La Demande de Pardon de l’église qui est au Luxembourg dans le cadre de l’année jubilaire 2000
Introduction
1. La relation chrétiens-juifs
2. Relations avec l’Église protestante
3. Le contexte de la morale chrétienne
4. La morale sexuelle
5. La femme et l’Église
6. Les divorcés remariés
7. Évangélisation et pastorale
8. L’Église catholique et la société
Conclusion
Introduction
«Convertissez-vous et croyez à l’Évangile!» (Mc 1,15) Cet appel de Dieu à la conversion, particulièrement perceptible en l’Année sainte 2000, nous invite à faire un examen de conscience. Car le changement de millénaire nous offre l’occasion de marquer un arrêt dans notre pérégrination au fil des temps pour réfléchir sur les faiblesses et les erreurs du chemin parcouru. En tant qu’individus et en tant que peuple de Dieu, nous nous sentons obligés de demander pardon au Seigneur pour les fautes commises, par un acte sincère de repentir et de pénitence, afin de pouvoir passer le seuil du nouveau millénaire avec un cœur épuré et purifié.
L’Église du Christ qui est au Luxembourg entame ce procès en communion avec le Pape Jean-Paul II, qui y invite et en donne lui-même l’exemple, et dans la solidarité avec d’autres Églises locales et communautés ecclésiales qui ont envisagé une telle initiative ou y ont déjà donné suite. Nous entrons dans cette démarche en examinant notre propre histoire devant le Seigneur qui nous révèle sa volonté par le message de l’Évangile. Lorsque nous nous demandons, si nous y avons toujours été fidèles, nous devons avouer franchement que nous avons péché de maintes manières et donné ainsi de nombreux contre-témoignages. Il s’agit de surmonter ce comportement. Nous regrettons sincèrement toutes les actions et omissions qui, fondamentalement, dans notre Église, chez nous-mêmes ou chez ceux qui nous ont devancés, ont été en désaccord avec les exigences de l’Évangile et les idéaux qui y ont leur racine.
En tant qu’Église au Luxembourg, nous adressons notre demande de pardon à Dieu et à nos prochains, conscients du fait - le Pape le souligne dans la bulle d’indiction du Grand Jubilé (n° 11) – que tous les membres du corps mystique du Christ sont liés les uns aux autres par delà les temps et les espaces et que chaque membre exerce une influence sur les autres. Dans le bien comme dans le mal, nous sommes solidaires de la communauté. Souvent nous nous trouvons impliqués dans des «structures de péché» qui nous ont été léguées par le passé et que nous perpétuons spontanément; il s’agit de les dépister et de rompre avec elles.
En confessant nos fautes, nous savons que nous sommes portés par la miséricorde surabondante de Dieu. Son amour qui pardonne permet la conversion, il guérit et sanctifie et nous pousse à un amour toujours plus fort entre nous et à l’égard de tous nos prochains. La Constitution conciliaire Lumen Gentium (n° 8) dit à ce propos: « … l’Église qui embrasse en son sein les pécheurs, est à la fois sainte et toujours à purifier, et ne cesse de s’appliquer à la pénitence et à la rénovation».
Dans notre démarche, nous nous limitons surtout à l’époque où l’Église locale était autonome et aux conditions spécifiques qui ont été les nôtres au cours des deux derniers siècles, sachant bien que ces conditions ne doivent pas être isolées du cadre général de l’Histoire ou de l’Église universelle.
En demandant pardon, nous ne méconnaissons nullement les acquis positifs que le christianisme peut faire valoir dans notre pays, dans le passé aussi bien que dans le présent. Nous sommes fiers d’être chrétiens et de nous savoir ainsi, en tant que communauté ecclésiale, profondément unis à Dieu par Jésus-Christ. C’est à Dieu que nous voulons rendre grâce pour tout ce qu’il a réalisé pour le bien de l’homme et du monde par l’intermédiaire de son Église.
