Depuis 1990, les deux cortèges se croisaient entre Paris et Chartres sans contact officiel
Rencontre au grand jour entre pèlerinages traditionalistes
Cernay-la-Ville (Yvelines) : de notre envoyé spécial Élie Maréchal
[20 mai 2002]
Voilà dix ans qu'ils se croisent. Apparemment les deux cortèges s'ignorent, voire se
détesteraient. Hier midi, dans une prairie entre Cernay-la-Ville et Rambouillet (Yvelines),
ils se sont montrés plus frères qu'ennemis. Les uns - Pèlerinage de chrétienté - marchent de
Notre-Dame de Paris jusqu'à la cathédrale de Chartres où ils arriveront cet après-midi pour
une messe. Ceux-ci clament haut et fort leur accord avec le Pape, même s'ils regrettent que
les prêtres n'aient pas la liberté de célébrer la messe en latin comme avant le concile
Vatican II. Les autres - Pèlerinage de tradition - cheminent en sens inverse, de Chartres vers
Paris où ils aboutiront devant la basilique du Sacré-Coeur, ce lundi de Pentecôte à 16 h 30.
Eux sont en dissidence avec Rome, le Pape, les cardinaux, les évêques et tout ce que l'Église
a tiré du concile.
Les états-majors de ces deux pèlerinages croisés se sont retrouvés hier à l'image du ciel :
une éclaircie au milieu de gros nuages. Les années précédentes, un moment de rencontre et de
prière en catimini existait déjà, le dimanche midi, entre une poignée de pèlerins issus de
l'un et l'autre cortège. Signe que la division n'était pas acceptée, malgré la désobéissance
de Mgr Marcel Lefebvre qui, en 1988, avait consacré quatre évêques sans l'accord de Jean-Paul
II. En 1989, le pèlerinage des catholiques traditionalistes s'était alors scindé en deux.
Quoique, depuis 1990, les routes et les dates - le week-end de Pentecôte - des uns et des
autres soient les mêmes et de sens contraire, la déchirure aurait pu s'aggraver entre les «
ralliés » fidèles au Pape et les « dissidents » maintenant les objections de Mgr Lefebvre au
concile Vatican II. Hier a montré que non.
Gobelets blancs, cacahuètes, petits biscuits salés, vin blanc composaient cet apéritif
champêtre. Comme pansant la blessure d'une séparation entre proches, la satisfaction se lisait
sur les visages. « La différence entre nous, nous sommes les seuls à la comprendre vraiment »,
affirme l'abbé Jean-Luc Radier, « patron » du Chartres-Paris. Hubert de Gestas, « patron » du
Paris-Chartres, tente avec des gestes de la main de montrer que tout est mêlé et qu'il ne faut
sûrement pas renvoyer dos à dos de prétendus bons « tradi » et de soi-disant mauvais. « Nous
espérons nous retrouver un jour, ajoute-t-il. Si aujourd'hui, nous étions d'accord sur tout,
nous ferions le même pèlerinage. » Plus que de l'exégèse, il faut du coeur et un brin d'humour
pour comprendre ce microcosme, trop facilement caricaturé pour être mieux réduit.
Attention aux mots ! « Pas oecuménique, mais sympathique quand même ! », lance l'abbé Radier.
Hubert de Gestas, lui, accepte un « oecuménisme de l'intérieur » : « Il faut, par l'amitié,
contribuer au rapprochement, assure-t-il. Je trouve invraisemblable de parler d'oecuménisme ou
de dialogue inter-religieux, et qu'entre catholiques, nous soyons incapables de faire un pas
l'un vers l'autre. Ce qui nous différencie, c'est que nous, nous avons confiance envers Rome.
Serons-nous payés de retour ?... »
Ancien président du Pèlerinage de chrétienté, Pierre Vaquié est l'homme qui a tenu la barre
dans les tempêtes chez les traditionalistes français. La rencontre fraternelle des deux
pèlerinages, il l'a ardemment souhaitée, préparée. « C'est le premier verre, jubile-t-il.
Après, il faut la charité pour aborder les sujets en vérité. Nous avons vécu séparément trop
longtemps pour décider dès maintenant de la suite. Mais nous avons beaucoup à nous dire, et
ensemble nous inviterons l'Église et la Cité à venir pèleriner avec nous. » Quelques instants
plus tard, Mgr Bernard Fellay, l'un des quatre évêques consacrés en 1988 par Mgr Lefebvre,
bénit le groupe des frères réunis. Il manque un évêque mandaté par le Pape.