Il y a tantôt une semaine, je suis tombé sur un groupe d’enfants devisant devant la Maison paroissiale du Vesinet. Il sortait du caté. Certains m’avaient l’air de gais lurons, assez portés sur les joyeusetés pour ne jamais être tentés de contrefaire l’air empesé du catholique déconfit. Je voyais des galopines pleines d’un entrain admirable propre à les garantir de la foi vaseuse et anémiée de leurs parents, et pourvu qu’elles s’opposassent plus tard à la vulgarité des incartades semi-érotiques auxquelles s’adonnent les collégiennes et autres étudiantes avec ce sens de l’économie résultant tout à la fois de leur éducation, de leur peur de l’inconnu et de leur médiocrité native, je ne voyais pas d’obstacles à ce qu’elles devinssent des croyantes magnifiques. La débauche joyeuse ou la sainteté, voilà l’avenir qui s’ouvre à vous. Entre les deux s’ouvre une voie lamentable que suivent en configuration troupeau tous les catholiques. Qu’il me soit permis de vous rencontrer un jour, belles et rayonnantes de cette appétence du Royaume, ou alors, sans scrupule pour dévisager ces beaux visages, ces corps vigoureux qui ravissent les sens, et avec une solide insouciance et en toute conscience, sans jamais recourir aux drogues coutumières des fausses dévergondées, attirer jusqu’à votre demeure ces êtres exquis, et là, vous livrer dans la bonne humeur à tous les débordements luxurieux. Quelle déception s’il me fallait vous rencontrer conduisant vos mouchards au catéchisme, succédané spirituel pour ces bonnes mères des activités sportives, l’idéal restant le scoutisme où fusionnent le spirituel et le sportif, ce qui en outre les dispense de payer plusieurs cotisations annuelles dont la cherté grève gravement le budget sur lequel elles veillent scrupuleusement. C’est qu’il faut payer la maison car il est entendu que les parents, devenus vieux, ne pourront compter sur ces enfants chéris qui seront lestés d’une abondante progéniture et d’un prêt sur vingt ans pour leur propre baraque. La maison, c’est l’assurance tout risque contre les mésaventures de la vieillesse car dans ces familles la bienséance veut qu’une fois leurs études finies, les enfants ne nourrissent qu’une vague gratitude envers leurs vieux et qu’en aucun cas ils ne doivent subvenir à leurs besoins, même les plus élémentaires. C’est la maison ou le caniveau. D’ailleurs cette gratitude minimale s’explique et se justifie en somme par l’espèce d’enfance merdique dont leurs parents les ont gratifié. Car une des ruses du Démon qui sévit dans ces familles fait que ces enfants se doivent d’être d’excellents élèves, tout tendus vers cet absolu dérisoire qu’est la belle situation, sous peine d’être envoyés dans les pires pensions ou pire, la majorité atteinte, de se voir couper les vivres. Ces enfants sont conditionnés en vue de cette sacro-sainte situation et c’est au prix de toutes les fantaisies qu’ils y atteignent. Mais on ne sort pas impunément de ce piège à rats. La vacherie, la mesquinerie et le vice en ressortent triomphants, et d’autres auront à pâtir de cette boue atavique.
J’observais encore. Certaines gamines portaient déjà les stigmates de la mesquinerie familiale. Lèvres pincées, lunettées, ou sensuelles anémiés à force de goûters radins, de jeux niais, et qui trouveront le salut dans les bras de quelque brute épaisse, le grand gagnant des éducations sclérosantes. La maman avait accompli sa besogne, affreuse. Ces petites habituées du catéchisme ont pourri mon enfance, je ne crains pas de l’avouer. Je les vois encore couvrir de leur corps leur copie lors des contrôles pour m’empêcher de copier. Expertes dans la résolution des problèmes incompréhensibles et les leçons apprises par cœur, répondant à tout, elles faisaient planer sur la classe une atmosphère démesurément studieuse qui rendait impossible le grabuge et entourait mes momeries d’un parfum de scandale. Plusieurs mamans, mises au courant par ces rapporteuses, s’indignaient lors des réunions de parents d’élèves de l’insupportable indiscipline qui sévissait dans la classe. L’avenir de leurs petites était en jeu. Elles en appelaient à l’autorité du proviseur pour y mettre un terme. Et voilà comment j’ai été privé d’immenses éclats de rire qui eussent égayé mes jours. D’aucuns me diront qu’il y avait le dérivatif du sport, que c’était un moyen de s’éclater enfin. Que nenni ! La République avait institué les écoles mixtes. Il s’ensuit que ces premières au catéchisme avaient droit de cité dans toutes les activités récréatives et sportives lors même qu’elles n’avaient aucune disposition pour y exceller. Je me raidis dans un transport de rage quand, rappelant mes souvenirs, je constate que nos plus belles heures de sport à l’école ont été gâchées par leur faute. Il me souvient de l’euphorie qui nous gagnait tous quand notre professeur de gymnastique nous proposait une partie de football. C’était fabuleux. Mais la première équipe était à peine formée que déjà il nous rappelait à l’ordre. Faut-il que je vous botte les fesses pour qu’enfin vous enrôliez une fille ? On était tellement transporté de joie que dans l’ivresse on avait oublié jusqu’à leur existence. Lui nous ramenait brutalement à la réalité, affligeante, nauséeuse. On l’adjurait de ne pas les laisser pénétrer sur le terrain, de les reléguer sur le banc de touche, de les envoyer promener. Malgré nos instances, il ne cédait pas. Il restait inébranlable même sous la pression de nos supplications. Par pitié ! On veut pas d’elles ici. Mais regardez les à la fin ! Il ne voulait rien entendre. Elles jouent, un point c’est tout. Il nous annonçait cela sans ambages. Quelle misère ! On était tous remonté contre la fortune. De les voir là, tressautant déjà sur la pelouse, toutes excitées à l’idée de frapper dans la balle, c’était pour nous pire qu’un supplice. On arrivait pas à s’y faire. Moi je ne parvenais pas à m’accoutumer à ce spectacle. Je fermai les yeux pour ne rien voir. Je fuyais le réel. La rêverie à laquelle je m’abandonnai pour mes soustraire à ces visions affaiblit si bien ma réceptivité que la parturition même de l’horreur n’arriva point à me troubler. Car d’après les témoignages que m’apportaient mes camarades après que j’eus retrouvé mes esprits, il apparaissait que j’étais resté sans réaction, dans une attitude d’illuminé, alors que quelques-unes, fortes de leur titularisation, étaient venues effrontément nous narguer. J’arrivais pas à y croire. Je les avais laissées me rire au nez. Je me les représentais face à moi, ricanantes, pleines d’une jovialité insultante. Elles avaient pu donner libre cours à leur impertinence, décocher sans risque des piques dont une seule dans mon état normal eût suffi à échauffer ma bile. Que ne suis-je sorti de mes gonds pour les contraindre à ravaler cette exubérance triomphatrice ! Les remords me déchiraient. J’avais prêté le flanc à l’offense. J’étais déshonoré.
Voilà quelques souvenirs bien tristes de mes relations avec ces gamines qui connaissaient par cœur leur catéchisme. Merci du cadeau.