| Auteur : Vianney |
| Sujet : Saint François de Sales et la dévotion au Saint-Suaire |
| Date : 2010-01-29 10:57:14 |
C’est devant le Saint-Suaire (1) que, peu de temps après son mariage, la maman de saint François, Mme de Boisy, jeune châtelaine de Thorens, demanda au Christ de lui accorder un fils consacré à l’Eglise :Les deux époux menaient depuis quelques semaines une existence sans histoire ; rien ne troublait leur tranquille lune de miel, elle faisant son apprentissage de maîtresse de maison, lui s’étant remis à surveiller et diriger les travaux sur ses terres, lorsque vint les surprendre une invitation qui, de leur vie de château à la bonne et vieille manière, allait les jeter pour un temps dans la vie dissipante des cours.
Juillet 1566. Un événement historique se prépare qui mettra en mouvement la Savoie tout entière. Le souverain particulier d’Annecy, Jacques de Savoie, duc de Genevois et de Nemours, tout dépendant qu’il est du duc de Savoie Emmanuel-Philibert, est un illustre personnage : à trente-cinq ans il s’est acquis la renommée d’un grand capitaine ; il méritera d’être appelé par Brantôme « la fleur de toute la chevalerie ». Il est l’hôte habituel de ce massif château-fort qui domine sa ville de « Nessy » — comme on dit en ce temps-là. Et il arrive de Paris où il vient d’épouser Anne d’Este de Lorraine, la veuve du duc François de Guise assassiné voilà trois ans par le huguenot Poltrot de Mèré. Cette princesse de trente-quatre ans est réputée une beauté, célèbre dans toute l’Europe.
Or le duc de Nemours veut montrer à son épouse Nessy, la capitale du Genevois qui constitue son apanage, et Nessy prépare à ses souverains immédiats une réception éblouissante : la ville s’endettera de deux cents écus d’or. Mais tant pis ! Du moins, au-dessus des lourdes arcades, les maisons sur tout le parcours du cortège seront ornées de somptueuses tapisseries ; des réjouissances de toutes sortes, mêlant le sacré au profane — jeux de force, représentations de pieux mystères, repas pantagruéliques — feront s’ébaudir le bon peuple de la ville et des campagnes.
Parmi les attractions sacrées offertes aux foules il y aurait, en l’église Notre-Dame de Liesse, l’exposition du Saint-Suaire dit de Turin apporté de Chambéry, sur l’autorisation gracieuse du duc Emmanuel-Philibert.
Le mercredi 17 juillet de cette année 1566, toute la noblesse de Savoie, en même temps que toute la bourgeoisie des petites villes, des artisans, des paysans innombrables descendirent de leurs montagnes pour contempler l’éblouissant cortège qu’allait rehausser la pourpre des cardinaux Louis de Guise et Charles de Lorraine, beaux-frères de la nouvelle duchesse.
La petite châtelaine de Thorens avait le privilège de faire partie du cortège, aux côtés de son mari, invité à se trouver là comme capitaine de Nessy et commandant de ses milices. A la cérémonie de l’hommage, le châtelain de Thorens renouvela au prince son serment de fidélité et la jeune châtelaine son épouse reçut un accueil tout gracieux de sa belle suzeraine.
Elle se mêla fort peu, semble-t-il, aux bruyantes et mondaines réjouissances. Comme l’écrit l’historien dom Jean de Saint-François, « elle employa plus de temps à vacquer à ses dévotions que non pas à faire ses compliments ». Une pensée plus haute la hantait. Le cortège ducal était passé par la collégiale Notre-Dame. Le grand reliquaire du Saint-Suaire se trouvait exposé sur le jubé, à l’entrée du chœur. Mais le temps pressant un peu, le duc et la duchesse de Nemours n’avaient pu vénérer que rapidement la très insigne relique. D’ailleurs, l’ostension solennelle en serait faite le dimanche 21 juillet. La petite dame de Boisy s’était promis de revenir contempler longuement ce linge sacré qui garde l’empreinte du Seigneur et de lui demander alors avec plus d’instance la grâce qui lui tenait le plus à cœur.
Le dimanche 21 juillet, l’affluence fut plus grande encore qu’au jour de l’arrivée des époux princiers dans leur ville. Au dire de Charles-Auguste de Sales, la province de Savoie se trouva là « toute entière ».
