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JUILLET 2003 A MARS 2011

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Auteur : Abel
Sujet : Un petit air de (Marie) Noël
Date : 2006-12-16 15:28:07

Berceuse de la Mère-Dieu

Mon Dieu qui dormez faible entre mes bras,
Mon enfant tout chaud sur mon cœur qui bat
J’adore en mes mains et berce étonnée,
La merveille, ô Dieu, que m’avez donnée.

De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas.
Vierge que je suis, en cet humble état,
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais Vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.

Que rendrais-je à Vous, moi sur qui tomba
Votre grâce ? Ô Dieu, je souris tout bas
Car j’avais aussi, petite et bornée,
J’avais une grâce et Vous l’ai donnée.

De bouche, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…
Ta bouche de lait vers mon sein tournée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De main, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour guérir du doigt les pauvres corps las…
Ta main, bouton clos, rose encore gênée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De chair, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour rompre avec eux le pain du repas…
Ta chair au printemps de moi façonnée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.

De mort, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour sauver le monde… Ô douleur ! là-bas
Ta mort d’homme, un soir, noire, abandonnée,
Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.

Marie Noël


Qui est Marie NOËL ? Voici l’hommage qu’Henri Charlier a publié dans Itinéraires n°121 (mars 1968). Ne vous effrayez pas de la longueur : il est profondément émouvant et instructif.

Hommage à Marie Noël

Le plus grand poète français du second tiers de ce siècle, Marie Noël, a rendu son âme à Dieu l’avant-veille de la Nativité.

Son père Louis Rouget était professeur de philosophie au lycée d’Auxerre mais était par sa mère originaire de cette ville. Marie Rouget prit le nom de Noël pour publier son premier recueil de vers. Le professeur de philosophie avait une vocation de sculpteur rentrée et son plaisir était d’enseigner l’histoire de l’art au collège de jeunes filles ; il n’y avait pas d’examen au bout et pas de programmes : sa liberté était entière et au bout d’une année de cours c’est à peine si ses élèves sortaient des mastabas égyptiens. Il était incroyant ; dans sa maison il faisait très adroitement de la sculpture décorative sur bois et lisait Aristophane dans le texte.

La mère – et la grand’mère de Marie Noël – était une Barat, famille de vignerons et de mariniers originaire de Joigny. C’est la famille de Sainte Madeleine-Sophie Barat, la fondatrice de la Congrégation enseignante du Sacré-Cœur.

Le père et la mère de la poétesse étaient cousins germains : elle seule, de tous les enfants qui naquirent, se ressentit de cette imprudence. Elle naquit avec une âme forte, un cœur généreux, et de grands dons dans un corps chétif et mal tourné.

Le père était un homme très sérieux, la mère était gaie, fantaisiste et très Bourguignonne. La grand’mère « était de ces vieilles familles françaises qui chantaient vêpres tous les dimanches, complies les jours de fête et qui suivaient minutieusement dans leurs livres aux feuillets jaunis, les Ténèbres de la Semaine Sainte et les grandes Matines de Noël et du jour des Morts ». Aussi Marie Noël écrit dans une note : « Je crois que Job et David auront été mes premiers Pères entre tous ceux qui sont pour nous poètes, Prophètes et Génies. » Et la grand’mère était en outre « grande parleuse » et excellente conteuse.

En ce temps-là une petite ville comme Auxerre, malgré ses rues étroites et grimpantes, n’avait rien qui ressemblât (sauf sa pente, ses monuments et sa rivière) à la ville d’aujourd’hui. Ce n’était pas la ville qui s’allongeait dans la campagne, c’était la campagne qui pénétrait jusqu’au cœur de la ville. Les paysans venaient eux-mêmes y ravitailler les commerçants, les vignerons déposaient leur hotte à l’entrée de l’église Saint-Pé-en-Vallée (c’était leur paroisse) pour y entrer un moment.

Ainsi sans qu’il lui fût besoin de beaucoup sortir la jeune fille était en familiarité constante avec cette vieille société rurale française qui lui apportait à domicile le parfum des prés, des vignes et des bois. Et par goût elle en fit partie jusqu’à sa mort. D’ailleurs franchie la poterne voisine on était aux champs et son père avait des vignes. Enfin les vacances universitaires se passaient chez l’habitant dans le Morvan, alors que le caractère solitaire et même farouche de cette région était intact.

Marie Rouget eût pu avoir une enfance et une jeunesse très heureuses entre une mère gaie, vive et pleine de fantaisie et un père cartésien mais plein d’entrain, qui aimait le beau bien que ce fût sous la forme la plus sévère et la plus abstraite, l’architecture et sa décoration. La mère ne pouvait qu’entretenir, bien loin de le brider, cet esprit fantasque que la fille garda jusqu’à la fin ; le père lui donna des lumières sur le savoir qu’il aimait et l’exemple du stoïcisme et de la maîtrise de soi ; il ne touchait pas à la religion de sa femme et de sa fille et les grâces du baptême purent librement se développer chez la jeune fille.

Mais Dieu lui préparait une dure et haute destinée. Il lui donna de pouvoir aimer beaucoup, d’aimer à aimer et d’en souffrir affreusement dans son corps même jusqu’à ce qu’elle mît en Dieu seul tous ses amours. Et comme elle avait un caractère farouche, elle gardait en elle ses sentiments sans que ses parents se doutassent des tempêtes qui bouleversaient ce cœur juvénile.

