Qu'entend la Bible par "la volonté de Dieu" ?
Les Ecritures utilisent l'expression "la volonté de Dieu" avec deux nuances différentes. La plupart du temps, par exemple dans les psaumes, elle signifie simplement "ce qui plaît à Dieu, ce que Dieu veut", on pourrait presque dire "ce qui rend Dieu heureux". Nous lisons, par exemple, dans le Psaume 143, 10 : "Enseigne-moi à faire tes volontés, car c'est toi mon Dieu." L'auteur du psaume, ayant compris tous les égards de Dieu envers lui, voudrait répondre à cet amour en faisant ce qui plaît à Dieu. En effet, si nous aimons quelqu'un, nous cherchons spontanément à faire ce qui lui est agréable, à agir pour son bonheur.
Mais on peut également inverser l'image. Si Dieu nous aime, son bonheur est que nous découvrions la vie en plénitude. Et cela nous amène au deuxième sens de l'expression "la volonté de Dieu". Elle se réfère parfois au grand dessein, au projet de Dieu pour l'ensemblede sa création (cf. Ep 1, 9-10), à ce qu'il a voulu en créant l'univers ainsi que chacun d'entre nous.
Parler du "dessein" ou du "plan" de Dieu estune façon d'exprimer que l'existence a un sens, ce qui veut dire en même temps une signification et une direction. L'existence du monde etla vie des humains n'est pas seulement un fait, un donné. Aux yeux des croyants, ce faittémoinge d'une intention divine sous-jacente : Dieu nous a créés en vue de quelque chose. La lettre aux Ephésiens exprime cela en disant que "Dieunous a élus dans le Christ avantla fondation du monde" (Ep 1,4). Ce mot "avant" ne signifie pas une antériorité chronologique, mais plutôt une priorité dans l'intention de Dieu. La venue du Christ et l'appel à le suivre n'est pas une sorte d'arrière-pensée de la part de Dieu, un pis-aller provoqué par les fautes des humains ; ils étaient déjà inclus dans la volonté primordiale de Dieu qui l'a conduit à créer l'univers.
Ceci dit, l'image du dessein ou du plan de Dieu nous égarerait si nous la comprenions comme une sorte de livre où tout serait déjà écrit d'avance, et nous n'aurions qu'à suivre aveuglément. Une telle vision des choses enlèverait notre liberté et nous paralyserait : comment en effet pourrions-nous découvrir ce qui serait écrit dans ce "livre" et être sûrs de ne pas nous tromper ?
Plutôt qu'une réalité toute faite à l'avance, la Bible évoque le dessein de Dieu à travers la notion de promesse. Quand le Dieu de la Bible entre dans la vie des humains, le plus souvent il ouvre devant eux un avenir inattendu. il situe leur vie dans un contexte beaucoup plus grand. Tout au début de l'histoire du salut, par exemple, Dieu dit à Abraham : "Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai... par toi se béniront tous les peuples de la terre" (Gn 12,2). Loin d'être un carcan pour limiter, voire enlever, notre liberté, la volonté de Dieu estune promesse de vie, elle nous appelle à utiliser tous nos dons pour que notre façon de vivre corresponde toujours plus à l'amour de Dieu pour nous.
Quel lien existe-t-il entre la volonté de Dieu et nos désirs ?
Les croyants ont souvent considéré le désir comme négatif ou tout au moins suspect, il serait un obstacle à la découverte de la volonté de Dieu pour eux. Pour la Bible, par contre, c'est le désir d'une vie plus grande qui nous caractérise en tant qu'humains : en hébreu, l'âme (nephesh, littéralement "la gorge") décrit l'homme comme un être de désir. Si nous séparions totalement nos désirs de notre relation avec Dieu, nous serions dans l'impossibilité de discerner ce que Dieu veut pour nous. Et comment alors vivrions-nous le premier commandement : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir" (Dt 6,5 ; cf. Mc 12,30) ? Nous serions des êtres divisés.
D'autre part, il est évident qu'une simple identification entre nos désirs et la volonté divine est tout aussi trompeuse. Si nous sommes honnêtes avec nous-mêmes, nous savons qu'en nous il y a parfois des désirs dont la réalisation ferait mal soit aux autres soit à nous-mêmes, ils ne peuvent donc venir de Dieu. Le chemin ne consiste ni dans une séparation, ni dans une identification de nos désirs avec la volonté divine, mais dans un approfondissement progressif de nos désirs à la lumière de la foi.
La Parole de Dieu que nous trouvons dans la Bible, et surtout a vie du Christ Jésus, Parole faite chair (cf. Jn 1,14), nous offrent la pierre de touche qui nous permet de vérifier l'authenticité de nos désirs. Tout d'abord, croyons-nous en ce Dieu qui nous aime et qui veut nous offrir le bonheur véritable dans une communion avec lui ? Ensuite, nos aspirations personnelles sont-elles compatibles avec une vie pour Dieu, une vie sur les traces du Christ ? Par cette confrontation avec la révélation divine, nos désirs indiquent un chemin que nous sommes invités à parcourir.
Sur ce chemin, nous découvrirons, peut-être avec surprise, qu'en cours de route nos désirs se modifieront. C'est que nous ne savons pas ce que nous voulons réellement. L'obstacle à l'accomplissement de la volonté de Dieu n'est pas le désir humain en tant que tel. L'obstacle surgit plutôt quand nous nous cramponnons coûte que coûte à ce que nous croyons désirer, au lieu de laisser se creuser notre désir par l'impact des événements et des inspirations venant de Dieu.
Dans l'évangile selon saint Jean, Jésus dit : "Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyéne l'attire" (Jn 6,44). Le mot qu'on traduit par "attirer" est un verbe utilisé entre autres pour les bateaux qui, dans un port, devaient être tirés vers l'eau profonde pour être entraînés par le courant. En nous appliquant cette image, nous pouvons considérer notre désir le plus profond comme la présence de Dieu qui nous tire vers le Christ, qui nous met dans le courant du grand dessein de Dieu voulant nous donner la vie en plénitude. Loin d'être un bien qui nous appartient, notre désir nous dépasse, il communique avec l'immensité de Dieu, avec sa volonté pour nous. Quand l'être humain ne cherche pas à confisquer son désir mais à l'approfondir dans un abandon à Celui qui l'appelle, son aspiration le fait sortir de lui-même et l'entraîne vers un ailleurs. Il découvre alors qu'il a été fait pour l'inespéré, pour une fin qui est au-delà de sa mesure.
Lettre de Taizé, octobre-novembre 2002, page 4. |