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JUILLET 2003 A MARS 2011

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Auteur : Abel
Sujet : Dom de Monléon : Fuir l'élèvement du cœur
Date : 2006-09-15 06:24:40

Suite de la lecture de Dom de Monléon : Les instruments de perfection. Voir le chapitre précédent ici.

Fuir l’élèvement du cœur
Elationem fugere.

L’esprit de contention, dont il a été question au chapitre précédent, a sa racine dans l’orgueil : « S’ils ne commençaient pas par s’enfler dans leur cœur, dit saint Grégoire, parlant des hérétiques, ils n’en viendraient point aux discussions pour soutenir des affirmations erronées. » Saint Benoît donc, après avoir nommé la contention, remonte tout naturellement à la cause dont elle procède, et qui n’est autre que l’elatio, ou élèvement de l’esprit. L’elatio est une forme de l’orgueil. Notre Bienheureux Père a précisé, au Prologue de sa Règle, le sens dans lequel il entend cette expression, lorsqu’il parle de ceux qui « s’élèvent – se reddunt elatos – de leur bonne observance ». Le vice qu’il veut désigner ici, c’est le sentiment de vanité secrète qui s’allume dans le cœur du religieux, précisément parce qu’il est bon religieux, parce qu’il est fidèle à sa règle, assidu à l’office, exact à garder les moindres observances et à pratiquer les vertus. De tous les périls auxquels le moine se trouve exposé, il n’en est pas de plus subtil que celui-là : il s’insinue partout, et il est extrêmement difficile à découvrir. Les plus grands saints eux-mêmes en ont senti la morsure, et nombre de solitaires, après avoir atteint aux vertus les plus hautes, pratiqué les mortifications les plus dures, nourri les désirs les plus fervents, se sont perdus pour n’avoir pas su discerner et détruire, dans le jardin de leur âme, cette plante vénéneuse.

« On a vu souvent des hommes, écrit saint Grégoire, à qui leur grande vertu a été l’occasion de leur perte. Pour s’être témérairement appuyés sur leurs propres forces, ils sont tombés soudain, devenus négligents à se garder. Il arrive en effet que le combat contre les vices engendre dans l’esprit une certaine complaisance en soi-même : l’homme se relâche alors de la crainte qui le rendait vigilant, et, confiant en sa propre valeur, s’abandonne à une trompeuse sécurité. Mais le démon, témoin de ce laisser-aller, se met à lui représenter tout le bien qu’il a fait pendant sa vie ; il enfle son cœur, il l’exalte, il lui persuade qu’il est plus vertueux qu’aucun de ses semblables. Il advient de là que, aux yeux du juste Juge, l’homme qui suppute ainsi ses propres mérites se précipite dans un abîme : tandis qu’il s’élève à ses propres yeux, il s’abaisse dans la pensée divine. C’est aux âmes qui s’enorgueillissent ainsi qu’il est dit : Plus vous vous croirez belle, plus vous descendrez [Ez. XXXII, 19]… À elles encore s’adresse ce reproche que le Prophète faisait à Jérusalem : Tu étais accomplie, grâce à ma beauté que j’avais posée sur toi, dit le Seigneur : et tu as eu confiance dans celle beauté, et tu t’es pervertie en ton propre nom [Ez. XVI, 14, 15]… »

c’est-à-dire : tu t’es pervertie à partir du moment où tu as cherché non plus la gloire de mon nom, mais celle du tien.

Deux choses contribuent à rendre la vaine gloire particulièrement dangereuse : d’une part, la variété infinie des moyens qu’elle emploie pour attaquer l’âme ; et, d’autre part, l’aliment qu’elle trouve dans les vertus qu’elle rencontre, et jusque dans les propres défaites qui lui sont infligées. Les autres vices ne nous attaquent qu’en certains points déterminés : la vaine gloire, elle, se glisse partout. On la retrouve dans la démarche, dans le vêtement, dans la façon de se tenir, dans la manière de parler, dans celle de chanter, dans l’étendue des connaissances que l’on possède, dans l’autorité que l’on exerce, dans le soin que l’on met à garder le silence, dans la pauvreté, dans l’obéissance et jusque dans l’humilité.