En l’église Notre-Dame, après leur messe les deux cardinaux, aidés par les évêques présents, déplièrent le long Suaire, le montrèrent à la foule, puis le laissèrent pendre contre le jubé. Ainsi apparut aux yeux de tous la double effigie laissée dans la toile par le corps du Christ flagellé, couronné d’épines, percé par les clous et la lance. L’impression chez tous les spectateurs fut profonde. En Savoie, longtemps après cette scène, le prénom de Suaire, comme en témoignent les documents paroissiaux, sera donné à des enfants.
Le seigneur de Boisy et sa femme s’étaient rendus de bonne heure à l’église collégiale pour y assister aux messes cardinalices. Leur neveu Charles-Auguste a même noté l’endroit précis où ils trouvèrent place : ce fut « dans la balustrade de la chapelle de Notre-Dame de Grâce, contre un pilier ».
Agenouillés côte à côte dans une attitude d’humilité, ils priaient l’un et l’autre. Les doigts joints sur la garde de son épée, que demandait-il, lui le descendant du croisé Pierre de Sales qui, au XIIIe siècle, aida à délivrer les Chevaliers de Rhodes assiégés par une flotte ottomane ? Sans doute, en ces temps où menaçait l’hérésie, implorait-il, les yeux fixés sur ce Saint-Suaire demeuré complet après tant de siècles, qu’il n’y eût parmi les siens et dans sa descendance aucun rénégat de la foi catholique. Elle aussi, « beaucoup plus attentive à la dévotion qu’à la pompe du monde et à faire la cour au Ciel qu’à la terre », comme l’écrira en son Esprit Mgr Jean-Pierre Camus, elle contemplait, avec une compassion mouillée de larmes brûlantes, les traits sanglants du Rédempteur, et sa prière, si elle était exaucée quelque jour, obtiendrait contre la Réforme plus encore que la prière de son chevaleresque époux. La jeune épouse suppliait le Seigneur, par l’intercession de Notre-Dame de Liesse, de lui accorder un fils, un fils particulièrement saint et béni qui se consacrerait au service des autels.
Les fêtes et les réceptions finies, M. et Mme de Boisy s’en revinrent à leur château de Thorens.
Pendant le carême suivant, la jeune épouse connut qu’elle allait être mère. Elle eut confiance que ce premier-né serait un fils, et de nouveau elle l’offrit d’avance au Seigneur.
Au cours des nuits elle en rêva. Une de ses femmes de chambre, Janine Copier, dépositaire de ses confidences ingénues, l’a rapporté avec une semblable candeur : « Ma vertueuse maîtresse eut de merveilleuses visions dans son sommeil, qu’elle racontait fort innocentement tous les matins. Mais son mari (qui lui en faisait une petite guerre) ne voulait point souffrir qu’elle s’y arrêtât. Un jour entre autres, il se fâcha deux fois contre cette naïve simplicité, parce qu’elle avait déclaré s’être aperçue qu’au lieu de voir naître un cavalier, elle n’avait simplement mis au monde qu’un petit berger qui courait çà et là après des troupeaux qu’on ne pouvait nombrer... Une autre fois, elle dit tout bonnement qu’elle avait songé qu’elle avait un fils, et que ce fils portait toutes sortes d’habits qui sont d’usage dans tous les Ordres de l’Eglise de Dieu. »
Un fils qui serait non point le beau et brillant « cavalier » que rêvait, pour sa part, le seigneur de Boisy, mais un remarquable homme d’Eglise, un prêtre, un missionnaire, plus encore, un pontife, tel donc se montrait dans les pressentiments de la future mère l’avenir de ce premier-né. Source : Mgr Trochu, La maman de saint François de Sales, 1960, p. 21-25.
(1) Pour rappel, à l’occasion de l’ostension du Saint-Suaire entre le 10 avril et le 23 mai prochains, la revue La Cigale de saint François a pris l’initiative de réserver soixante places, pour la matinée du vendredi 30 avril, dans le cortège qui pourra se recueillir devant la sainte relique. Pour toute information, adressez-vous sans tarder à la rédaction de la revue : cigaledesaintfrancois@gmail.com.
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