Car Marie Rouget continuait, suivant sa santé et souvent malgré sa santé, à mener l’existence commune et correcte d’une jeune fille qui aide aux œuvres paroissiales, visite les pauvres et les malades et a bien du mal à se guérir de faire des réflexions sarcastiques sur le prochain.

Si bien que lorsque Marie devenue pour l’occasion (et par amour pour le Sauveur) Marie Noël, vit publier ses premiers vers, son père étonné de ce qu’ils contenaient et du mystère de cette existence tranquille lui dit : « Tu en as une arrière-boutique, toi ! »

Nous avons dit que cette âme vaillante et énergique habit un corps malingre et mal formé, sans vénusté. Il eût fallu pour s’en éprendre qu’un jeune homme devinât dans ses yeux si vifs, si lumineux, si révélateurs d’une âme non commune, ce que le caractère de la jeune fille lui faisait soigneusement cacher. Ce fut elle qui s’éprit, mais le jeune homme ne s’aperçut de rien et d’ailleurs la jeune fille, de par sa santé, n’était pas prudemment mariable.

***

Elle avait vingt ans. Ce fut la première grande crise de sa vie. Sa santé en fut si ébranlée qu’à vingt-six ans, en 1909, à la suite d’une mauvaise grippe, ses cheveux avaient blanchi, sa vue était menacée et le cœur mal en point. Si bien qu’elle devait s’écrier plus tard : « Ô mon corps, tant que tu pourras, garde-moi de mon âme ! » Mais pendant la jeunesse, à moins de grâces exceptionnelles, on est porté, à aimer pour soi. L’amour réciproque des jeunes gens et des jeunes filles, voulu par Dieu, certes, commence généralement par un égoïsme à deux. La vie, les enfants, quand l’expérience en est acceptée, se charge d’enseigner que l’amour, à l’imitation de celui de Jésus, comporte la nécessité du sacrifice… Dieu en enlevant à Marie Noël toute espèce de consolation naturelle la préparait au plus efficace usage de ses dons. Des pièces comme celle-ci donnent une idée de sa souffrance :

Va plus loin, va-t-en. Qui te connaît ? Passe
Tu n’es pas d’ici, cherche ailleurs ta place.

Ainsi qu’à la Saint Jean les roses du jardin,
Fleurs doubles dont le cœur n’est plus qu’une corolle
J’ai regardé flétrir autour de leur festin
Les reines, les beautés qu’on aime d’amour folle.

Las je t’ai vue aussi, toi, gauche laideron
Mal faite, mal vêtue, âme que son corps gêne
Et que ne goûterait pas même un puceron…

Va plus loin, va-t-en ! Qui te connaît ? Passe
Tu n’es pas d’ici, cherche ailleurs ta place.


Et cette autre poésie qui commence ainsi :

Nous étions deux sœurs chez nous
La laide et la belle.
L’une avait les yeux si doux
Que tous après elle
Couraient sans savoir pourquoi.
Sa sœur, l’autre… C’était moi.


Nous étions deux sœurs… C’est une parabole ; la poétesse n’avait que des frères et chaleureusement fraternels. C’est l’un d’eux qui à vingt ans fit le premier connaître les vers de sa sœur aînée.

Va plus loin, va-t-en ! Qui te connaît ? Passe
Tu n’es pas d’ici, cherche ailleurs ta place.


Dieu la conduisait ainsi par la souffrance et dans son premier recueil (Les Chansons et les Heures) elle fait dire à la terre :

Apporte-moi ton cœur ! Je t’attends, je t’attends !
Et nous travaillerons ensemble à ma poussière.


La pieuse jeune fille qui visitait ponctuellement malades et mourants parlait avec autant de sincérité de la mort que de l’amour, et non sans effroi (Dieu même a craint la mort, dit Néarque à Polyeucte). Grâce à Dieu la foi de Marie Noël était restée celle de l’enfance instruite, par son père sceptique mais lui-même hors du commun, elle demandait cependant toujours à son confesseur ordinaire la permission de lire ou de faire ceci ou cela… Mais, à force de vivre avec une mère aimant la vie et la gaieté avec un père très honnête mais sceptique, les doutes sur la foi s’ajoutèrent à ses déconvenues sentimentales. Ce fut sa deuxième grande épreuve vers ses trente ans. Raymond Escholier, dans le livre qu’il écrivit sur Marie Noël avec la collaboration de celle-ci vers 1950, décrit ainsi cette période :

« D’avoir perdu à jamais l’affection du parrain, de voir tomber autour d’elle tant d’amis et de proches parents, comme Louis Barat (il s’agit de la grande guerre), de s’épuiser à l’hôpital près des blessés, à l’hospice au chevet des pauvres, enfin – et surtout – de se sentir conquise de plus en plus par le scepticisme paternel, de voir s’envoler toutes ses illusions d’enfant, toutes ses espérances de jeune fille, de découvrir que Dieu se retirait d’elle, à l’heure la plus douloureuse de la vie nationale et de sa propre vie, tout cela devait provoquer en Marie un choc terrible. »