Si nous abordons à présent, à la lumière de l’Évangile, le côté ombre de notre Église, il ne s’agit pas de faire un inventaire systématique de ses erreurs ou dérives ou de passer en revue toute son histoire. Une telle entreprise serait irréaliste. Nous allons plutôt nous concentrer sur quelques aspects représentatifs et centraux qui nous semblent importants en fonction de notre façon de voir actuelle. En même temps, nous demandons pardon pour tous les autres méfaits et négligences dont l’Église catholique s’est rendue coupable dans notre pays, même s’ils ne peuvent pas être traités expressément dans cette déclaration.
En réfléchissant sur les torts infligés ou les omissions commises et en nous efforçant d’en rendre compte, nous implorons Dieu, le Père de miséricorde, d’un cœur humble et contrit : «Pardonne-nous nos offenses!» Et le regard fixé sur le Christ suspendu en croix, forts du témoignage de tant de chrétiens prêts à pardonner, nous ajoutons du fond de l’âme : «Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés».
Dans un premier point, nous nous proposons d’analyser la relation entre chrétiens et juifs dans le passé.
1.La relation chrétiens-juifs
Les blessures infligées aux juifs remontent, dans notre pays comme dans d’autres, au delà du passé récent jusqu’au Moyen-Âge tardif. Nous regrettons sincèrement les tendances antisémites du catholicisme luxembourgeois et d’ailleurs, tels que préjugés, expressions méprisantes ou hostilités sous-jacentes et ouvertes, de même que le comportement antisémite dans la presse et les courants catholiques. S’alliant aux convictions antisémites transmises au sein du christianisme, ces facteurs ont pendant longtemps pesé sur la coexistence entre juifs et chrétiens, alors que le racisme de tous les jours, la discrimination, la marginalisation des concitoyens juifs ont été stimulées. L’Église a sa part de responsabilité dans l’antisémitisme général de notre société, tel qu’il s’est manifesté jusqu’aux dernières décennies.
Une question s’impose à notre esprit : la Shoah, dont furent victimes les juifs au Luxembourg, n’a-t-elle pas été préparée sur ce fond d’antisémitisme? En tout cas, le comportement de l’Église au Luxembourg et des catholiques luxembourgeois envers les juifs pendant la Deuxième guerre mondiale a été ambigu. La non-acceptation traditionnelle des concitoyens juifs par la société luxembourgeoise à forte dominance catholique a eu comme conséquence, sinon l’hostilité ouverte, du moins, à maints égards, le manque d’intérêt pour les concitoyens juifs. Chrétiens et juifs cohabitaient la plupart du temps dans l’indifférence. à cela s’ajoutait une certaine méfiance vis-à-vis des juifs réfugiés de l’étranger. Si l’on fait abstraction de quelques voix courageuses ou secours généreux, l’Église catholique au Luxembourg n’a pas, au niveau institutionnel, réagi contre la politique antisémite de l’occupant allemand - pillage, privation de droits, expropriation des juifs résidant au Luxembourg, destruction de leurs synagogues, évacuation et déportation dans des ghettos, des camps de concentration et des camps de la mort. Autant il est vrai que l’Église était pendant la guerre pour le peuple luxembourgeois un pilier de résistance interne contre l’occupation allemande, autant il faut reconnaître qu’elle ne s’est pas, en tant qu’autorité morale, servie de cette résistance spirituelle pour œuvrer en faveur des concitoyens juifs: elle ne s’est guère préoccupée de leur destin et les a abandonnés à leur sort tragique dans une sorte de complicité du silence.
Certes, la majeure partie de la population (catholique) n’a pas toujours compris la portée des mesures antisémites de l’occupant allemand et ne les a pas approuvées. Mais il reste qu’elle n’a guère réagi contre elles. L’indifférence et la passivité étaient la règle. Cette attitude ambiguë et le manque de solidarité avec les juifs portent les empreintes d’un refus fautif et d’un comportement erroné. Il faut les regretter et s’en repentir, même si, à l’époque la peur de leur propre sort prédominait chez beaucoup de chrétiens et que les possibilités de manœuvrer étaient objectivement très réduites en raison de la crainte des représailles et de la terreur qu’inspirait la politique de germanisation et de nazification.
Nous voulons assurer la communauté juive du Luxembourg que l’héritage de ce passé douloureux nous accable. Conscients de cette dette historique, nous lui demandons pardon en espérant que notre demande sera reçue.
