Aujourd'hui, Nelly a revêtu son plus beau foulard Hermès fleurdelysé, et s'est aventurée à Versailles, impasse des gendarmes, vers dix heures trente. Il faisait frisquet, et d'avoir entendu un quart d'heure auparavant "la France aux français" crié sur son passage (le foulard, sans doute) ne l'avait guère réjouie. Elle entra donc dans ND des Armées d'une humeur massacrante.
L'humeur massacrante, je devais la garder longtemps. Pas moyen, pour commencer, de marcher dans les allées : des petits monstres - dont un ressemblait à la Comtesse de Ségur jeune - poussaient le sens de la désinvolture jusqu'à heurter vos genoux, sans doute dans l'espoir que j'allais m'écarter pour les laisser passer plus vite. Mais Nelly ne s'écarte JAMAIS. A noter deux specimens de gamins en bermuda rouge. Serait-ce les signes du progressisme tant annoncé? Je me demande lequel s'appelle Foulques, et lequel Enguerrand.
Les rumeurs de progressisme étant allées bon train, je frissonnai en voyant des femmes se diriger vers la sacristie. Tout de même, n'allait-on pas? Ce n'était - Dieu merci - que pour la chorale. Des souvenirs m'assaillirent, notamment celui d'une messe, il y a cinq ans, à cet endroit même, où le thuriféraire, tout blond et tout mignon qu'il fut, avait laissé sortir un charbon de l'encensoir. Aux premières effluves de poulet grillé, il était trop tard : un gros rond noir était apparu sur le tapis. Je me souvenir qu'il était rouge ce tapis. Ce matin, il était bleu. L'aurait-on changé?
La structure populative de NDA est classique : les familles propres, à quatre loupiots au premier rang, les pieux quelques rangs derrière, les vieux qui braillent quelques rangs derrière. Il y en avait un gratiné, qui pensait que le nombre de quarantaines d'indulgence qu'il allait moissonner était proportionnel aux décibels qu'il émettrait. Un vrai concert de rock à lui seul. A l'heure qu'il est, le brave homme est comme baptisé à nouveau, quasi modo genitus infans. Derrière lui, les Renseignements Généraux (deux individus ce jour là), puis la piétaille du fond et de la tribune. Deux homos, qui trainaient dans la rue depuis 10 heures, s'étaient fourvoyés au milieu des vieux qui braillent; on les devinait assez peu familiers avec les lieux, dérangés par le puissant belcantiste de derrière, et sensibles des genoux. L'un d'eux était accoutré d'une manière effroyable, avec une chemise à carreaux béante sur on ne sait trop quoi; l'autre avait essayé de se déguiser en tradi, mais avait commis l'erreur de préférer les mocassins aux docksides… une copie de tradi. La comtesse de Ségur le fixait d'un œil peu amène.
Vingt enfants de chœur plus tard, le célébrant fait son apparition, alors que la forêt des fidèles ondule comme sous le vent de l'Esprit, partagée entre des inclinaisons à la croix, au célébrant, à tout ce qui passe, et des signes de croix à tout le reste.
Tiens, du grégorien pour l'introit! Mais pourquoi donc le vieux qui braille ne rejoint-il pas la chorale? Sans doute parce qu'il est fâché à mort avec son chef. Les hommes se débrouillent honnêtement, les femmes… sont des femmes qui chantent, enough said. L'organiste ne veut pas être en reste et chaque Amen, chaque Et cum devient une mini symphonie. Je me demande ce que font la plupart des enfants de chœur. Apparemment rien, sinon de gêner la procession dans 10 mètres carrés qui se fait pour l'Evangile. Au passage, le graduel a été sucré. Comme si je n'allais pas m'en apercevoir.
L'abbé Le Pivain, parangon de progressisme à en croire certains, fait le sermon. C'est très honnête. Il a le bon goût de commenter l'Epître. Sans la grace qui sanctifie, nos œuvres sont vaines, manquent de vie divine (et nous aussi) et parfois même vouées à l'échec. Une habile transition jubilaire plus tard, et le voilà qui détaille par le menu quelques instructions du St Père. L'abbé Le Pivain peut faire très bien en prêchant (Assomption 95 à Besançon); là c'était seulement pas mal, mais que j'aimerais entendre des sermons comme celui-là dans toutes les paroisses Paul VI pour qui le Pape n'existe pas! Progo le sermon? C'est vrai, notre St Père est un peu de gauche, et le citer peut compromettre dans certains milieux… mais bon, ce sont des milieux où Nelly ne va pas.
Credo, offertoire, encensement confus. Braillements du vieux pour le sanctus. Allées et venues d'enfants de chœur sans cesse. Pour insister sur l'aspect festif et "repas" de l'Eucharistie, l'organiste improviste sur un benedicite après l'élévation. N'est-ce pas la preuve que j'attendais?
Benis le labeur des paysans de France, maître des moissons
Fais que leur travail procure à tous nos frères le pain quotidien
Et s'il vient un jour à manquer en France, souviens-toi
De ce jour où pour une foule immense, tu le multiplias.
Dans ce thème d'orgue, tout un credo moderniste et hérétique est contenu. Nos sourcilleux lecteurs auront déjà noté le tutoiment de Dieu; et l'insistance sur le pain, sur les espèces plutôt que la substance. N'est-ce pas là rejoindre les thèses hautement suspectes de l'Eucharistie comme repas? De l'autel comme table? Mais il y a pire : cette insistance sur le labeur, le travail de l'homme… où avons-nous déjà entendu ça? Dans l'offertoire de Paul VI, bien sûr! Dans la partie de la Messe la plus saccagée par les réformateurs, transformée en je ne sais trop quelle assomption de la sueur du paysan qui devient corps du Christ; contaminé par les idées délétères d'une Simone Weil déjà bien dénoncées par Etienne Couvert dans La Gnose Universelle (un bon bouquin, encore que l'auteur soit trop timide dans ses conclusions). Ce simple thème d'orgue dévoilait soudain un abîme d'implications, et la plus épouvantable de toutes : le désir secret, mais formulé inconsciemment, de célébrer une messe de Paul VI!!
Il n'y a plus de doute, donc : NdA est un foyer de progressisme aussi virulent qu'il est sournois et caché. Déjà le relâchement vestimentaire s'installe; les hommes abandonnent la cravate; les femmes la mantille - sans se douter qu'ils font quelque chose de mal. A la sortie, aucun tract de l'ART.
Il convient que les véritables fidèles se ressaisissent devant ce qui apparaît comme une des plus graves menaces qui pèsent sur la chrétienté versaillaise! L'évêque, a-t-il été annoncé, doit venir le 30 Septembre pour célébrer la Messe. A vos banderoles, fidèles de chrétienté! Montrez bien fort à vôtre évêque la pente glissante où vous vous trouvez, et n'hésitez pas à lui faire part haut et fort de vos griefs : la bureaucratie cléricale empêche vos lettre de lui parvenir. A la sortie, que l'impasse des gendarmes soit pavoisée de fleurs de lys et de revendications légitimes!
Cela semblera outrancier à certains, mais les choses sont trop graves maintenant : il faut agir.
Nelly