Rtraite dd'une athée dans un couvent
Peyret Emmanuelle -  2001-10-26 17:48:38

Rtraite dd'une athée dans un couvent



Normandie
Le gîte et le couvent
Repas communautaires, prières et chambre rudimentaire... Récit de la retraite d'une athée à l'abbaye bénédictine du Bec-Hellouin.

Par EMMANUELE PEYRET

Le vendredi 26 octobre 2001





Dans la cellule très années 70, un lit aux draps usés, deux serviettes, un fauteuil, des rideaux, un lavabo et un petit bureau. Sur la feuille d’accueil, les règles de vie et les horaires.











Bec-Hellouin (Eure), envoyée spéciale

Saint Benoît a écrit: «Et chaque hôte sera accueilli et traité comme le Christ en arrivant au monastère.» A l'abbaye du Bec-Hellouin, ce vendredi soir, c'est plutôt d'un «Vous êtes la dame de 20 heures?» que l'apprenti retraitant est accueilli. «Vous serez un peu en retard pour le dîner, avait prévenu le frère hôtelier, mais on vous gardera une part.» C'est donc un peu intimidé qu'on pousse la porte du réfectoire (qui ressemble furieusement à n'importe quelle cantine), s'attendant à une scène façon le Nom de la rose. C'est que le cliché est tenace sur la retraite en monastère et les images toutes faites mêlées aux questions ontologiques se bousculaient dans le car Evreux - Bec: «Est-ce qu'on pourra quand même parler à un être humain, malgré le "Les repas seront pris en silence" de la brochure d'accueil?», «Faut-il assister à tous les offices, cinq en tout, des laudes matinales (7 heures) aux complies (20 h 30), en passant par la messe de 11 h 45, la none de 14 h 25, les vêpres de 18 heures? car "C'est dans la louange commune que Dieu nous construit tous ensemble en Corps du Christ"?», «Est-ce que les portables passent?»

En fait de moines en robe blanche (la tenue des Bénédictins), il y a dans le réfectoire un aimable groupe de Belges, venus là une semaine opérer une retraite sous la houlette de frère Ferdinand. Pour l'heure, armé d'une louche de soupe aux légumes, il tente de rassurer une habituée, une Parisienne affolée par les événements mondiaux. Nous sommes le 14 septembre, bien à l'abri au cœur de l'abbaye, un ensemble de bâtiments sublimes, de vestiges du XIIIe, de bâtiments du XVIIIe, surplombés par la tour Saint-Nicolas du XIVe. Mais sans LCI. Profitant d'un moment où la cuvée Adrien a mis les commensaux en joie, on interroge sur la loi du silence, censée régner «afin de favoriser l'atmosphère de prière et de recueillement qui permettra à chacun de se mettre à l'écoute du Saint-Esprit». «Nous, on est contre, explique cette retraitante, informaticienne, webmestre du site de l'abbaye de Maredsous (Belgique). Le silence, c'est superficiel. L'échange est beaucoup plus riche.» Ce qui ne semble pas du goût de la Parisienne angoissée, qui grommelle que quand même on est là pour «réfléchir, être au calme, se ressourcer». Mais, soulignera un peu plus tard frère Ferdinand, pendant que les femmes débarrassent, font la vaisselle et dressent la table du petit déjeuner, «il y a des communautés où les règles sont beaucoup plus dures: chez les sœurs de Bethléem, par exemple, vous ne sortez de votre cellule que pour les offices, on vous y apporte vos repas. Et je peux vous dire qu'il y a peu de gens qui tiennent.» C'est peut-être aussi pour cela que l'abbaye du Bec, «l'une des plus ouvertes», est l'une des plus prisées: «Nous sommes complets jusqu'en avril 2002», précise frère Jean-Marie, le frère hôtelier.

Chambre mixte. L'accueil de retraitants «civils» dans les monastères ne date pas d'hier; mais il y a une nette augmentation des demandes depuis quelques années, «un besoin de retrouver des repères dans un monde difficile», selon frère Jean-Marie. Qui, pour l'heure, se fait charrier bruyamment par ses amis belges. «Je les connais depuis vingt-cinq ans, soupire-t-il. Je ne suis pas là pour faire la police.» Et de se plaindre, hilare, du vol de son aspirateur, oui, ici, dans la maison de Dieu. Du coup, les hôtes ne pourront plus faire le ménage dans leur cellule comme c'est la règle: «On n'est ni à l'hôtel, ni dans une maison de repos, tout le monde participe», rappelle-t-il. D'un côté, la maison des hôtes, mixte, avec chambre pour les couples, douche et toilettes sur le palier, le réfectoire, les parloirs. De l'autre, la version ultra-monastique, réservée aux hommes seuls, qui partagent totalement le mode de vie bénédictin: cellules près des moines dans le beau bâtiment XVIIIe, repas en silence, ponctués seulement d'une lecture.

