« L’encyclique Deus Caritas est »
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A un monde moderne sans Dieu, Benoît XVI explique comment Dieu est amour
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A l’heure de la promotion morale et juridique de l’homosexualité, Benoît XVI honore le mariage monogamique
DEUS CARITAS EST. C’est sur cette parole de la Première Lettre de saint Jean que s’ouvre (loin des spéculations de ces dernières semaines) la toute nouvelle, la toute première encycliquedu pape Benoît XVI. Parce que, affirme-t-il d’emblée, elle exprime « avec une particulière clarté ce qui fait le centre de la foi chrétienne ».
Et le Saint-Père le répète peu après : «
Nous avons cru à l’amour de Dieu : c’est ainsi que le chrétien peut exprimer le choix fondamental de sa vie. »
Tout d’abord, dans une première partie intitulée « L’unité de l’amour dans la création et dans l’histoire du salut », Benoît XVI, après avoir dressé le constat que le terme amour est aujourd’hui
galvaudé, recherche, en explorant ses deux dimensions : l’
eros (amour charnel et désir) et l’
agapè (amour de l’autre qui veut le bien de l’autre), quelle en est la nature.
La seconde dimension résume bien l’histoire du Christ. «
Qui cherchera à conserver sa vie la perdra. Et qui la perdra la sauvegardera, dit Jésus – une de ses affirmations qu’on retrouve dans les Evangiles avec plusieurs variantes.
Jésus décrit ainsi son chemin personnel, qui le conduit par la croix jusqu’à la résurrection ; c’est le chemin du grain de blé tombé en terre qui meurt et qui porte ainsi beaucoup de fruit. Mais il décrit aussi par ces paroles l’essence de l’amour et de l’existence humaine en général, partant du centre de son sacrifice personnel et de l’amour qui parvient en lui à son accomplissement. »
Mais l’amour, ajoute-t-il, n’existe réellement que dans la relation entre ces deux dimensions : donner et recevoir. « Celui qui veut donner de l’amour doit aussi le recevoir comme un don. L’homme peut assurément, comme nous le dit le Seigneur, devenir source d’où sortent des fleuves d’eau vive. Mais pour devenir une telle source, il doit lui-même boire toujours à nouveau à la source première et originaire qui est Jésus-Christ, du coeur transpercé duquel jaillit l’amour de Dieu. »
Si ces deux dimensions viennent à être séparées, il n’y a plus alors qu’une caricature de l’amour. Et Dieu, la Bible le montre nettement, aime l’homme.
« L’amour passionné de Dieu pour son peuple – pour l’homme – est en même temps un amour qui pardonne. Il est si grand qu’il retourne Dieu contre lui-même, son amour contre sa justice. Le chrétien voit déjà poindre là, de manière voilée, le mystère de la croix : Dieu aime tellement l’homme que, en se faisant homme lui-même, il le suit jusqu’à la mort et il réconcilie de cette manière justice et amour. »
En Adam et Eve, la
seule chair est déjà l’idée force du mariage. « A l’image du Dieu du monothéisme, correspond le mariage monogamique.
Le mariage fondé sur un amour exclusif et définitif devient l’icône de la relation de Dieu avec son peuple et réciproquement : la façon dont Dieu aime devient la mesure de l’amour humain. »
Et c’est, souligne le Pape,
avec un réalisme inouï, que Jésus-Christ a donné chair et sang aux concepts.
« Quand Jésus, dans ses paraboles, parle du pasteur qui va à la recherche de la brebis perdue, de la femme qui cherche la drachme, du père qui va au devant du fils prodigue et qui l’embrasse, il ne s’agit pas là seulement de paraboles, mais de l’explication de son être même et de son agir. Dans sa mort sur la croix s’accomplit le retournement de Dieu contre lui-même, dans lequel il se donne pour relever l’homme et le sauver – tel est l’amour dans sa forme la plus radicale. Le regard tourné vers le côté ouvert du Christ, dont parle Jean, comprend ce qui a été le point de départ de cette encyclique :
Dieu est amour. C’est là que cette vérité peut être contemplée. Et, partant de là, on doit maintenant définir ce qu’est l’amour. A partir de ce regard, le chrétien trouve la route pour vivre et pour aimer. »
Cette route aboutit à l’Eucharistie, dans laquelle le
Logos des anciens est devenu nourriture, comme amour. Et dans laquelle le chrétien est appelé à une
participation et à une
union. Celle-ci fait de la communauté un seul corps, toute limitation étant abolie, de telle manière que, en Dieu, chacun de ses enfants est notre prochain.
