Les tribulations sectaro-conjugales d'un archevêque zambien
LE MONDE | 15.08.01
Le matin à l'aube, Maria Sung traverse la place Saint-Pierre
à petits pas, suivie d'une cohorte de journalistes et de
photographes. Imperturbablement, la femme coréenne, âgée de
quarante-trois ans, prie devant l'obélisque au milieu du
vaste parvis, après avoir fait deux fois le tour du
monument, en vertu d'un rituel révélé seulement aux adeptes
de la secte Moon.
Maria Sung, spécialiste d'acupuncture, appartient à l'Eglise
d'unification, dont le gourou en personne, le révérend Sun
Myung-moon, lui a choisi un mari, le 27 mai à New York, lors
d'un mariage de masse célébrée dans un salon du Hilton.
L'ennui : l'heureux élu est un archevêque zambien
septuagénaire, Mgr Emmanuel Milingo.
Selon Mme Sung, munie du journal intime du prélat et d'un
mouchoir rouge pour essuyer ses larmes, son mari est
"prisonnier" de l'Eglise catholique. Pour le revoir, elle a
entamé, dimanche, une grève de la faim. De son côté, le
Vatican a expliqué, d'une part, que le mariage contracté
n'avait "aucune valeur juridique", et, d'autre part, que Mgr
Milingo, pour sortir de ses tribulations, s'était isolé
"dans une retraite spirituelle pour retrouver, par la
prière, la voie du salut".
Il y a longtemps qu'il en est sorti, après des débuts
fulgurants dans l'apostolat. Né dans un village de l'est de
la Zambie, analphabète jusqu'à l'âge de douze ans, Emmanuel
Milingo est devenu prêtre à vingt-huit ans et, dix ans plus
tard, archevêque de Lusaka.
L'ascension météorique ne lui a peut-être pas permis de se
défaire de la gangue d'un syncrétisme assez courant en
Afrique. Il a ainsi officié comme guérisseur, chasseur de
démons et chanteur d'inspiration zouloue. Jusqu'en 1983,
quand, las de l'excentricité de son serviteur, le pape Jean
Paul II lui a demandé de démissionner et de venir pour une
cure d'orthodoxie à Rome. On lui trouva un poste dans la
Pastorale des migrants et gens itinérants, surnommée "Le
bureau du tourisme" du Vatican. Cependant, impénitent,
l'archevêque a été discrètement mis à pied, l'an dernier.
Or, depuis l'infortuné "mariage", c'en est fini de la
discrétion. Obligée de réagir, la Congrégation pour la
doctrine de la foi a mis en demeure Mgr Milingo de
renoncer – avant le 20 août – et à la secte Moon et à sa
"femme", sous peine de se voir excommunier. Le lundi 6 août,
l'homme de Dieu zambien est inopinément arrivé à Castel
Gandolfo, la résidence d'été du pape. Le lendemain, il a été
longuement reçu par Jean Paul II, à qui il a juré son
"amour" pour l'Eglise. Auparavant, il lui avait déjà
expliqué qu'il ne s'était "pas marié par concupiscence",
ajoutant : "A l'âge de soixante et onze ans, les pulsions
sexuelles sont réduites au minimum."
Ce n'est pas ce que dit Maria Sung. Depuis que son mari a
disparu pour choisir, dans la solitude, entre son anneau
d'évêque et sa bague de mariage, elle a ameuté la presse.
Chantage féminin ou détresse réelle, "l'épouse" a laissé
entendre, lundi, qu'elle pourrait être enceinte, mais se
refuse à un test de grossesse "avant que son mari ne lui
soit rendu". Mardi soir, le Vatican a publié une brève
missive de Mgr Milingo annonçant son retour dans le giron de
l'Eglise. Au Saint-Siège, on espère que l'embarrassant
feuilleton d'été ne s'enrichira pas d'un nouvel épisode,
sous forme d'hommage à la procréation.
Stephen Smith