Et l’âme est si bien l’informatrice du corps que la jeune poétesse entra en grande dépression nerveuse jusqu’à en perdre l’usage de ses jambes ; on dut la placer dans une maison de santé : « Une fois, deux fois j’eus l’air d’entrer en agonie, mais ce n’était qu’une manière – ma manière à moi – d’avoir du chagrin. » Le médecin « comme tout bon psychiatre, essaya de découvrir ce qui se passait dans ma tête. Mais je suis par nature peu encline aux confidences. Il ne tira rien de moi. »

Une amie de Marie Noël révéla au médecin que celle-ci était poète et avait avec elle un manuscrit. Le médecin exigea de le connaître. « Le lendemain, écrit notre héroïne, quand il revint, le docteur Page avait quitté son air professionnel d’adjudant de service. Allait-il me faire des phrases ? Pas du tout, il attaqua : « Je l’ai là ce manuscrit. Rien ne m’embête autant que de lire des vers, mais les vôtres ne m’ont pas embêté. Je les ai lus la moitié la nuit. Ah cette chanson des deux sœurs !… Ça, on peut dire que c’est tapé !… Et je vous connais maintenant… Si tendre, pourquoi faut-il ?… L’adjudant avait l’air ému. À partir de ce matin-là il me traita toujours paternellement, comme une petite fille fragile. Justement ce qu’il me fallait et que personne n’avait tenté. » Son père lui-même l’avait crue « très sage et très positive ». On peut dire que le caractère à la fois timide et farouche de la jeune fille faisait son malheur et armait son talent. « Nul ne savait ce rêve, dit-elle, que le feu et moi. Alors je me suis racontée à moi-même. » Elle aurait dû, elle si chrétienne, trouver appui et réconfort auprès du clergé, mais elle se livrait trop peu, et le clergé, qui à juste titre applique des règles de sagesse traditionnelle valables en principe pour tout le monde, n’a pas toujours le discernement psychologique qui permet de deviner la qualité des âmes. La « petite Rouget » était pour lui une bonne enfant des patronages qui ne donne aucune inquiétude.

***

De cette seconde crise qui dura près d’une dizaine d’années, ce fut l’abbé Mugnier qui la tira… Elle se croyait coupable et damnée ; en fait elle avait la maladie du scrupule. « Il me guérit, écrit Marie Noël, de l’effroi de Dieu et encore plus de l’Église. Il me rendit la liberté. Il me permit d’aimer tant que je pourrais – qui était bien trop ! Il ne condamna pas mon cœur passionné. »

Et la foi de l’enfance lui revint non sans trouble, mais enfantine, comme Dieu la lui avait conservée, et comme il se doit pour entrer dans le Royaume. Dans un poème tardif dédié à la mémoire de son père et intitulé, Chemins avec deux épigraphes, l’une de Jérémie « la voie de l’homme n’est pas en lui », l’autre de S. Jean : « Vous n’avez rien pour puiser et le puits est profond », Marie Noël écrit :

Les grands et les petits
Ont pris chacun leur route
Qui mène au Paradis,
Plus loin qu’on ne s’en doute.
Les petits et les grands
Avec leurs pas errants.

Du noir de derrière eux
Sans feu, ni temps, ni ville,
Dans le jour, dangereux
Ils entrent à la file
Cherchant pour l’habiter
Chacun leur vérité

……

Mais les petits partis
La tête encore obscure,
Les petits trop petits
Pour leur grande aventure
Dans le brouillard épais
Ne trouveront jamais.

Parmi les jours ardus
Les voilà sur la terre,
Si pauvres, si perdus
Que Dieu de son mystère
Dieu descend par pitié
Leur frayant un sentier.

……

Mais les grands tourneront
Tout autour de la terre.
Les grands chemineront
Dans, l’ombre où le ciel erre
Sans dire, sans savoir
Où Dieu loge le soir.

Chemineront cherchant
Partout la clef du monde

……

et termine ainsi :

Les grands et les petits
Ont pris chacun leur route
Et pour Dieu sont partis
Va la foi ! Va, le doute !
N’est pas petit qui veut
L’homme fait ce qu’il peut.


L’abbé Mugnier l’encouragea à publier ses vers dont il connaissait quelques pièces et qu’il jugeait à leur valeur. Il lui écrivait : « Plus de scrupules : votre valeur a besoin de liberté Vivez ! »

C’est en 1920 qu’elle réussit à faire paraître son premier recueil Les Chansons et les Heures. Des circonstances providentielles firent qu’après quelque temps un exemplaire prêt à mettre au panier tomba entre les mains d’un jeune député radical qui se prit d’enthousiasme et fit connaître des poèmes dans son monde. Bientôt une foule d’agnostiques lui firent un grand succès, parmi eux Lucien Descaves, la fille de Clemenceau, la comtesse de Noailles, Estaunié, Raymond Escholier. Qu’ils en soient remerciés.

Pourquoi et comment ? Cette jeune fille très pure, mais intelligente, sensible et ardente à aimer, douée d’une énergie farouche, dans un corps débile souffrit toujours d’aimer ; elle soignait les malades, visitait les pauvres et souffrait de leur peine. Poète de l’amour et de la mort, elle était au cœur du problème du mal. Elle traitait ce problème sans ménagements comme le montre cette poésie écrite à la suite de la mort subite d’un jeune frère, trouvé sans vie le lendemain de Noël dans son petit lit :

Hurlement

Le jour s’en va. Sur la montagne
Es-tu parti dons la campagne
Ô mon petit ?
Tu n’es pas là, ni dans l’étable,
Ni dans ton lit.
Tu ne viens pas te mettre à table

……

J’ai ramassé tes hardes vides
Je les étends
Je cherche à voir, les yeux avides
Ton corps dedans.
Mais du tricot, mais de la veste
Aux bras pendants,
Il est parti. Plus rien ne reste.

