... Sachant que mon questionnement part de "La sonate à Kreutzer" de Tolstoï, je place ici un dialogue du texte, pour avancer le débat : Je pense que ça poursuit assez bien la discussion en cours...
"-Oui, je parle précisément de cette prédilection pour l'un ou pour l'une entre tous les autres, mais je demande seulement : prédilection pour combien de temps ? -Pour combien de temps ? Pour longtemps, pour toute la vie parfois, dit la dame en haussant les épaules. -Mais cela n'existe que dans les romans, dans la vie jamais. Dans la vie, cette prédilection pour un être peut durer des années, mais c'est très rare, plus souvent des mois, ou seulement des semaines, des jours, des heures, dit-il. Il savait évidemment que cette opinion étonnait tout le monde et il en était satisfait. -Ah ! Qu'est-ce-que vous dites ! Mais non ! Non, permettez, commençâmes-nous tous trois d'une seule voix. -Oui, je sais, cria le monsieur aux cheveux blancs plus fort que nous tous, vous parlez de ce qui est censé exister, et moi je vous parle de ce qui est. Tout homme éprouve ce que vous appelez de l'amour pour n'importe quelle jolie femme. -Ah ! C'est horrible ce que vous dites : il existe pourtant bien entre les êtres un sentiment que l'on appelle amour et qui dure, non des mois ni des années, mais toute la vie ? -Non et non. Si l'on admettait même qu'un homme préfère une certaine femme toute sa vie, cette femme, selon toute vraisemblance, en préférerait un autre ; il en a toujours été ainsi et il en est ainsi dans ce bas monde, dit-il. Il prit une cigarette dans son étuit et l'alluma. -La réciprocité peut exister, dit l'avocat. -Non, répliqua-t-il, pas plus que dans une charette de pois deux petits pois marqués ne peuvent se trouver l'un à côté de l'autre. Et, qui plus est, l'invraisemblance n'est pas ici seule en jeu, il y a aussi, à coup sûr, la satiété. Aimer toute sa vie un homme ou une femme, cela revient à dire qu'une chandelle peut brûler pendant toute sa vie, dit-il en aspirant avidement la fumée de sa cigarette." |