Aujourd’hui, nous, chrétiens, nous respectons nos concitoyens juifs comme des frères et des sœurs auxquels nous unissent beaucoup de liens communs. Nous nous réjouissons sincèrement de la parenté spirituelle que nous avons redécouverte entre l’Église et le peuple de la première alliance, et nous nous engageons à rester vigilants à l’encontre de toutes les nouvelles formes d’antijudaïsme, d’antisémitisme et d’intolérance. Nous saluons et favorisons toutes les formes de rapprochement, de compréhension et de collaboration mutuelles entre les deux communautés religieuses, telles qu’elles sont heureusement appuyées et pratiquées de part et d’autre dans notre pays depuis plusieurs décennies, en particulier dans le cadre d’amitiés judéo-chrétiennes instituées qui portent le nom d’«Association Interconfessionnelle».
2.Relations avec l’Église protestante
Pendant des siècles, le Duché de Luxembourg était caractérisé par le monopole de l’Église catholique et de sa confession, nonobstant certaines tentatives à la fin du 18ième siècle - le siècle des Lumières – d’autoriser des chrétiens protestants à s’établir au Luxembourg. Malgré les conditions sociétales nouvelles créées par la Révolution française et ses conséquences au Luxembourg, l’Église catholique s’efforçait de sauvegarder son monopole dans le jeune État et d’empêcher la reconnaissance légale de la communauté protestante au Luxembourg. Dans ce contexte, les prises de position épiscopales et la presse catholique ont fait preuve d’intolérance et de dureté vis-à-vis de la minorité protestante, leurs offices étant présentés comme un «faux culte» ou un «culte étranger».
Quoique ces attitudes soient pour une part en relation avec le climat anti-prussien de la fin du 19ième siècle, l’Église catholique les regrette, car elles sont en contradiction avec la prière du Seigneur pour l’unité de ses disciples dans le respect de la diversité et elles ont favorisé un prosélytisme mesquin et un mauvais climat.
L’Église est d’autant plus empressée à demander pardon pour le passé qu’elle est reconnaissante d’avoir aujourd’hui avec les Églises protestantes des relations de dialogue œcuménique ouvert et de bonne collaboration. Elle estime et espère que le rapprochement, la compréhension mutuelle et le dialogue vont mener, au cours des décennies qui viennent, à une coexistence constructive des confessions chrétiennes, placée sous le signe de la réconciliation. Dans ce contexte, le «Conseil d’Églises chrétiennes au Luxembourg», fondé il y a quelques années, doit être considéré comme un lieu concret de rencontres et d’échanges.
3. Le contexte de la morale chrétienne
Malgré l’importance qui revient à la morale et à l’agir moral dans la réalisation d’une vie chrétienne, il ne faut jamais oublier que la foi est bien plus que la morale et qu’elle la dépasse de loin. Mais cette distinction n’était pas toujours clairement perçue, suite à un moralisme prononcé qui caractérisait la mentalité chrétienne du passé et qui subsiste, en partie, aujourd’hui. La conséquence en est que les déclarations de l’Église à propos de questions d’ordre moral sont accueillies de nos jours avec réserve, voire avec scepticisme.
En particulier la pratique des sacrements, signes essentiels de la vie chrétienne, était fortement liée, jusqu’au milieu du 20e siècle, à une réflexion éthique prononcée. Et dans les catéchismes usuels d’avant le Concile, dont on se servait sur le territoire luxembourgeois pour instruire le peuple, ainsi que dans les matières à étudier par les futurs confesseurs, la morale dite des sacrements constituait un domaine à part fort important. La pastorale des sacrements était liée avant tout à des considérations d’ordre juridique et casuistique, comme si l’aspect des obligations était la seule chose à considérer à propos des sacrements. Il est regrettable qu’à cause de l’accent mis sur les conditions à remplir pour recevoir un sacrement, l’action salvifique de Dieu, dont les sacrements sont les signes, soit passée au second plan. Là où le devoir l’emporte à ce point sur le don, on ne pouvait rendre justice ni à l’éthique ni à la particularité et à la valeur des sacrements. Malheureusement, tout cela a eu comme conséquences que les sacrements pesaient sur la vie des hommes plutôt que de l’enrichir: souvent ils venaient rallonger la liste des obligations et offrir de nouvelles occasions de manquer au devoir et de pécher.
