Un petit historique, pas forcément innocent...
1927
Départ historique du débat sur la question de la légitimité d'une "philosophie chrétienne". Première édition de l'Histoire de la philosophie d'Emile Bréhier. Le chapitre qu'il consacre aux rapports entre hellénisme et christianisme est l'expression d'une position rationaliste radicale. Se plaçant au niveau de l'histoire, Bréhier tente de « montrer que le développement de la pensée
philosophique n'a pas été fortement influencé par l'avènement du christianisme, et (...) qu'il n'y a pas de philosophie chrétienne » (Quadrige, p. 437)
1928
Emile Bréhier prononce à Bruxelles, devant l'Institut des Hautes Etudes, une série de trois conférences intitulées « Y a-t-il une philosophie chrétienne ? ». Bréhier s'efforce de montrer que toutes les philosophies qui ont, au cours de l'histoire, pu revendiquer ou recevoir un tel titre, sont soit d'authentiques philosophies ne devant rien au christianisme, soit des doctrines imprégnées par la religion chrétienne mais perdant leur caractère philosophique. Il conclut donc qu'il n'a jamais existé de philosophie chrétienne digne de ce nom dans l'histoire de la pensée, et trouve dans ce fait la confirmation de l'impossibilité, en droit, de concevoir cette notion.
1931 (fév.)
Etienne Gilson débute ses « Gifford lectures » à l'Université d'Aberdeen en Ecosse. Il s'agit d'une série d'études de philosophie médiévale consacrées précisément aux rapports entre philosophie et christianisme. Gilson avoue avoir subi une certaine influence de Bréhier, et c'est pour réagir à la négation de la notion de philosophie chrétienne présentée dans l'Histoire de la philosophie, qu'il consacre ses deux premières conférences à la question (les deux premières leçons sont intitulées respectivement « Le problème de la philosophie chrétienne » et « La notion de philosophie chrétienne »). Gilson y défend l'idée que la Révélation chrétienne a été « génératrice de raison ». On retrouvera cette idée exprimée en particulier dans L'Esprit de la philosophie médiévale, dès le chap. I.
1931 (mars)
Séance à la Société Française de Philosophie. Cette séance est particulièrement importante, puisqu'elle marque l'entrée véritable dans la « dispute », mais aussi dans le dialogue et la confrontation des positions et des auteurs qui les défendent. C'est à partir de ce moment qu'une intervention en suscite une autre, et que les auteurs défendent leur position les uns contre les autres. Etienne Gilson tente de montrer que si, d'un point de vue purement théorique et conceptuel, il est problématique de définir la notion, cependant, dans l'histoire de la pensée, il est possible de relever chez certains auteurs, une influence de la foi chrétienne sur le contenu de leur pensée philosophique. Ainsi, l'histoire semble légitimer, pour Gilson, l'appellation de philosophie chrétienne et lui donne une existence réelle et concrète.
Emile Bréhier reformule sa position du problème, qui exclut de façon catégorique l'existence d'une philosophie chrétienne, aussi bien en fait qu'en droit, la raison ne pouvant admettre un quelconque contact avec la révélation surnaturelle.
Jacques Maritain distingue pour sa part la nature de la philosophie, de son état, c'est-à-dire ce qu'elle est dans une réalité historique précise.
Ainsi la caractérisation de chrétienne ne désigne pas l'essence de la philosophie, mais un de ses états, dans lequel elle reçoit à la fois des apports objectifs, et pour le philosophe des supports subjectifs. Maurice Blondel, dans une lettre publiée en appendice au rapport de la séance, montre que la question de la possibilité d'une philosophie chrétienne doit être posée non sur le plan historique mais sur le plan philosophique. Selon lui il faut écarter le préjugé selon lequel toute philosophie est un système clos de concepts, et promouvoir une philosophie ouverte et incitant à son propre dépassement ; c'est en ce sens que Blondel parle de philosophie intrinsèquement chrétienne, une philosophie qui reconnaît son insuffisance, et qui, d'elle-même, manifeste une ouverture au surnaturel.
1931 (avr.)
Publication du texte des conférences d'Emile Bréhier sous le même titre (« Y a-t-il une philosophie chrétienne ? ») dans la Revue de Métaphysique et de Morale.
1931 (oct.)
Maurice Blondel répond, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, aux attaques d'Emile Bréhier qui qualifiait son oeuvre d'apologétique et non de philosophique. Blondel montre en quoi les accusations de Bréhier relèvent d'un « rationalisme irrationnel », et définit la philosophie chrétienne non comme une tentative de concordisme entre philosophie et révélation, mais comme une philosophie qui ne peut se suffire à elle-même, et s'ouvre ainsi au surnaturel.
1931 (déc.)
Jacques Maritain prononce à l'Université de Louvain une conférence qui reprend et développe sa communication à la Société Française de Philosophie.
1932
Publication des conférence d'Etienne Gilson sous le titre L'esprit de la philosophie médiévale.
Maurice Blondel publie Le problème de la philosophie catholique. Blondel y critique les positions de Gilson (insuffisance de l'approche historique) et de Bréhier (préjugés de l'état d'esprit rationaliste) avant de proposer sa conception de la « philosophie catholique » : c'est celle qui, dépassant tout système conceptuel clos, reconnaît qu'elle ne boucle pas et, du fait de cette insuffisance reconnue, devient intégrale en s'ouvrant notamment à la question du surnaturel.
1932 (mai)
Jacques Maritain publie dans la Revue Néo-scolastique de Philosophie le texte de sa conférence de Louvain, sous le titre « De la notion de philosophie chrétienne ».
A partir de cette date, de multiples congrès internationaux sont organisés pour organiser une réflexion commune sur ce problème.
J'eus aimé savoir, pour ma part, quel fut le regard du Magistère romain porté sur ces recherches qui font suite à la condamnation de l'AF.
Si quelqu'un pouvait éclairer ma lanterne ?