Le médiateur chronique du médiateur LE MONDE | 31.05.03 | 11h51 Sœur Madeleine DES plaintes, le médiateur du Monde en reçoit de toutes sortes. Y compris pour des articles parus en... 1953. C'est en effet la rubrique "Il y a 50 ans dans Le Monde" qui me vaut cette semaine deux lettres un peu particulières. Leurs auteurs ne comprennent pas pourquoi le journal exhume, de manière incomplète, une affaire qui avait désagréablement affecté leur famille un demi-siècle plus tôt.
L'article en question, reproduit dans Le Monde du 16 mai, portait la signature du regretté Jean-Marc Théolleyre. Il racontait l'histoire d'une religieuse, employée comme gouvernante au château de Saint-Félix, en Haute-Garonne, qui devait être jugée à Toulouse pour vol et abus de confiance. Sœur Madeleine était accusée d'avoir dérobé des bijoux et de l'argenterie à ses patrons, mais pour une raison peu banale : venir en aide à leurs propres enfants.
Jean-Marc Théolleyre paraissait sensible aux arguments de cette ancienne coiffeuse, qui avait trouvé la grâce à Lourdes et une vocation charitable au château : " Le baron et la baronne de Roquette-Buisson lui avaient semblé sacrifier leurs enfants à une vie trop mondaine, trop futile. Elle avait trouvé les petits sous-alimentés, mal soignés. Que pouvait-elle faire, sans argent ? Elle se rabattit sur l'argenterie, la revendit à des bijoutiers pour immédiatement courir chez le pharmacien, chez l'épicier, chez le confiseur. Les enfants étaient contents, frais et roses. "Sœur Madeleine" était contente aussi. Elle n'a pas gardé un sou pour elle. Elle n'en est pas moins inculpée de vol et abus de confiance. C'est Me René Floriot qui la défendra."
J'ai reçu un premier courriel signé Louis-Charles de Roquette-Buisson, dans lequel l'ironie se mêle à l'amertume. "Je suis, écrit-il, un des trois petits "affamés". Ce simple fait divers, à la lecture de l'article, se transforme en point de vue totalement partisan : vie mondaine et futile des "aristos" au château ; candeur, innocence de cette pauvre bonne sœur qui prend comme défenseur l'un des ténors du barreau. L'histoire est assez belle pour vendre du papier, mettre de l'huile sur le feu de la lutte des classes (France d'en haut, France d'en bas). L'histoire est belle, mais elle est fausse. La justice a fait son travail, et Sœur Madeleine a été condamnée. Mais, cela, vous ne le dites pas."
Dans les archives du Monde, j'ai trouvé un autre article de Jean-Marc Théolleyre quelques jours plus tard : un compte rendu d'audience, très complet, dans lequel il ne manquait pas une petite cuillère. Le chroniqueur judiciaire y citait le baron, âgé de 29 ans, qui se défendait en ces termes de mal nourrir ses enfants : "Il y a dans mon exploitation agricole le pain, le vin, le lait ; on tue trois cochons par an et douze oies. Je pense que cela suffit." Et Théolleyre concluait : "Après un réquisitoire laissant la porte ouverte "à la plus grande indulgence", Me de Caunes, du barreau de Toulouse, et Me René Floriot ont mis leurs deux talents au service de cette cause. Elle le méritait bien. Le jugement sera rendu le 1er juin."
Un entrefilet, dans Le Mondedu 3 juin 1953, signalait que Sœur Madeleine était relaxée de la poursuite pour abus de confiance, mais reconnue coupable de vol. Le tribunal l'avait condamnée à deux mois de prison avec sursis et 50 000 francs (anciens) de dommages et intérêts.
LE lecteur de 1953 a donc été informé de cette condamnation, mais pas celui de 2003. Voilà qui est réparé.
"Je me demande ce qui a motivé votre rédaction à choisir un tel extrait, m'écrit de son côté Ysabel Bels, née de Roquette-Buisson. Démontrer que les mêmes causes produisent les mêmes effets (la lutte des classes) ? Témoigner du décalage d'une époque révolue dans ses préoccupations et ses indignations ? Montrer la capacité (déjà !) des médias à faire pleurer dans les chaumières sous couvert d'informer ?"
Je connais assez Nadine Avelange et Edouard Masurel, responsables de la rubrique "Il y a 50 ans dans Le Monde", pour savoir qu'ils ne sont animés d'aucune arrière-pensée, politique, sociale ou religieuse. Cherchant à varier autant que possible leur sélection, ils sont tombés sur cette affaire assez exceptionnelle, racontée d'une plume alerte. Ils ne cherchaient rien à démontrer et ne pensaient pas blesser qui que ce soit.
Ysabel Bels poursuit : "L'affaire, relatée comme elle l'est, fait plutôt penser à un ouvrage d'édification à l'usage des jeunes filles, des paysannes, des novices. Tout ça sent son après-guerre bien-pensante. Les trois enfants, dont je fais partie, respectivement nés en 1946, 1948 et 1949, étaient d'un temps où les cartes de rationnement existaient encore. Lors du procès, Sœur Madeleine avait déclaré que nous mangions beaucoup de cochonnailles. Je me demande de quelles protéines on pouvait disposer facilement à cette époque dans les campagnes françaises."
CINQUANTE ANS plus tard, Mme Bels nous livre des informations qui n'étaient pas contenues dans les articles de 1953 : "Le pauvre Jean-Marc Théolleyre ignorait que l'un d'entre nous, atteint d'une grave affection congénitale, était régulièrement emmené par ses parents consulter une sommité à Paris. Un exploitant agricole ne bénéficiait pas à l'époque de toutes les couvertures sociales et maladie d'aujourd'hui. L'été, nous partions à six (les parents, les trois enfants, Sœur Madeleine alias Teuteur), avec le chien, en camionnette bâchée à Biarritz chez nos grands-parents. C'était plus Les Vacances de M. Hulot que Gatsby le Magnifique."
Mme Bels conteste que ses parents, décédés tous les deux, aient mené une vie mondaine et futile : "C'est vrai, ils ne payaient pas de baby-sitter tous les soirs : il y avait la remarquable et dévouée Sœur Madeleine à domicile. Il faut dire que la psychanalyse, encore peu démocratisée, n'avait pas ausculté les pulsions oblatives des éducateurs de tout poil. On connaît la suite..."
Mais la suite de la suite n'est pas connue. Qu'est devenue Sœur Madeleine, qui serait âgée de 95 ans aujourd'hui ? Est-elle encore de ce monde ? J'ai vérifié, à tout hasard, dans les archives du journal : elles sont muettes à son propos. L'affaire est close. Et ce serait bien le diable si elle ressurgissait dans cinquante ans...
par ROBERT SOLÉ
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 01.06.03
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