Si Long Orage, 1995) où l'on sent l'essayiste transparaître sous le romancier. Foncine a connu des gens bien intéressants, mais hélas il n’en parle guère.
Par delà les différences, Dalens et Foncine ont un point commun qui sera ensuite partagé par les autres auteurs : amitié d'abord! La griffe de Joubert achèvera d'associer amitié et beauté... Le succès ne s'est pas démenti depuis. Le RP Héret n’avait-il pas laissé échapper dans son commentaire qu’on faisait le bien « parce que c’était chic »? C'est aussi dire que tout le roman scout, sous l'égide du Signe de Piste, s'adressera d'abord à l'imagination et à la sensibilité du lecteur. La vie de l’esprit ou la vie intérieure ne le concernent pas directement, et il en parle peu. Et comme le Signe de Piste fut un modèle...


3.4. Récapitulation

Dégageons maintenant l'allure générale du scoutisme d'avant–guerre.
Pour des raisons d'efficacité, le scoutisme et donc la Route seront anti-intellectuels. Au mieux, l’intelligence est assimilée à une attitude de garçon « éveillé » et jamais comme une faculté de l’esprit. Le côté physique sera présent dans toutes les activités, la raison ne s'exercera pas. La vie spirituelle (religieuse) sera importante, basée surtout sur le sentiment et la sensibilité. Tout scout en 1930 était solidement catéchisé : verser dans une spiritualité quelque peu fidéiste n'était guère dommageable, et il y avait bien l’excuse de la jeunesse. Il en sera autrement lorsque la spiritualité scoute constituera pour beaucoup le premier contact avec la religion et que l’on s’arrêtera sous le porche, croyant être dans l’Eglise.

Sentiment aussi lorsque c'est au nom de la beauté qu'on fait de bonnes actions. La tactique n'est pas consubstantielle au scoutisme, mais le deviendra. Son point positif est de faciliter la vie morale. Son grand danger est d'induire une tentation esthétisante, voire un goût désordonné des belles actions.

(Ici s’intercalait un paragraphe intitulé la religion du sentiment qui tentait de prouver quels effets néfastes pouvait avoir une religion affranchie de la raison et entée sur le sentiment et la ‘certitude intérieure’, que nous supprimons car il ne concerne notre sujet trop lâchement.)

(Note de 2002 : c'était thomiste à mort. Cher beau gosse, vous auriez aimé).

Nelly