« Le soleil répand sa lumière sur toutes les créatures, écrit saint Jean Climaque, et la vaine gloire répand son venin sur toutes nos bonnes œuvres : si, par exemple, je jeûne, j’en ai de la vanité ; si je romps mon jeûne afin de cacher cette mortification, j’en ai encore de la vanité, et je m’en glorifie en moi-même comme d’une adresse sainte et louable. Lorsque je me vois magnifiquement vêtu, j’en suis tout vain et glorieux ; et lorsque je quitte ces habits magnifiques pour en prendre de pauvres et de misérables, je le suis encore. Si je parle, je tire de la gloire de mes discours ; et si je me tais, j’en tire de mon silence. De sorte que cette passion pourrait se comparer à ces pièges de fer à trois pointes, qui, de quelque côté que vous les jetiez, en ont toujours une droite pour percer les pieds de ceux qui marchent dessus. »

Les Pères ont comparé encore ce vice à la bulbe de l’oignon. À peine en a-t-on retiré une pelure qu’on en trouve une autre, et on a beau continuer, on en trouve toujours. Les autres défauts se combattent par l’acquisition des vertus qui leur sont opposées, et ils diminuent dans la mesure où celles-ci se développent. La vaine gloire, au contraire, s’accommode fort bien du commerce des vertus. Les progrès que l’on fait dans la pénitence, dans la piété, dans la charité, etc. lui deviennent aisément matière à s’exalter davantage : elle les détourne à son profit et entraîne ainsi l’homme dans des illusions d’autant plus dangereuses qu’il se croit plus fort. « Jamais la fragilité humaine n’est en sûreté, écrit saint Jérôme, et plus nous faisons de progrès dans la vertu, plus nous devons craindre d’être précipités de ces hauteurs. »

C’est pourquoi l’auteur sacré a soin de dire, au livre de la Genèse, que Dieu avait placé l’homme dans le Paradis terrestre, non seulement pour cultiver celui-ci, mais aussi pour le garder [Gen. II, 15]. Il faut savoir, en effet, qu’au sens moral, le Paradis terrestre est la figure de la vie religieuse, ou de la vie parfaite ; c’est le jardin fermé, séparé du monde, où l’âme s’adonne à la culture des différentes vertus, symbolisées par les essences multiples des arbres que Dieu avait placés dans ce lieu de délices. Mais il ne lui suffit point de les faire croître : il faut encore qu’elle les protège contre un ennemi toujours prêt à les ravager. Car le démon s’attache avec une ténacité particulière à ceux qui font des progrès dans le bien : ne pouvant les entraîner au péché de la chair, il s’efforce de les perdre en leur inspirant des sentiments de vaine gloire et de présomption. Les anciens Pères nous ont transmis le souvenir de quelques-unes des chutes retentissantes que firent au désert, faute de s’être ainsi gardés, des solitaires renommés pour leur mérite. Palladius, par exemple, rapporte l’histoire d’un certain moine Valens, qui vécut longtemps dans une grande austérité, mais que ses pénitences extraordinaires enflèrent peu à peu d’un secret orgueil, au point qu’il refusa un jour avec hauteur quelques friandises que lui faisait porter saint Macaire d’Alexandrie. Le démon comprit à ce signe que l’homme était mûr pour la ruine : la nuit suivante, il se manifesta à lui sous la figure du Christ, escorté d’un millier d’anges portant des flambeaux allumés. Il l’invite à se prosterner et à l’adorer, ce que le malheureux, ravi, s’empresse de faire. Le lendemain, encore tout plein de la faveur insigne dont il croyait avoir été l’objet, Valens se présente à l’assemblée des frères et déclare : « Moi, je n’ai pas besoin de communier, car j’ai vu le Christ aujourd’hui. » Sur quoi, continue l’auteur, les Pères, comprenant l’illusion dont il était victime, se saisirent de lui et le mirent aux fers, jusqu’à ce que leurs prières et leurs bons offices eussent réussi à détruire la haute opinion qu’il avait conçue de lui-même, et à le ramener dans le droit chemin.