Voici pourtant sur une manche
L’endroit jauni ;
Taché de beurre un jour, dimanche…
Je t’ai puni.
La tâche est là, le pot de beurre,
N’est pas, fini.
Toi seul n’es plus et tout demeure.

……

Que me veut-on ? Que j’aille et prie
Quand vient le soir
Leur Dieu, leurs saints et leur Marie
Pour te revoir ?
C’est contre eux tous que mon sang crie
De désespoir !
Ces loups du ciel, voleurs de vie !


Lorsqu’elle écrivait cette plainte d’une mère. Marie avait vingt-deux ans. Voici une pièce un peu postérieure appelée Bataille :

La douleur a fondu sur ma chair. La douleur
A passé renversant mon cerveau d’un coup d’aile.
Et je me suis battu seul à seule avec elle
Toute la nuit, sans voir, comme avec un voleur.

La douleur m’a jeté garrotté dans sa forge
Elle m’a retourné les deux yeux à l’envers
Pour m’empêcher d’y voir ; elle a tordu mes nerfs
Pour m’étrangler comme des cordes à ma gorge

……

Je brûlerai tes yeux pour éclairer mon livre
Je marcherai sur toi comme sur un chemin
Ton sang j’en ferai boire à tout le genre humain.
Je le lui servirai jusqu’à ce qu’il soit ivre.

Pour m’élever au ciel j’ouvrirai pas à pas
Dans ta chair les degrés d’une échelle vivante,
Je te commanderai, tu seras ma servante
Et quand je te crierai : « Chante ! » tu chanteras.


Des esprits distingués mais éloignés de la foi furent touchés par ce génie poétique. Qui n’a souffert ? Et même s’ils se sont habitués au péché (un péché efface l’autre) ils ne peuvent l’être au mal qui sen suit. Sans doute Marie Noël n’avait pas cette paix dont Jésus a dit : « Je vous laisse ma paix ; je vous donne ma paix : je ne vous la donne pas comme la donne le monde. Que votre cœur ne se trouble pas, ne s’effraie pas. »

Mais Dieu avait prévu qu’elle le connaîtrait, qu’elle l’aimerait en souffrant et qu’il lui fallait gagner cette paix à travers un corps misérable et des sentiments naturels puissants qui eussent voulu s’assouvir dans le monde.

Mais comment ces mécréants sincères, qui tous avaient plus ou moins cherché à se faire sur cette terre une place avantageuse, n’auraient-ils pas été touchés des chants d’une petite provinciale inconnue que sa vie simple (et son génie) entre son église et son foyer, avait préservée de ce monde dont la médiocrité perverse était pour eux comme une chaîne, un licol et des entraves ?

Trois peines sont autour de nous :
Naître, vivre et mourir au bout.

Trois misères ouvrent leur bec
Livide pour nous boire avec.

Trois heures nous attendent, trois nuits
Pour jeter nos pieds dans leur puits.

Trois gouffres pour tomber dedans…
Pourtant j’ai dans le cœur, pourtant

J’ai dans le cœur un fol chemin,
Pour nous enfuir, du sort humain,

J’ai dans le cœur et vous aussi
Une aile pour sortir d’ici.

***

J’ai dans le cœur un grand Amour
Qui de la terre fait le tour ;

Qui vole au monde, et pleure et prend
Le mal du monde au loin souffrant

Pour le porter entre mes bras
De femme comme un enfant las


(Chant de la nuit)

Il faudrait tout citer. Lisons ensemble encore quelques quatrains de la Berceuse de la Mère de Dieu :

Mon Dieu qui dormez faible entre mes bras
Mon enflant tout chaud sur mon cœur qui bat
J’adore en mes mains et berce, étonnée
La merveille, ô Dieu, que vous m’avez donnée.

De fils, ô mon Dieu je n’en avais pas
Vierge que je suis, en cet humble état,
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais vous Tout-puissant, me l’avez donnée.

…De bouche, ô mon Dieu ! Vous n’en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d’ici-bas,
Ta bouche de lait vers mon sein tournée,
Ô mon Fils, c’est moi qui te l’ai donnée !

De main, ô mon Dieu ! Vous n’en aviez pas
Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las.
Ta main, bouton clos, rose comme gênée,
Ô mon Fils, c’est moi qui te l’ai donnée !

De mort, ô mon Dieu ! Vous n’en aviez pas
Pour sauver le monde… Ô douleur là-bas…
Ta mort d’homme, un soir, noire, abandonnée
Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée…


Marie Noël resta toujours en dehors de ce monde qui l’honorait. La fille de Clemenceau disait : « Pourvu qu’elle ne devienne pas une femme de lettres ! » Pas de risque. Plus tard quand les visites affluèrent des deux mondes, elle s’écriait : « J’ai trahi ma solitude ! » Et elle devait, en été, partir de chez elle et ne donner son adresse qu’aux amis sûrs, pour pouvoir travailler tranquille.