En raison de la focalisation des catéchismes de l’époque sur l’obéissance à des normes, la formation de la conscience, chez les enfants, négligeait le rapport à la vérité et au commandement de l’amour du prochain. Comme critique il faut ajouter encore qu’en veillant à une multitude de détails et en se servant du terme de péché à tout propos, on a contribué considérablement à vider de son sens le sentiment de culpabilité normal.
Aujourd’hui, en Église, nous sommes conscients qu’en insistant unilatéralement sur des normes et des lois morales, nous avons fait du tort au message de l’Évangile et souvent pesé sans nécessité sur la vie de la population catholique. C’est pourquoi, nous demandons pardon surtout à la génération plus âgée, dont l’expérience est souvent marquée par la sévérité des conceptions morales de l’Église.
C’est donc précisément dans le vaste contexte de la morale qu’il s’agit de tirer des leçons du passé pour le présent. à l’avenir, la morale chrétienne veut se situer dans une attitude d’écoute. L’écoute des «signes des temps» et le respect de la raison font de la morale une entité dynamique, dont les fondements sont l’Écriture Sainte, la Tradition, le magistère de l’Église et le sens de la foi du peuple de Dieu (sensus fidelium). La Bible ne fournit pas de réponse à tous les problèmes, ni à toutes les questions de notre temps; elle offre cependant le cadre qui permet de dégager les vérités éthiques fondamentales. Dans le jugement moral concret, une place particulière, en tant que dernière norme, revient à la conscience bien formée qui constitue le noyau le plus intime de la personne humaine d’où procèdent ses réflexions et ses sentiments, son vouloir et son agir.
à l’avenir, dans les multiples formes de l’annonce de l’Évangile, il s’agira d’enseigner une morale compréhensible, vivable, qui vise le bien de l’homme. Elle devra offrir à la vie des hommes une orientation réelle et veiller à discerner en chacun et chacune les signes de la présence de Dieu.
Une des plus nobles tâches de l’Église consistera à habiliter les chrétiens, par la formation de la conscience, à prendre leurs décisions morales en pleine responsabilité.
4. La morale sexuelle
Le fait d’avoir exagérément mis un accent sur la présence du péché dans le domaine de ce qu’on entend en général par morale du mariage et de la sexualité, a eu des conséquences importantes pour la vie des femmes et des hommes, de même que pour l’estime de la foi en général. C’est avec regret que nous constatons aujourd’hui combien, dans le passé et même jusqu’à nos jours, le rigorisme pratiqué au confessionnal a pesé sur la conscience en cette matière et dérouté beaucoup de chrétiens. L’effet de la surestimation du péché dans ce domaine particulier a produit une morale sexuelle faite d’avertissements et d’interdits, ne laissant guère de place pour une appréciation positive de l’amour sexuel et pour des orientations constructives. La forte réaction contraire dans le domaine de la sexualité et du mariage aujourd’hui, qui ne reconnaît guère de normes ni de limites pour orienter la conscience et l’agir, doit être interprétée partiellement sur l’arrière-plan historique d’une position unilatéralement négative à l’égard de la sexualité. L’Église se trouve aujourd’hui désemparée devant les tensions indissolubles entre le comportement sexuel de beaucoup de chrétiens et la morale sexuelle qu’elle professe. Cet aspect a sans doute contribué pour une large part à creuser la distance entre beaucoup de chrétiens et l’Église. Il faut y voir assurément aussi une explication significative du refus du sacrement de pénitence si répandu de nos jours. Que l’importance de la sexualité ne soit pas seulement perçue sous l’aspect de la reproduction, mais sous l’aspect d’un don de joie et d’épanouissement fait à l’homme dans sa totalité, voilà un message qui reste difficile à faire passer par l’Église.