Sans doute, de tels exemples sont rares. Dieu les permet cependant pour notre instruction, afin de montrer à tous combien il est dangereux de ne pas se garder contre la vaine gloire. L’âme qui se laisse gagner par ce vice se détourne infailliblement de la recherche de Dieu. Elle cède peu à peu à la séduction des pensées qui l’amusent. Elle néglige de s’examiner, elle oublie ses fautes passées et ses défauts présents ; elle se complaît au contraire dans le souvenir des bonnes œuvres qu’elle a accomplies ; elle se croit des qualités exceptionnelles et se persuade qu’elle réussirait à merveille dans les charges les plus élevées, dans le gouvernement d’un monastère ou celui d’un diocèse, dans la prédication, dans la direction des âmes, etc. Elle se laisse bercer par son imagination, qui l’emporte en des aventures où elle lui donne toujours le beau rôle. Elle vit dans une sorte de rêve et en jouit comme si c’était une réalité.

Cassien rapporte à ce sujet une histoire bien connue, mais si savoureuse qu’on la relit toujours avec plaisir :

« Je me souviens, dit-il, de l’aventure d’un vieillard que je connaissais lorsque j’habitais le désert de Scété. Il allait un jour rendre visite à un frère, et, en approchant de la porte de sa cellule, il l’entendit parler à l’intérieur. Il s’arrêta un instant pour écouter quel passage de l’Écriture Sainte il lisait ou récitait selon l’usage des solitaires. Il fut bien surpris, dans sa pieuse curiosité, de reconnaître que l’esprit de vaine gloire égarait ce pauvre religieux, qui se croyait dans une église et faisait un sermon. Le bon vieillard voulut en attendre la fin ; mais il reconnut que le solitaire changeait de ministère et faisait les fonctions de diacre à la messe des catéchumènes. Il frappa enfin. Le religieux sortit et salua son visiteur avec tout le respect qu’il avait l’habitude de lui témoigner ; mais comme sa conscience était troublée de ce qu’il venait de faire, il lui demanda s’il avait eu le malheur de le faire attendre trop longtemps à la porte. Le vieillard lui répondit en souriant : J’arrivais lorsque vous chantiez la messe des catéchumènes. »

Contre un vice aussi insinuant et aussi tenace, que faire ? Il semble qu’aucun moyen n’en puisse venir à bout, et l’on comprend que de saints Docteurs aient écrit : « L’unique remède contre la vaine gloire, c’est de prier Dieu qu’il daigne nous en délivrer. » À la prière, cependant, il faut joindre l’exercice de l’humilité : il n’est pas douteux que les divers degrés de cette vertu, tels que les détaille saint Benoît, ne soient autant de préservatifs contre l’élèvement intérieur. En outre, les maîtres de la vie spirituelle préconisent, d’une façon particulière, l’observation des trois règles suivantes :
– 1°/ ne jamais rien entreprendre pour un motif de vanité, se souvenant qu’à vouloir attirer sur soi la louange des hommes, on accumule sur sa tête les sujets de honte pour le jour du jugement. Dieu, dit le Prophète royal, a dispersé les ossements de ceux qui ne cherchent qu’à plaire aux hommes ils ont été couverts de confusion, parce que Dieu les a méprisés [Ps. LII, 6] ;
– 2°/ avoir soin, lorsqu’on a commencé quelque bonne action, de garder pure jusqu’au bout l’intention qui nous l’a fait entreprendre, de peur que la vanité ne vienne gâter le fruit de notre effort ;
– 3°/ éviter tout ce qui est de nature à attirer sur soi l’attention ou les louanges des hommes. L’amour-propre nous pousse sans cesse à rechercher les distinctions, les hautes dignités, les situations en vue, et tout ce qui est propre à exciter l’admiration de la foule : il vaut mieux, à l’exemple de Notre-Seigneur et de ses saints, s’efforcer de fuir ces honneurs, d’en comprendre la vanité, et laisser là, de bon cœur, toute cette gloire humaine, qui n’est qu’une ombre, pour obtenir de Dieu, au dernier jour, la seule gloire vraie, celle de l’éternité.


La discussion

 Dom de Monléon : Fuir l'élèvement du cœur, de Abel [2006-09-15 06:24:40]
      Une perle... merci Dom de Monléon..., de Glycera [2006-09-15 14:53:24]