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Auteur : Jean KINZLER
Sujet : Les sociétés catholiques surdramatisent la rupture
Date : 2003-07-09 09:25:24

Danièle Hervieu-Léger, sociologue, commente la réforme Perben :
«Les sociétés catholiques surdramatisent la rupture»


Par Blandine GROSJEAN

mercredi 09 juillet 2003-Libération-






«Vivre et coucher avec quelqu'un parce qu'il est son mari alors qu'on ne l'aime plus est perçu comme immoral, surtout chez les jeunes.» anièle Hervieu-Léger, sociologue, dirige le Centre d'études interdisciplinaires des faits religieux à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Dans son dernier ouvrage, Catholicisme, la fin d'un monde (Bayard), elle aborde la perte d'influence du modèle catholique dans la société française, la famille notamment.

Ce gouvernement n'a pas voulu supprimer le divorce pour faute. Pourquoi à votre avis ?

Tous les aléas de la politique du divorce tournent autour de deux conceptions typiques et opposées du mariage, et donc du divorce. D'un côté, il y a le modèle du mariage contrat entre deux individus, contrat qu'ils peuvent dissoudre sur la volonté de l'un ou des deux. De l'autre, un modèle qui postule que le lien matrimonial n'est pas à la main des époux : il les dépasse, les «transcende» en quelque sorte. Pour les tenants de cette conception que l'on peut dire «sacrée» du mariage, les conjoints n'ont pas la liberté de dissoudre comme ils le veulent ce lien. Mon hypothèse, c'est que garder le divorce pour faute permet de sauver la dimension de la «permanence par destination» du mariage, énoncée dans le code civil de 1804. A travers la notion de faute, on continue de considérer que le destin du mariage est d'être éternel, et ne peut être rompu que par la mort. Car la «faute» en question ne renvoie pas simplement aux fautes avec un petit «f» qu'on appelle violations des obligations du mariage. Elle réfère à la Faute avec un grand F qui est de rompre ce lien permanent.

Mais aujourd'hui le mariage est une institution laïque et républicaine, non ?

En France, la Révolution a laïcisé le mariage et le code civil a préservé, avec les réactions que l'on sait du côté de l'Eglise à l'époque, le mariage civil. Il n'a pas pour autant désacralisé le mariage civil, qui reste modelé par la conception catholique. Non parce qu'il se réfère au christianisme mais parce qu'il conserve au lien matrimonial son caractère absolu «auquel on ne peut pas toucher». C'est la définition même du sacré. La faute fait résonner l'imaginaire catholique du mariage : elle est l'écho laïcisé de la Faute religieuse qu'est la rupture du couple marié.

Pourtant, en instaurant un divorce par volonté unilatérale, ce gouvernement désacralise un peu le lien matrimonial.

Il s'agit, en effet, d'une réforme de compromis : on donne des gages aux deux camps. Désormais, un époux ne peut plus s'opposer au divorce en faisant valoir le caractère transcendant du mariage. Le gouvernement reconnaît donc la volonté irréductible de celui qui veut partir. On tient compte des évolutions sociales et des mentalités qui tendent de plus en plus à concevoir l'ensemble des liens sociaux et familiaux dans une forme contractuelle. Cependant, contrairement à la réforme préparée par le gouvernement Jospin, cette réforme ne va pas jusqu'au bout de la contractualisation

L'argument invoqué pour garder le divorce pour faute est de protéger les femmes victimes de violences conjugales. Le divorce pour faute vous semble-t-il féministe ?

Certainement pas. A ceux qui prétendent que la contractualisation du divorce nuirait aux femmes, je renvoie au fait qu'avant la Révolution, ce sont les femmes qui ont réclamé le divorce pour échapper au pouvoir absolu de leurs maris. L'autre argument souvent entendu contre la contractualisation est lié à l'allongement de la durée de vie. On fait le constat qu'un certain nombre de divorces sont provoqués par des hommes mûrs qui quittent leurs femmes une fois les enfants élevés, pour commencer une nouvelle vie. Un argument est que le maintien de la faute oblige ces hommes à assumer leurs responsabilités. Dans tous les cas, on peut très bien avoir un dispositif qui protège le plus faible du couple sans maintenir le caractère sacré du mariage. Certains se servent de l'habillage de la protection des femmes pour éviter de voir le lien matrimonial évoluer vers le contrat.

En conservant le divorce pour faute, on maintient l'obligation de fidélité, dont la violation, l'adultère, reste le grief le plus souvent évoqué devant les juges. Cette obligation de fidélité n'est-elle pas anachronique ?

Dans tous les domaines, nous sommes sortis d'un monde de l'obligation pour entrer dans un monde du choix. Ou au moins, nous rêvons d'en être sortis. Autrefois, la moralité commandait de rester avec son mari (ou sa femme), quelle que soit la qualité de la relation. Aujourd'hui, vivre et coucher avec quelqu'un parce qu'il est son mari alors qu'on ne l'aime plus est perçu comme immoral (inadmissible, dégradant peut-être ?, surtout chez les jeunes. La fidélité continue d'être considérée comme l'indicateur de l'authenticité de l'amour. Cette fidélité pourtant ne vaut que si elle est le signe de l'engagement amoureux. Le maintien d'une obligation juridico-morale de fidélité perd donc son crédit.

Peut-on interpréter les différences dans la conception du mariage ou du divorce entre pays latins et nordiques à partir des influences du protestantisme et du catholicisme ?

Le catholicisme et le protestantisme ont modelé des univers de valeurs et sont associés à des modèles institutionnels spécifiques : j'appelle cela «la matrice civilisationnelle» de la religion. Le mariage catholique est un sacrement où Dieu est partie prenante à l'engagement des conjoints. Ceux-ci n'ont donc pas la liberté de défaire ce que Dieu a fait. Chez les protestants, le mariage est un engagement solennel entre deux personnes dont celles-ci font Dieu témoin. La rupture du lien n'est pas anodine, mais elle est possible. Cela a des conséquences sur la conception civile du divorce. Les sociétés protestantes dédramatisent le divorce, échec humain, alors que les sociétés catholiques surdramatisent la rupture.

Les sociétés catholiques surdramatisent aussi les unions homosexuelles. Pour les mêmes raisons ?

Il y a dans le catholicisme l'idée d'un ordre naturel dans lequel se manifeste le vouloir divin. Les sociétés catholiques restent très imprégnées de l'idée que le sens ultime du couple est fondé sur l'ordre de la nature qui pousse un homme et une femme à s'unir pour procréer. D'où le rejet des unions homosexuelles, d'où l'impossibilité d'envisager l'ouverture du mariage aux homosexuels. Pour les protestants, Dieu ne s'exprime pas dans l'ordre de la nature, mais exclusivement dans la Bible. Et à partir du moment où les sociétés protestantes relativisent la condamnation biblique de l'homosexualité (ce qui n'est évidemment pas le cas des courants fondamentalistes du protestantisme), elles peuvent plus facilement concevoir le couple comme l'expression de la volonté et du désir de deux personnes, y compris deux personnes de même sexe.




La discussion

      Les sociétés catholiques surdramatis [...], de Jean KINZLER [2003-07-09 09:25:24]