Dans la seconde partie, « L’exercice de l’amour de la part de l’Eglise en tant que “
communauté d’amour” », Benoît XVI analyse le service de la charité, le service de l’amour du prochain exercé d’une manière communautaire et ordonnée, qui est, aux premiers jours de l’Eglise, la
diaconia.
Après un long développement, à la lumière de la doctrine sociale de l’Eglise, sur les relations entre justice et charité, le Pape scrute les limites de l’oeuvre caritative, pardelà le bénévolat et l’unité des chrétiens.
« … La charité ne doit pas être un moyen au service de ce qu’on appelle aujourd’hui le prosélytisme. L’amour est gratuit. Il n’est pas utilisé pour parvenir à d’autres fins. Cela ne signifie pas toutefois que l’action caritative doive laisser de côté, pour ainsi dire, Dieu et le Christ. C’est toujours l’homme tout entier qui est en jeu. Souvent, c’est précisément l’absence de Dieu qui est la racine la plus profonde de la souffrance. Celui qui pratique la charité au nom de l’Eglise ne cherchera jamais à imposer aux autres la foi de l’Eglise. Il sait que l’amour, dans sa pureté et dans sa gratuité, est le meilleur témoignage du Dieu auquel nous croyons et qui nous pousse à aimer. Le chrétien sait quand le temps est venu de parler de Dieu et quand il est juste de Le taire et de ne laisser parler que l’amour. Il sait que Dieu est amour et qu’il se rend précisément dans les moments où rien d’autre n’est fait sinon qu’aimer. Il sait – pour en revenir à la question précédente – que le mépris de l’amour est mépris de Dieu et de l’homme, et qu’il est la tentative de se passer de Dieu. Par conséquent, la meilleure défense de Dieu et de l’homme consiste justement dans l’amour. La tâche des organisations caritatives de l’Eglise est de renforcer une telle conscience chez leurs membres, de sorte que, par leurs actions – comme par leurs paroles, leurs silences, leurs exemples –, ils deviennent des témoins crédibles du Christ. »
L’exemple nous en est donné par le Christ lui-même.
« Le Christ a pris la dernière place dans le monde – la croix – et, précisément par cette humilité radicale, il nous a rachetés et il nous aide constamment. Celui qui peut aider, reconnaît que c’est justement de cette manière qu’il est aidé lui aussi. Le fait de pouvoir aider n’est ni son mérite ni un titre d’orgueil. Cette tâche est une grâce. »
Au passage, le Pape tient à « réaffirmer l’importance de la prière face à l’activisme et au sécularisme dominant de nombreux chrétiens engagés dans le travail caritatif ».
Avant de nous remettre sous les yeux l’exemple des saints et de la Vierge Marie, Benoît XVI conclut :
« Foi, espérance et charité vont de pair. L’espérance s’enracine en pratique dans la vertu de patience, qui ne fait pas défaut dans le bien, pas même face à l’échec apparent, et dans celle d’humilité, qui accepte le mystère de Dieu et qui Lui fait confiance même dans l’obscurité.
La foi nous montre le Dieu qui a donné son Fils pour nous et suscite ainsi en nous la certitude victorieuse qu’est bien vraie l’affirmation : Dieu est amour. De cette façon, elle transforme notre impatience et nos doutes en une espérance assurée que Dieu tient le monde entre ses mains et que malgré toutes les obscurités il triomphe, comme l’Apocalypse le révèle à la fin, de façon lumineuse, à travers ses images bouleversantes. La foi, qui prend conscience de l’amour de Dieu qui s’est révélé dans le coeur transpercé de Jésus sur la croix, suscite à son tour l’amour. Il est la lumière – en réalité l’unique – qui illumine sans cesse à nouveau un monde dans l’obscurité et qui nous donne le courage de vivre et d’agir. L’amour est possible, et nous sommes en mesure de le mettre en pratique parce que nous sommes créés à l’image de Dieu. Par la présente encyclique, voici à quoi je voudrais vous inviter : vivre l’amour et de cette manière faire entrer la lumière de Dieu dans le monde. »
OLIVIER FIGUERAS
Article paru dans
PRESENT N°6011 daté du jeudi 26 janvier 2006, p.3, reproduit ici avec l'aimable autorisation d'Olivier Figueras