DU PASTEUR QUI CHERCHE SA BREBIS ÉGARÉE
I. LA BREBIS PERDUE JESUS voyant que les pharisiens et les scribes murmuraient de ce qu'Il recevait les pécheurs publics, leur dit cette parabole : Qui d'entre vous, ayant cent brebis, s'il en perd une, ne laisseras les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, en sûreté toutefois, et ne va pas chercher celle qui s'est perdue, jusqu'à ce qu'il la trouve (Luc, XV, 1-4) Je considérerais, dans la première partie de cette parabole, qui est ce pasteur, quelles sont ces brebis, quelle est celle qui s'égare, et comment le pasteur la cherche et la trouve.
Premièrement. Le pasteur, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est descendu du ciel pour gouverner les hommes et qui conduit Son troupeau avec un soin et une vigilance admirables. Il connaît toutes Ses brebis, et afin de les distinguer, il les marque du caractère de Sa grâce et de Son amour. Il va devant elles, comme leur guide et par l'exemple de Sa très sainte vie (Jean, X, 4), Il les guérit de leurs maladies, qui sont les péchés ; Il les défend contre le loup infernal ; Il les mène dans des pâturages abondants ; Il a pour elles tant d'amour, que non content de les éclairer par Sa doctrine, Il les fortifie par Ses sacrements, Se fait Lui-même leur nourriture, les repaît de Sa propre chair et leur donne à boire Son sang adorable, cachés sous les apparences du pain et du vin ; enfin, Il a donné Sa vie pour elles sur l'arbre de la croix.
O bon Pasteur, ô Prince et modèle de tous les pasteurs, heureuses sont les brebis que Vous conduisez, que Vous gardez et que Vous défendez ! Je Vous rends grâces de ce que Vous avez daigné prendre cette charge, et de ce que Vous Vous en acquittez avec tant de sollicitude. Recevez-moi au nombre de Vos brebis ; c'est la seule grâce que je Vous demande : car, pourvu que Vous me conduisiez, j'ai l'assurance que rien ne pourra me manquer (Ps, XXII, 1).
Secondement. Les cent brebis représentent en général tous les fidèles, mais particulièrement les justes, désignés par le nombre de cent, qui est un nombre déterminé et parfait, un nombre que Dieu a marqué, comme ayant une connaissance distincte de tous ceux qui Lui appartiennent. Tant que ces brebis spirituelles demeurent sous la conduite de leur Pasteur, elles Le connaissent par la foi et par la contemplation ; elles entendent Sa voix et Lui obéissent en toutes choses ; elles suivent Ses pas par l'imitation de Ses vertus ; elles reçoivent de Lui la pâture salutaire de Sa doctrine et de Ses sacrements ; jamais elles ne s'éloignent de Lui pour suivre un faux pasteur, ne pouvant s'accoutumer à d'autres pâturages que les Siens. Heureuses sous Son empire, elles Lui donnent volontiers tout ce qu'elles ont et tout ce qu'elles sont : leur laine, en consacrant leurs biens à Son service ; leur lait, en Lui offrant toutes les affections de leur cœur ; leur chair, en renonçant à tous les désirs des sens ; leurs agneaux, en rapportant toutes leurs oeuvres à Sa gloire et leur plus grand bonheur serait, s'il était nécessaire, de verser leur sang pour Lui témoigner leur amour. De sorte que, si le Pasteur donne tout à Ses brebis, les brebis se donnent tout à leur Pasteur et chacune d'elles peut dire comme l'Épouse : Mon bien-aimé est à moi, et je suis à mon bien-aimé (Cant., II, 16)
O divin Pasteur, imprimez en moi la marque de Vos brebis, et agréez que je Vous fasse un sacrifice de tout ce que j'ai, comme vous daignez me faire un don de tout ce que Vous avez.