***

Mais en attendant, le fait de se sentir comprise lui rendit confiance, et la guérit de l’excès de sa sauvagerie. Elle ne cessa pas pour cela de souffrir. Dieu avait conduit cette âme puissante. Elle avait en nomme passé par une sorte de nuit de l’esprit sans perdre la foi mais sans amitié spirituelle, sans conseiller sagace, jusqu’à ce qu’on lui fit connaître l’abbé Mugnier. Mais sa santé fut toujours médiocre. Elle eut encore des troubles physiques entre 1925 et 1928 qui atteignirent son âme. Puis elle passa dans la paix la fin de sa longue vie, non sans toujours souffrir dans son corps. Elle fut à peu près aveugle les vingt dernières années et ne pouvait plus voir le soleil dorer l’herbe ou ces printemps qu’elle avait craints autant qu’aimés.

Qu’est-ce que le printemps, ô Jésus mon doux Maître ?
L’Ange des révoltes peut-être,
Qui change d’un regard et la terre, et les eaux
Pour me séduire, et m’agite neuve et rebelle.

……
Toi qui dans le jardin as rencontré Marie
Que feras-tu, jardinier de Pâque fleurie,
Pour me défendre du printemps ?


Aussi disait-elle plus tard, «… après Ténèbres je chanterai Laudes parce que les griffes noires du mystère se sont desserrées, laissant mon cœur monter au ciel comme un petit oiseau qui l’a échappé belle. »

Si les « mécréants » firent le succès de la première œuvre de Marie Noël, Les Chansons et les Heures, ils n’en parlèrent pas les premiers. Victor Giraud avait fait dans la Revue des Jeunes de février 1921 un article qu’il terminait en disant – « Si ces vers n’étaient pas demain dans la mémoire de tous ceux qui aiment la grande poésie religieuse, j’en serais bien surpris. » Mais qui lisait la Revue des Jeunes parmi les catholiques ? Cette fameuse « ouverture au monde » dont on nous fatigue les oreilles n’était que trop avancée il y a cinquante ans. Il pouvait y avoir deux cents catholiques pour voir jouer le délicieux Noël sur la place de Ghéon ; le même soir ils étaient dix mille à écouter des saletés dans les théâtres du Boulevard.

Il y a longtemps que la société chrétienne est à peu près dissoute ; on veut l’achever ; nous ne marchons pas ; car ce qui était « missionnaire » c’était d’écrire et de faire jouer le Noël sur la place même devant deux cents personnes, non de recommander à notre jeunesse Gide et Sartre plutôt que Péguy et Claudel.

***

D’ailleurs les catholiques pouvaient tiquer sur certaines choses ; d’abord sur des éloges qui portaient à faux et sur des interprétations erronées de la pensée comme de la personne, de Marie Noël. Elle-même donnait prise ; nous avons cité cette chanson. « Hurlement » dont la fin décrit jusqu’au blasphème la douleur d’une mère. Mais avec raison l’abbé Mugnier lui avait dit : « Ne changez rien ; ce qui n’est pas permis à un prédicateur, un théologien, est concédé à l’être qui vole entre ciel et terre comme vous. Par vos hardiesses vous atteignez et émouvez des âmes frappées, qui ont à se plaindre de la Destinée et auxquelles nous répétons inlassablement : Soumettez-vous ! Ne touchez pas à votre poésie… Personne comme vous n’interprète nos larmes, nos cris, nos rébellions… »

L’abbé Mugnier avait raison ; il : ne pouvait guérir autrement cette âme endolorie par le scrupule et la nuit de son esprit. Et puis le succès la rassura sur l’opportunité de son travail. Péguy parlant des personnages de Polyeucte dit à peu près : Polyeucte avant son sacrifice est heureux de laisser dans le noble cœur du païen Sévère un point d’inquiétude par où la grâce puisse pénétrer. C’est ainsi que Marie Noël réussit à se faire écouter des impies et à les toucher. Le Chant de la divine Merci n’est qu’une longue prière de Jésus à son Père :

Le Dieu qui créa la terre
Dans la nuit l’entend gémir.
Son enfant lui dit : « Mon Père
Quand donc pourrons-nous dormir ?

Si le cri de votre ouvrage
Ne s’apaise pas un peu,
Je n’aurai pas le courage
D’être éternellement Dieu.

Père, ô Sagesse profonde
Et noire, Vous savez bien
À quoi sert le mal du monde
Mais le monde n’en sait rien.
……

Je veux inclinant la tête
Chercher à travers la Mort
– La Mort que pour avez faite –
Ce cri qu’il pousse si fort.

……

Cette longue prière est suivie de l’Appel au Berger :

Berger, Berger solitaire
Qui songes, autour de toi
Tout le bonheur de la terre
S’étend derrière les bois.

En rond la terre festoie
Derrière l’humble horizon…
Berger, quelle est dans sa joie
La place de la maison ?

Berger, quelle route ouverte
Te mène vers quel amour ?
……

Berger que l’air de la plaine
Entraîne aux cieux d’alentour,
Berger je suis une reine
Qui vient te prier d’amour.

Berger je pleure à la ronde
J’ai besoin d’un grand baiser,
Je suis la Douleur du Monde
Berger, veux-tu m’épouser ?