Nef immense. Mais il est temps d'aller voir sa cellule, sise au premier étage, car 20 h 30, l'heure du dernier office, approche. Très années 70, une quinzaine de mètres carrés flanqués d'un lit aux draps usés, deux serviettes, un fauteuil, des rideaux, un lavabo et un petit bureau. Sur la feuille d'accueil, les règles de vie et les horaires: petit déjeuner entre 8 et 9 heures, en libre-service, déjeuner à 12 h 45, dîner à 19 h 15. Quant aux offices, aucune obligation. «Nous ne contraignons pas nos hôtes, nous leur demandons de se fondre dans la vie du monastère, d'entrer dans une atmosphère bénédictine.» Il semble pourtant que peu de retraitants sèchent les offices ­ vu qu'ils sont quand même là pour cela ­ sinon peut-être celui de l'aube. Et là, dans le soir qui tombe sur les jardins de l'abbaye, à peine éclairés par la mise en beauté de la tour Saint-Nicolas, des ombres se dirigent vers la chapelle, ancien réfectoire des moines au XVIIIe: une nef immense, l'autel au fond, quelques bancs, quatre statues, éclairage à la bougie, et les Bénédictins en robe blanche qui prient et chantent.

Il faut bien l'avouer: même pour un athée virulent, l'atmosphère est magique, hors du temps, saisissante. Moins, cependant, qu'à l'office du samedi soir, où des bénédictines rejoignent les frères pour ce qu'il faut bien appeler un concert. Autant dire que la tripe fait des nœuds. Les ombres ressortent de la chapelle, chacun perdu dans ses pensées ou dans sa foi, et se dirigent qui vers le bâtiment des moines, qui vers la maison des hôtes, qui vers sa voiture. Mais on ne lambine, ni ne se parle: il est presque 21 heures, l'heure de regagner sa cellule. Les grilles de l'abbaye fermant à 21 h 30, il serait peu prudent d'aller traîner dans l'une des deux ou trois auberges du village. Le portable passe. On s'endort dans le silence. A l'aube, les cloches sonnent à toute volée pour te rappeler que tu es chez saint Benoît et pas dans un gîte rural.

Lâchement, on s'est rendormi, et le petit déjeuner est raté. On erre dans les jardins, on se joint à une visite des lieux, on traîne dans la boutique d'artisanat monastique à la recherche de ces ombres vespérales, de quelqu'un à qui parler, enfin. Dans un parloir, il y a Michel le Parisien, l'un des rares retraitants qui veut bien confier sa vie un peu en déroute, son coup de foudre pour cette abbaye où il est déjà venu trois fois, pour «la liturgie, pour retrouver dans ce morceau d'histoire un morceau de [lui]-même, chercher de la force auprès de ces moines qui sont un peu de la présence de Dieu». Faut-il être croyant pour une retraite? «Ça n'est pas le problème: on vient ici chercher la sérénité, auprès d'une communauté qui a préservé une tradition monastique qui accompagne merveilleusement notre vie moderne.» Qui réconforte, en tout cas, à en juger par la Parisienne angoissée qui fait le siège du bureau de frère Jean-Marie, l'oreille bienveillante de la retraite. «Nous recevons tout le monde, dit-il, des fiancés, des couples en crise, des gens seuls et stressés, des personnalités, des juifs, des musulmans, des routards, tous ceux qui veulent partager notre mode de vie: solitude, silence, sobriété, sans étiquettes sociales.» D'autres, comme Françoise, viennent là pour «aller au bout de quelque chose, de l'ennui, de soi-même, peut-être».

«Génuflexions». En fait d'ennui, les distractions ne manquent pas ce week-end là entre les touristes qui visitent l'abbaye, les notables locaux en serre-tête et vestes bleu marine venus assister à l'office du dimanche et se «livrer à un concours de génuflexions» ­ comme ironise un retraitant ­ et les réflexions d'un groupe du Renouveau charismatique sur les nouvelles technologies, l'euro, la guerre... Plus tard, au dîner, on déplora l'absence regrettable de parmesan dans les spaghettis. On se consola en ajoutant du beurre et, faut-il l'avouer, en se disant in petto qu'à 180 francs (27,44 euros) tout compris, on n'allait pas demander le petit Jésus en culotte de velours. Peut-être même avait-on fait des économies: comme le dit un ami psychanalyste de frère Jean-Marie: «Une séance de liturgie vaut une séance de psy.» Qu'on permette, toutefois, aux laïcs analysés d'en douter.