La "faute" de Pie XII face à la Shoah
Vendredi 1er mars 2002
(LE MONDE)
Quelles que soient les raisons invoquées par le Vatican pour ne pas ouvrir
ses archives sur ses relations avec Hitler, l'attitude du pape reste comme
une tache dans l'histoire de l'Eglise. "Témoignage chrétien" accuse.
Magazine catholique qui a toujours su défendre ses convictions et son droit
d'inventaire, Témoignage chrétien consacre son dernier numéro au film de
Costa-Gavras, Amen, reproduisant en couverture l'affiche provocatrice qui l'a
annoncé, barrée de ces mots, " la faute". Ce dossier intitulé "L'Église catholique
a-t-elle fauté ?" s'accompagne d'une série de témoignages disculpant ou incriminant
Pie XII pour son attitude face aux crimes nazis et à la montée du fascisme. Ce n'est
toutefois pas ce qui attire le plus l'attention ; d'autres médias - à commencer par Le
Monde - l'ont également fait. Mais TC, qui est la conscience de la gauche chrétienne
depuis des décennies et qui souvent a su prendre des positions courageuses sur
des sujets reli! gieux comme politiques, la guerre d'Algérie, par exemple, s'engage
une fois de plus dans cette polémique qui avait débuté avec la sortie, au cours des
années 1960, de la pièce du dramaturge allemand Rolf Hochhuth, Le Vicaire.
Dans son éditorial intitulé "Shoah : la croix du silence", le directeur de la rédaction,
Michel Cool, écrit : "Le parfum de scandale soulevé par cette affiche a été en
définitive un joli coup de pub pour son créateur, Oliviero Toscani, l'ancien publicitaire
iconoclaste de Bennetton. Un joli coup de pub aussi, méritoire celui-là, pour le film
de Constantin Costa-Gavras. Avec Amen, ce dernier continue, caméra au poing, de
rafraîchir les mémoires sur les barbaries de notre histoire contemporaine : la
dictature des colonels grecs, la cruauté du système soviétique, la répression de
Pinochet au Chili... Et maintenant la Shoah et l'incompréhensible silence qu'elle
suscita au sommet de la hiérarchie catholique. Ce silence-là est une croix plus
insupportable que le montage insidieux d'un professionnel de la provocation."
La "faute" de Pie XII, aveuglé par sa germanophilie et son anticommunisme, aurait
été plus facilement pardonnée s'il "avait assumé sa fonction de guide moral
universel" et non pas "surévalué son rôle politique au détriment de sa responsabilité
morale", ajoute Michel Cool, qui rappelle la phrase, si différente, de Pie XI : "Nous
sommes spirituellement des sémites." "La polémique dure depuis plus d'un
demi-siècle, écrit pour sa part Ivan du Roy. Une seule chose pourra l'arrêter :
l'ouverture des archives du Vatican aux historiens", prévue, en ce qui concerne les
relations entre le Saint-Siège et l'Allemagne, pour 2005.
"BRICOLAGES DIPLOMATIQUES"
"Il est logique d'exiger davantage d'une autorité morale et spirituelle que de
gouvernements confrontés à une guerre totale", surtout si, à l'époque, des voix
courageuses s'étaient élevées pour dénoncer la montée du nazisme, sans que Pie
XII ne juge opportun d'utiliser le poids de son magistère pour les appuyer et exiger
que l'on mette fin aux atrocités antisémites, et autres.
"Il n'a pas compris que, face à la peste brune, les bricolages diplomatiques ne
servent à rien. (…) Que se serait-il passé si PieXII avait prononcé les paroles tant
attendues ? Si, à travers l'Europe, nombre de chrétiens convaincus avaient porté
l'étoile jaune ou ouvert leurs portes aux persécutés ? Des dizaines de milliers
d'hommes et de femmes auraient probablement été sauvés. Si seulement…",
conclut Ivan du Roy.
Témoignage chrétien publie par ailleurs un article qui montre que le comportement
ambigu et secret de la hiérarchie vaticane a la vie dure : pendant vingt ans, Albert
Lonchamp, un jésuite suisse collaborateur du magazine, a été contraint
arbitrairement à se taire après avoir critiqué l'Opus Dei, cette "Sainte Mafia" dont le
fondateur vient d'être canonisé à l'issue d'une procédure expéditive. Son silence forcé
vient de prendre fin.
Patrice de Beer