J’ai dans le vent, j’ai dans l’ombre
Trop de brebis à garder,
Seule, par un temps si sombre,
Sans personne pour m’aider.


Suivent vingt-quatre quatrains aussi beaux qui s’achèvent par ceux-ci :

……… Berger viens !
Viens dans les ronces, marie
Tes pieds blessés aux miens,

Donne-moi tes mains couvertes
De blessures. Viens et tiens
La porte du ciel ouverte
Pour que mes petits – les tiens –

Qu’une grande sueur inonde
Entrent là se reposer…
Je suis la Douleur du Monde,
Berger, veux-tu m’épouser ?


***

Marie Noël composait très bien, en véritable artiste consciente de son art, chacun des volumes qu’elle publiait.

Elle a dit elle-même en quel ordre : « Quand vos lecteurs auront admis, une fois pour toutes, ma façon à moi de faire mes bouquets de trois couleurs différentes – Chants pour moi – Chants pour les autres – Chants d’Évangile – vous n’aurez plus qu’à leur présenter, comme vous voudrez, les thèmes de mon œuvre : l’Amour, ou ce qui m’en tint lieu, la tendresse passionnée, la Pitié, la Mort, le sentiment religieux, la dévotion à Marie… etc. Sans vous inquiéter d’aucune date… »

Le Chant de la Divine Merci que nous venons de citer, l’Appel au Berger, ainsi qu’un grand dialogue d’Adam et d’Ève achèvent les Chants de la Merci.

Le poème appelé « Jugement » termine les Chants et Psaumes d’Automne. Marie Noël l’appelait sa confession générale. Elle s’y accuse par quatre fois et se défend mêmement à chaque fois. Elle s’accuse en alexandrins et se défend en vers plus courts. Nous laissons au lecteur qui ne les connaîtrait pas le soin de découvrir ces trésors. Citons pourtant quelques vers de la seconde Défense qui la font connaître :

Père, Je t’ai livré mon cœur
Comme un drôle qui ferait peur
Aux routes, et qu’on emprisonne
Mais s’il erre, mais s’il frissonne
De froid pâle, de longue faim,
Il n’a jamais pris de cœur à personne,
Ô Père sur le grand chemin.


S’il était des chrétiens pour s’inquiéter des audaces non conformistes du poète, d’autres leur cherchaient un sens religieux. Il parut au Canada une thèse sur la Poésie mystique de Marie Noël. On y interprétait quelques-uns des poèmes comme des cantiques spirituels à la manière de S. Jean de la Croix, ou comme le Cantique des Cantiques.

Ô mon amour, mon seul amour
Si le savais par quel chemin
Tu t’es en allé sans retour,
Je le prendrais, j’irais sans fin…


Et Marie Noël répondait à l’auteur : « Je fus une jeune fille humaine. Tout simplement. Si je n’ai pas connu l’Amour en fait, j’en ai beaucoup rêvé, j’en ai souffert, de cœur, comme n’importe laquelle de mes semblables du même âge… »

Mais comme elle ajoute dans ses notes : « L’amour humain, certes, je ne l’ai pas connu, ni même désiré… » On peut se demander si elle se connaissait bien elle-même et on se dit qu’elle a manqué sur ses vingt ans d’un conseiller, ou d’une conseillère, charitable et clairvoyant. L’amour dévorant qu’elle portait aux malades, aux pauvres, aux mourants il semble qu’une pichenette eût suffi pour placer la jeune fille sur son axe spirituel. Mais Dieu voulait qu’elle souffrît pour chanter, et finalement cette douleur allait à « la louange de la gloire de la grâce ». Cet amour qu’elle aimait d’amour, quelle source avait-il sinon d’être l’image de Dieu en nous ?

***

Le Chants et Psaumes d’Automne sont au sommet de l’œuvre du poète. Étonnons-nous et admirons. Dieu a donné à une France impie et persécutrice en ce début du vingtième siècle trois grands poètes chrétiens. Satan est le maître de l’État et de l’enseignement (par beaucoup de naïfs et d’innocents, il faut le dire). Dieu a envoyé le contrepoison en ses poètes et Satan les cache autant qu’il le peut. Certes, Péguy, Claudel, Marie Noël n’habitent pas les mêmes cantons de l’âme. Les deux premiers étaient de très grands esprits. Claudel n’a pas caché ses passions et ses faiblesses, mais il en a tiré une vue forte et profonde des voies de la conversion.

Le Père Cailhava nous disait : « J’ai déjà converti Claudel trois fois, je ne désespère pas de le faire une quatrième. » Péguy, si différent, avouait : « Je suis un pécheur, mais dans mon œuvre il n’y a pas de péché. » Son œuvre est une épopée du salut. Marie Noël vécut intellectuellement dans l’ombre de la foi des « petits ». Elle n’avait nullement l’esprit spéculatif mais ses dons poétiques sont égaux à ceux des plus grands et pour expliquer ce que j’entends par ces cantons de l’esprit, on peut dire que ce trésor de sentiments, de connaissance et d’amour que Marie Noël a déployé dans son œuvre entière se trouve résumé dans celle de Péguy par quelques quatrains de la Prière de confidence dans la cathédrale de Chartres :

Quand il fallut s’asseoir à la croix des deux routes
Et choisir le regret d’avec le remords,
……

Vous seule savez, maîtresse du secret
Que l’un des deux allait en contre-bas,
Vous connaissez celui que choisirent nos pas
Comme on choisit un cèdre et le bois d’un coffret

Et non point par vertu,
etc.