Vu la répression exercée dans le passé et l’indifférence manifestée par la société actuelle à propos de la morale sexuelle, il semble d’autant plus important que l’Église cherche dorénavant à se recentrer sur les valeurs fondamentales qui sont en jeu et à les traduire dans notre temps et dans notre langage. Ainsi faut-il en ce domaine rappeler la vision intégrale de la sexualité qui a son fondement dans la Bible. Dans les deux récits de la création (cf. Gen 1,27f; 2,18-25) la sexualité est présentée comme une réalité positive, voulue par Dieu et donnée par Dieu. La communauté de l’homme et de la femme est l’expression d’un lien profond et d’une appartenance réciproque entre deux partenaires égaux qui se complètent et ont été créés pour s’entraider mutuellement. De cette relation personnelle naît la responsabilité réciproque, mais également l’obligation d’une parenté responsable. Cette union profonde atteint son sens plénier seulement lorsqu’elle est intégrée dans la communauté d’amour et de vie du mariage caractérisée par l’exclusivité, la fidélité et la durée.
Dans le domaine de la morale sexuelle, le comportement de l’Église et de ses représentants envers les personnes homosexuelles mérite d’être considéré à part: l’Église et les chrétiens ont à cœur, aujourd’hui, de voir l’homosexualité de façon plus différenciée. Dans cette appréciation, il faut partir du fait que les homosexuels n’ont pas choisi ce destin (cf. Catéchisme de l’Église catholique, n° 2358) et qu’un changement de leur tendance est jugé impossible par une grande partie de la recherche scientifique.
5.La femme et l’Église
Si aujourd’hui les femmes jettent un regard critique sur l’Église, on en trouvera la raison dans le fait que nous sommes confrontés à présent à la somme des erreurs du passé qui reléguaient les femmes dans des positions inférieures à plus d’un égard, non seulement en Église, mais malgré tout également en Église. On ne peut nier à quel point l’aveuglement et l’obstination l’ont emporté ici, alors que le chrétien trouve précisément dans la Bible - dans les récits de la création et dans le comportement de Jésus - maintes invitations et indications à une plus haute estime de la femme. Au vu de ces données de la Bible et de nos connaissances anthropologiques, il y a lieu de regretter profondément ce développement. Au détriment des femmes, beaucoup de choses qui dans notre façon de voir actuelle ne sont rien d’autre que la cristallisation d’un rôle historique conditionné par la culture, ont été interprétées au cours des siècles, sans être contestées, comme étant inscrites dans la nature. à cet égard, le Luxembourg ne fait pas exception par rapport à d’autres pays ou États. On ne pourra donc pas reprocher un comportement erroné spécifique à l’Église qui est au Luxembourg. Pourtant, ici aussi comme ailleurs, on tendait à interpréter l’altérité des sexes en défaveur des femmes au lieu d’y voir un enrichissement réciproque de rang égal. Voilà pourquoi on attribuait aux femmes essentiellement des rôles de services. Cette attribution de devoirs a eu pour effet de maintenir les femmes à l’écart de beaucoup de champs d’action, dont en particulier le domaine intellectuel. De notre point de vue actuel, cette circonstance doit être jugée comme discriminatoire et injuste. L’Église est consciente d’avoir contribué, en tant que communauté, tout comme par l’intermédiaire de certains de ses représentants, à blesser des femmes, à les désavantager et à ne pas les reconnaître suffisamment, parce qu’elle se méprenait sur la nature de la femme et sur la place et le rôle qui lui reviennent dans les diverses sociétés. L’Église demande également pardon à ce sujet, en particulier aux femmes.
En ce qui concerne le rang social des femmes à l’époque contemporaine, il faut relever de façon positive que dans notre pays, c’étaient des femmes, surtout des religieuses, qui, par leur engagement professionnel, ont fait un travail de pionnier dans des situations sociales cruciales tout autant que dans le domaine de l’éducation et de la catéchèse, toutes tâches qui sont aujourd’hui considérées comme des activités professionnelles évidentes pour les femmes.
