Editorial
La vieille opposition entre efficacité et fécondité n’a rien perdu de sa pertinence comme clé d’analyse de certaines dérives contemporaines. Pour le philosophe, « est efficace l’être qui produit l’effet vers lequel il tend ». Nous pourrions définir l’efficacité comme l’aptitude a produire les résultats prévus par la mise en œuvre d’un protocole d’actions déterminées et réitérables ; résultats qui bien sûr sont supposés être utiles. L’efficacité présuppose donc une maîtrise théorique et pratique : il faut connaître le déroulement et l’action des chaînes causales impliquées dans le processus d’ensemble, afin qu’elles concourent à la réalisation du projet avec le maximum de rendement pour le moindre coût.
Faut-il le préciser : maîtrise et efficacité sont deux mots clés de la civilisation technique, dont l’ambition est de disposer des forces de la nature, afin de les mettre - en principe - au service de l’homme. Le siècle précédent a vu s’étendre la maîtrise efficace de la matière inerte, puis de la matière vivante, voire même du psychisme humain : pourquoi s’arrêter en si bonne voie ? Tout le possible n’est-il pas légitime du fait même qu’il est réalisable ? La maîtrise des techniques abortives permet d’intervenir efficacement pour interrompre une grossesse indésirable ; bientôt la maîtrise du génome humain permettra de sélectionner efficacement le génotype de nos enfants…
Dans cette logique, l’efficience l’emporte sur la vérité : sont vraies les hypothèses qui s’imposent par leur efficacité pratique.
Le concept de fécondité appartient à un tout autre champ sémantique ; il évoque l’idée de gratuité, de surabondance, de richesse insoupçonnée ; il suggère un aspect de créativité, d’ouverture à l’imprévu, de nouveauté, qui échappe à toute prévision et à toute maîtrise technique. Or c’est précisément cette spontanéité créatrice qui caractérise la vie, en particulier la vie de l’esprit. La qualité d’une personne ne se mesure pas à l’efficacité de son agir - même si cet aspect n’est pas à déprécier - mais bien plutôt à son rayonnement, au don d’elle-même auquel elle consent, c'est-à-dire à la mesure de son amour, bref à sa fécondité. Car fécondité et amour vont de pair : un amour authentique porte toujours du fruit, et la fécondité témoigne de la maturité de l’amour.
L’amour du moine pour son Dieu, de l’époux pour son épouse, de l’artiste pour la beauté, tous ces amours sont féconds dans leur ordre propre, sans pour autant que nous puissions prétendre maîtriser efficacement la production de leur fruit.
C’est bien pourquoi l’amour - l’amour vrai j’entends - est mal côté en bourse : il est trop gratuit et imprévisible dans ses effets pour susciter l’intérêt des hommes efficaces. Qu’importe : rien ne nous oblige à nous conformer aux idées ambiantes comme des caméléons sur leur branche. A nous l’opinion buissonnière ; en attendant que le mythe de la maîtrise efficace ait cessé de faire illusion, et que la recherche d’une vie féconde fasse refleurir le bel amour.
+ Père Joseph-Marie Verlinde