Voilà tout ce qu’on sait de ce drame intérieur de la vie de Péguy… de ce drame qui emplit l’œuvre de Marie Noël. Aussi est-elle plus accessible et plus simplement humaine. Ce qu’a été Villon, ce qu’a été Verlaine, elle l’a été pour notre temps. Voyez à quel point Dieu se rit de nos conventions ! Un mauvais garçon, un velléitaire finissant en ivrogne, une enfant de Marie, voilà ses champions. Car Villon reste surtout l’auteur de la Ballade des Dames du Temps jadis et de la Prière de sa Mère à Notre-Dame. Verlaine est l’auteur de Sagesse.

Mais, la jeune fille est plus forte et plus énergique que ses devanciers, elle voit plus large et plus profond, elle est plus humaine qu’ils ne furent parce qu’elle se laissa mener par la divine Sagesse, et celle qui dans la liturgie se déclare la Mère du Bel Amour, de la crainte, de la connaissance et de la Sainte Espérance.

***

Son art proprement dit serait-il inférieur ? Que non pas. Ses premiers critiques l’accusaient de maladresses parce qu’elle prenait des libertés avec la prosodie et que la rime était souvent remplacée par, l’assonance ; ses vers pas toujours égaux. Mais elle se rendait compte, et elle l’a dit, que du mouvement de l’esprit devait se dégager un rythme libre qui débordait toute la prosodie. D’où les enjambements, les césures totalement imprévues, ces vers de neuf pieds, de onze pieds pas toujours réguliers. « Une nouvelle forme rythmique a traduit pour moi les oscillations de ce combat par l’alternance en des strophes quasi régulières de vers classiquement mesurés et d’autres vers de onze ou neuf pieds, coupés sans règle, alexandrins ou décasyllabes dévoyés, chancelants, qui se perdent, se cherchent, se retrouvent, se reperdent encore sans pouvoir se poser en paix, si ce n’est parfois à la fin de tel poème comme le Chant dans le vent ou la Prière d’après la vie où le dernier vers reprend pied, retombe d’aplomb et se fixe, après la crise, dans la maîtrise reconquise de soi-même. »

L’art de Marie Noël est, comme on le voit, très conscient, très précis et solidement étudié. Elle mit cinq ans à écrire Jugement. Et dans la régularité (qui n’est toujours qu’apparente dans le vers français grâce aux e muets qui ne sont jamais tout à fait muets) cet art est toujours libre.

Citons des exemples de ces Chants inquiets :

Écolière

C’est une pauvre petite peine
Qui revient de l’école ce soir
À l’heure où le chemin se traîne
Où le fond des bois est tout noir

Elle est allée en classe apprendre
À souffrir grand, à souffrir droit,
Comme Notre-Seigneur en croix,
Mais elle n’a pas su s’y prendre.

C’est l’heure où l’ombre sort du buisson,
Où le vent qui bouge effraie un saule…
Elle n’a pas su sa leçon
Et pleure, sa croix sur l’épaule.


Et voici la strophe dont parle plus haut la poétesse :

Un soupir de vous sera mon dernier être,
Je passerai… je n’aurai plus jamais de moi
Plus jamais ni vent ni nouvelle… Mon Maître,

Voulez-vous, autre chose ? Ah ! Que voulez-vous ?


C’est la liberté rythmique du chant grégorien qu’elle aima et regretta véhémentement. Car elle était musicienne et bonne pianiste. Elle a composé la musique et l’accompagnement de ses « Chants sauvages » qui ont été publiés à part et dont le texte se trouve dans les Chants et psaumes d’Automne. Hurlement est l’un d’eux. Ce n’est pas une musique ajoutée, elle est venue avec le texte poétique.

Beaucoup de ses chansons sans musique sont proches par l’esprit de nos anciennes chansons populaires qui sortent du temps où les hommes de génie, au lieu d’aller « dans les écoles », coupaient du bois ou restaient à la queue des vaches. Pour montrer quelle tradition Marie Noël ressuscitait spontanément et comme elle appartenait à son terroir bourguignon, voici le début du psaume de la Vierge folle :

Notre-Seigneur viendra ce soir
– Sortez mes sœurs, partez mes sœurs –
Notre-Seigneur viendra ce soir
De très loin par les pays noirs.

J’ai pris ma lampe dans mes mains
– Partez mes sœurs, allez mes sœurs –
J’ai pris ma lampe dans mes mains
Pour l’accompagner en chemin.


Et voici l’une de ces admirables chansons bourguignonnes recueillies par Maurice Emmanuel :

La maoh mariée

Mon, père tôt m’a mariée
(Le chœur :) Il est temps de nos en aller
M’a mariée ben tristement
(Le chœur :) Allons-nos-en
Il est temps de nos en aller
La nuit nos prend.


Les caractères provinciaux sont très accusés en France. C’est très heureux. Marie Noël, malgré sa vie très simple et ce flot de lave brûlante qu’elle cachait dans son cœur, demeurait bourguignonne non seulement par cette force et grandeur naturelle qui est la marque des grands hommes de cette contrée, S. Bernard, Bossuet, Rameau, mais aussi par les manières.