À l’avenir, le degré d’identification et le sentiment d’appartenance des femmes à l’Église dépendront de sa capacité non seulement d’approuver le changement de position de la femme dans le cadre de la société profane, mais de l’adopter aussi en Église et de commencer à le mettre en pratique. Cela signifie que, dans le cadre du droit canonique actuel, des femmes et des hommes seront engagés, aux divers niveaux de la pastorale, à collaborer activement et en commun à la vie de l’Église; cela signifie en outre que la collaboration des femmes sera considérée sans restriction et par tous comme un enrichissement pour l’apostolat de l’Église; cela signifie enfin que dorénavant les femmes devront pouvoir participer davantage aux décisions dans des positions de responsabilité et être représentées plus largement aux divers niveaux de l’Église.
6.Les divorcés remariés
Un des défis les plus marquants auxquels l’Église est confrontée aujourd’hui de façon urgente, c’est sa position et son comportement à l’égard des femmes et des hommes qui, après l’échec d’un mariage religieux, ont contracté un deuxième mariage civil. Souvent amèrement déçus et blessés jusqu’au fond de l’âme, ils attendent surtout de la part de l’Église compréhension et accueil. Ils sont particulièrement sensibles à toutes les attitudes de dureté et d’intransigeance. Dans beaucoup de cas, ils se sentent incompris par l’Église et abandonnés à leurs problèmes.
Si l’Église a l’obligation de préserver intégralement et sans concessions la doctrine de l’indissolubilité du mariage qui remonte à Jésus, nous ne pouvons nier qu’en défendant cette position elle a souvent brusqué, de par le passé et jusqu’à nos jours, les divorcés remariés, par une attitude peu charitable, voire rude, discriminatoire et marginalisante, qui fait fi de la dignité de la personne humaine et obscurcit la Bonne Nouvelle de la miséricorde. Il nous tient à cœur de déplorer sincèrement ce comportement erroné et d’essayer d’y remédier dans la mesure de nos forces.
Nous regrettons, en outre, que des chrétiennes et des chrétiens qui ont été abandonnés par leur partenaire et qui ont renoncé à un remariage par fidélité à leur promesse de mariage, n’aient pas toujours bénéficié, de la part de la communauté ecclésiale, de l’estime, de la solidarité, de la compréhension, du secours auxquels invite la lettre apostolique «Familiaris Consortio» (1981, n° 3). L’Église doit à leur généreux témoignage en faveur de l’indissolubilité du mariage, reconnaissance et estime.
Contrairement à certaines appréciations et informations erronées il faut retenir: Les divorcés remariés sont membres de l’Église et, par conséquent, de la communauté paroissiale dans laquelle ils vivent. Ils ne sont pas exclus de l’Église ni excommuniés. Si leurs droits ont été restreints en partie, ils sont toujours appelés à participer, comme tous les autres, à la vie de l’Église, et obligés de le faire (cf. Archevêque Fernand Franck, Ensemble sous un même toit. Lettre pastorale pour le Carême 1994. II. Les chrétiens divorcés et remariés comme membres de l’Église).
à cause de leur situation difficile, ils ont particulièrement droit à notre attention, notre accueil et notre accompagnement pastoral. Ils doivent pouvoir faire l’expérience d’être acceptés et rencontrer l’Église comme une communauté qui guérit en les aidant à réfléchir sur l’histoire de leur vie et de leur foi, à reconnaître des fautes éventuelles, à vivre le pardon et à donner une nouvelle orientation à leur existence. Par ailleurs, ils doivent être informés sur les évolutions récentes de la jurisprudence canonique en matière de nullité des mariages.
Cependant, le problème le plus urgent et le plus douloureux reste celui de la non-admission des divorcés remariés à la communion eucharistique. Ceux qui sont concernés par cette pratique et bon nombre d’autres catholiques la ressentent souvent comme étant incompatible avec l’Évangile de la miséricorde. Il s’agit ici d’éviter toute dureté inutile, en particulier le refus public de la communion, sauf en cas de provocation ou de scandale grave.
Une déclaration des évêques belges permettra peut-être de dédramatiser la question. Elle recommande de situer la question de l’admission à la communion dans le cadre plus grand du respect dû au sacrement de la communion eucharistique et de l’étendre (de nouveau) à d’autres domaines de la vie, conformément aux paroles de l’apôtre: «Que chacun s’éprouve soi-même avant de manger ce pain et de boire de cette coupe» (1 Cor 11,28).