Elle était affable à la manière du pays et plaisantait même, sans hardiesse quoiqu’avec charité toujours, mais avec la drôlerie particulière à la Bourgogne et que vous retrouvez dans les Noëls de Bernard La Monnaye. Et c’est ainsi qu’elle passait inaperçue même des siens.

Commit-elle une faute grave dans sa vie ? J’en doute fort, elle garda dans la foi la simplicité d’un enfant. Le jour de sa mort, à deux heures du matin, elle dicta une lettre pour deux vieux amis, leur souhaitant bon Noël, et demandant des prières. La personne dévouée qui la veillait ajouta sa carte avec un mot pour dire que Marie Noël était très mal ; elle cacheta la lettre, mais à cinq heures ajouta au dos que Marie Noël venait de mourir « entourée des anges ». Elle récrivait un peu plus tard que Marie Noël avait reçu la communion en viatique si peu avant de mourir qu’elle avait refermé sa bouche « comme on referme un tabernacle ». Marie Noël avait encore grâce à Dieu réussi sa dernière œuvre, car dans les Chants d’Arrière Saison qui parurent en 1961 il y a un poème appelé Viatique qui commence et finit ainsi :

Ô vous qui me donnez à boire,
Il est trop tard. Je ne bois plus.
Pain, et vin sont en la mémoire
De ma chair à jamais perdus.

Ô vous qui m’essuyez la face
À quoi bon ce linge ? A quoi bon
Laver ce visage qu’efface
Déjà la souillure sans nom ?

Que faites-vous toutes mains vaines,
Au bord blême de ce proscrit ?
Que tentez-vous, ô toutes peines ?…

Allez me chercher Jésus-Christ !

……

Pour en ami faire être qui dure.
Envers et contre mort, jetez
À corps et âme cette pure
Parcelle de ressuscité.

Jetez, en ma perte,
Dans la béante obscurité
De ma dernière bouche ouverte
La semence d’Éternité.


Elle fut ensevelie avec son voile de première communiante qu’elle avait conservé à cet usage et sur sa demande l’Église consentit à ce que l’office de ses funérailles fût l’office latin traditionnel chanté en grégorien.

Henri Charlier.

Les œuvres de Marie Noël sont publiées chez Stock. Raymond Escholier a publié chez Fayard un ouvrage sur Marie Noël La Neige qui brûle qui est le meilleur et le plus autorisé de ceux qui ont pu paraître ou paraîtront car il a été écrit à l’aide de notes secrètes prêtées par la poétesse qui a dit : « Mes Mémoires, c’est vous qui les écrivez. » Tout ce que nous ne connaissons pas directement vient de ce livre.


La discussion

 Un petit air de (Marie) Noël, de Abel [2006-12-16 15:28:07]
      Un doute, de Azerty [2006-12-16 17:23:12]
          Vous avez parfaitement raison,, de Abel [2006-12-16 17:35:47]
      A peine forcé..., de Vianney [2006-12-16 17:56:37]
          [réponse], de de Sailly [2006-12-16 19:39:54]
              Oui, mais, de Vianney [2006-12-16 19:44:23]
                  [réponse], de Stylus Phantasticus [2006-12-16 19:48:16]
                      [réponse], de de Sailly [2006-12-16 20:07:15]
                          Vaste débat, de Vianney [2006-12-16 21:19:40]
                              Les lettres classiques, de Ambroisine [2006-12-16 22:01:53]
                                  [réponse], de Stylus Phantasticus [2006-12-16 23:16:46]
                                      ça sent la prépa chartes, de abbé F.H. [2006-12-17 14:40:52]
                                          Eh oui, de Stylus Phantasticus [2006-12-17 17:25:35]
                                              vi..., de abbé F.H. [2006-12-17 17:53:53]
                                                  Pire :, de Stylus Phantasticus [2006-12-17 18:37:15]
                                                      pire?, de abbé F.H. [2006-12-17 18:40:32]
                                                          Et les autres ?, de Thomas [2006-12-17 19:05:13]
                                                          Eh non, de Stylus Phantasticus [2006-12-17 20:15:37]
                                  2 - 2 - 2 - 2, de John DALY [2006-12-17 14:37:35]
                                      Vous avez mal compris le sens de mon propos !, de Ambroisine [2006-12-17 15:04:45]
                                          Merci de m'avoir rassuré..., de John DALY [2006-12-17 19:19:01]
                                              Là, j'avoue, de Ambroisine [2006-12-17 21:52:23]
                          [réponse], de Stylus Phantasticus [2006-12-16 21:23:48]
                          Les maîtres chrétiens des langues de l'antiquit [...], de John DALY [2006-12-16 21:26:53]
                              [réponse], de de Sailly [2006-12-16 21:46:39]
                                  Toujours les mêmes comparaisons, de John DALY [2006-12-17 09:44:02]
                                      en effet, de de Sailly [2006-12-17 22:03:26]
      Retour à Marie Noël..., de Antonio Thomas [2006-12-16 23:19:22]
          Musique ? Ah combien c'est vrai puisque..., de Abel [2006-12-17 05:17:54]
              Marie Noël ou l'art de surnaturaliser sa souffran [...], de Therese 732 [2006-12-17 15:12:13]
      Un ami me diasait hier au soir, de Abel [2006-12-18 09:58:04]