Motivés par notre souci pastoral pour les divorcés remariés nous avons le devoir important de faire des recherches plus poussées pour intensifier la pastorale de la miséricorde, d’élucider davantage le rapport entre la norme générale et objective et la décision de conscience individuelle et de ne pas nous lasser dans la recherche de solutions théologiques et pastorales éprouvées, susceptibles de trouver un consensus.
7.Évangélisation et pastorale
Lorsqu’on essaie de juger le champ d’action de l’évangélisation et de la pastorale de par le passé, il faut procéder de façon critique, comme dans le domaine de la morale. On peut se poser la question si, dans certains cas, l’annonce trop rigoriste de la parole n’inspirait pas la peur au lieu de manifester le caractère généreux et salvifique du message chrétien. On peut se demander également si, de notre point de vue actuel, on n’a pas mésestimé ceux auxquels s’adressait le message et qui étaient pour la plupart des gens simples. Dans l’instruction par le sermon et la catéchèse, le message de joie de l’Évangile était souvent interprété comme une menace. Trop souvent on ne pouvait percevoir la Bonne Nouvelle d’un Dieu qui aime la vie, une vie que les hommes doivent, selon la parole de Jésus, avoir en abondance.
Ainsi, les missions paroissiales au Luxembourg, prêchées à partir de 1850 jusqu’en 1950, qui visaient un renouveau chrétien et un affermissement religieux, ont amené des générations à une forme de religiosité caractérisée surtout par une interprétation rigoriste et légaliste de la foi.
Ces missions paroissiales ont mis des accents qui se perpétuent de façon douloureuse dans les conceptions religieuses de la génération âgée et dans le jugement porté sur la religion et la foi en tant qu’instances de contrôle et de punition. Comme éléments caractéristiques de ces missions paroissiales il faut nommer le rattachement direct de la confession à la communion, la coutume des sermons sévères, voire rigoureux sur les fins dernières (sermons sur l’enfer), certains traits jansénistes, tels que l’accent exagéré mis sur l’expiation par substitution (dans un certain culte du Sacré-Cœur) et enfin la répression de maintes formes de plaisir et de joie légitimes.
Cependant, au-delà des missions paroissiales, l’instruction courante de l’Église n’était pas toujours exempte de comportements qui empêchaient le message central de l’amour de Dieu d’être entendu. Ainsi certaines personnes ont été publiquement compromises du haut de la chaire. Nous regrettons par ailleurs que les méthodes pédagogiques jadis courantes de la discipline corporelle aient été appliquées sans discernement critique dans la catéchèse et l’instruction religieuse.
Comme Église, nous sommes douloureusement conscients que cette forme d’annonce de l’Évangile était lourde de conséquences pour le peuple de Dieu. Le fait est que pendant longtemps un enseignement de la foi insuffisant et défiguré a ébranlé et intimidé les gens. Au lieu de faciliter la rencontre personnelle avec Dieu, il l’a plutôt empêchée. Cela nous attriste profondément aujourd’hui et nous demandons pardon à tous ceux qui ont souffert d’une quelconque manière de cette forme d’annonce de la foi.
En tant que communauté ecclésiale nous devons également avouer que, par manque de compréhension et de charité, des personnes ont été, consciemment ou inconsciemment, blessées dans leur âme. Nous reconnaissons qu’il n’y a pas eu seulement des manquements individuels, mais également des fautes tributaires d’un certain système. Maint conflit avec des personnes externes à l’Église a été provoqué par des comportements ergoteurs et autoritaires qui avaient leur racine dans une prétention d’absolu exagérée de la part de l’Église catholique et de ses représentants officiels.
8.L’Église catholique et la société
Au premier siècle de son autonomie, l’Église au Luxembourg s’est démarquée de façon précise et, en partie, hostile d’autres courants de société. Si cette attitude était souvent, dans le contexte des antagonismes de l’époque, une réponse à des agressions, l’Église ne faisait guère d’efforts pour rechercher des points communs ou se montrer conciliante dans les conflits. Ainsi, des fossés se sont ouverts ou creusés. Sans ambages nous voudrions, d’un point de vue actuel, exprimer notre regret à propos d’une telle attitude: Elle était et elle est encore un contre-témoignage du message de paix de l’Évangile! Les marginalisations et les exclusions pratiquées ou favorisées par l’Église ont paru intenables dans beaucoup de milieux; elles ont brusqué et ont laissé des blessures. En fin de compte, elles ont nui à la communauté ecclésiale surtout en ce qui concerne sa position par rapport à la société luxembourgeoise.
La confrontation avec les francs-maçons advint sous le vicaire apostolique Jean Théodore Laurent (1842-48). Ils furent exclus, en grande partie, de la vie de l’Église. Le même traitement fut souvent réservé dans le passé aux adhérents de l’incinération, aux suicidés et à d’autres. Aujourd’hui l’Église veut aller à la rencontre de tous les hommes de bonne volonté, rechercher un dialogue loyal et, si possible, pratiquer la collaboration. Nous y invitons expressément et nous nous y obligeons nous-mêmes. Que cela se fasse dans une estime mutuelle et dans le respect de la diversité de l’autre, quant à ses opinions ou doctrines.
En rétrospective, la guerre globale que l’Église a déclarée à des facteurs de société libéraux, socialistes ou communistes et à leurs adhérents s’avère comme particulièrement problématique. En 1936 un décret épiscopal a interdit la présence des drapeaux rouges aux enterrements chrétiens. Dans ce contexte on a pu constater des refus de funérailles chrétiennes à l’encontre de membres des syndicats de tendance socialiste ou communiste. De même, la lettre pastorale, datée de 1949, par laquelle l’évêque Joseph Philippe refusait aux membres du parti communiste les sacrements et les funérailles et mettait également en garde contre le parti socialiste, devait forcément provoquer incompréhension et ressentiments.
Dans la question scolaire, la loi de 1843 avait donné aux curés la surveillance de l’école et reconnu l’autorité de l’Église sur l’école publique. Cette position a donné lieu à une attitude autoritaire de la part du clergé paroissial, et ce à une époque où l’Église et la société tendaient à diverger. La conséquence en fut une opposition véhémente entre l’Église et l’école (lutte scolaire) qui continue d’avoir des effets jusqu’à nos jours. Au début du 20ième siècle, lorsqu’il s’agissait de réformer la loi scolaire, l’attitude intransigeante de l’Église sous l’évêque Jean-Joseph Koppes provoqua la collision. Cette relation conflictuelle avec l’État, qui s’était manifestée déjà plus tôt, continue à peser sur la relation État-Église. Par réaction on a vu naître dans la société luxembourgeoise des factions qui se situent délibérément aux antipodes de l’Église catholique et de sa mission.
L’Église est douloureusement consciente de ne pas avoir suffi à sa mission chrétienne de paix et de réconciliation au sein de la société luxembourgeoise. À cet égard, des chrétiens, des mouvements chrétiens et des membres du clergé ont été fautifs et ont échoué dans leur tâche. Au seuil du troisième millénaire, la mission de paix reste sans restriction un signe des temps indiscutable qui exige tout notre engagement!
Conclusion
En tant qu’Église du Christ qui est au Luxembourg, nous nous engageons humblement et sincèrement à rendre désormais témoignage de la force libératrice de l’Évangile avec une plus grande authenticité. Cela vaut en particulier pour les points relevés plus haut pour autant qu’ils restent d’actualité. Mais nous savons aussi, en tant que peuple de Dieu n’ayant pas encore atteint le but de son pèlerinage au fil de l’histoire, que nous ne sommes pas immunisés contre des erreurs et des fautes à l’avenir. Un regard réaliste sur l’existence terrestre, toujours imparfaite et fragmentaire, confirme cette appréciation.
Conscients d’avoir toujours besoin de réforme et sans méconnaître nos limites, nous n’en marchons pas moins avec courage et confiance à la rencontre du Royaume de Dieu. Puisse-t-il nous accorder d’engager nos meilleurs forces dans ce pèlerinage et de nous savoir toujours soutenus par l’assistance de sa grâce qu’il ne refuse jamais.
Traduction de la version allemande
adoptée par l’Assemblée diocésaine le 12 février 2000 et agréée par Mgr l’Archevêque de Luxembourg.