Troisièmement. La brebis égarée, c'est le pécheur qui se sépare de la société des justes et se soustrait à la conduite de son Pasteur, non par la faute de celui-ci, mais par un amour funeste pour l'indépendance. Il abuse ainsi de la liberté que le Pasteur lui laisse, car Il ne veut retenir aucune brebis malgré elle dans Sa bergerie. Mais quelle est la cause de l'égarement et de la perte de ce pécheur ? C'est qu'il n'a pas les qualités d'une brebis obéissante et fidèle. ll ne connaît point son Pasteur, ni les bienfaits qu'il a reçus de Lui ; il se soucie peu de vivre sous Sa protection dans la compagnie des justes ; il ne peut entendre Sa voix, et Ses commandements lui paraissent insupportables ; il n'a pas le courage de le suivre dans les sentiers ardus de l'humilité et de la mortification ; il éprouve un dégoût invincible des sacrements et de la doctrine de l'Évangile, ses délices sont celles que le monde et la chair lui présentent ; enfin, il garde sa laine, son lait et ses agneaux, n'employant ses biens, n'usant de son autorité, ne s'acquittant de son emploi, ne faisant toutes ses actions qu'en vue de son intérêt, s'aimant soi-même d'un amour avare, retenant tout, et ne donnant rien à Dieu. Voilà les raisons pour lesquelles cette brebis malheureuse quitte le troupeau et s'expose à devenir la proie des loups furieux qui rôdent sans cesse autour pour la dévorer.
O brebis perdue pour jamais, si son Pasteur l'abandonne ! Oh ! quel malheur pour moi d'avoir vécu tant d'années comme une brebis errante, ne suivant que mes appétits, et préférant ma volonté à celle de mon Créateur ! Oh ! que le monde renferme de brebis qui vivent de la sorte, qui marchent chacune dans sa voie, voie de perdition, dont le terme est l'enfer ! O charitable Pasteur, rappelez-les par Vos inspirations célestes, ouvrez-leur les yeux de l'âme, afin qu'elles reconnaissent leur égarement, tandis qu'elles sont encore en état d'en revenir et de se sauver.
Quatrièmement. Je considérerai que la charité du bon Pasteur ne saurait être en défaut : suivons l'Évangile. Il laisse dans le désert les quatre-vingt-dix-neuf brebis fidèles pour chercher celle qui s'est enfuie de Sa bergerie, et Il la cherche sans Se reposer jusqu'à ce qu'Il la trouve. C'est dans le dessein de courir après cette brebis vagabonde qu'Il est venu du ciel sur la terre ; et Il a voulu passer les trois dernières années de Sa vie dans ce laborieux ministère, au milieu des plus pénibles travaux et de continuelles persécutions, qui ont enfin abouti à une mort très cruelle. Or il est vrai que, pendant le temps de Sa prédication, le Sauveur s'est spécialement attaché, comme Il dit Lui-même, à chercher les brebis égarées de la maison d'Israël (Matth., XV, 24) ; qu'Il a fait la même recommandation à Ses apôtres (Matth., X, 6), et qu'Il n'a rien négligé pour ramener ces brebis fugitives au bercail ; mais il est également certain qu'Il a donné Sa vie pour toutes Ses brebis, désignées par le nombre de cent, puisque tous les dons surnaturels que les hommes reçoivent leur sont accordés en vertu de Sa mort.
Nous avons une preuve touchante de la charité universelle de notre divin Rédempteur dans la sollicitude et la persévérance avec lesquelles Il cherche, encore aujourd'hui, la brebis qu'Il a perdue. Il la poursuit par Ses inspirations ; Il lui fait connaître et déplorer le mauvais état où elle est. Tantôt Il se sert de la parole des prédicateurs pour l'exciter à la pénitence ; tantôt Il l'instruit par les livres spirituels, par les exemples édifiants, ou par les châtiments qu'Il exerce sur d'autres pécheurs. Il invente mille moyens pour la retirer de son égarement, et Il ne Se donne aucun repos qu'Il n'ait enfin soumis cette brebis rebelle. Lors donc que je sentirai au fond de mon cœur quelqu'une de ces divines inspirations, je me persuaderai que c'est Jésus qui me cherche et qui m'appelle ; j'écouterai Sa voix, et j'obéirai à tout ce qu'Il me commandera, pour rentrer sous Sa conduite dans le bercail d'où je suis sorti.
O divin Pasteur, que le salut de Vos brebis Vous coûte cher ! Et cependant, aucune d'elles ne Vous est nécessaire. Quand toutes se perdraient, perdriez-Vous quelque chose ? Avez-Vous besoin de leur laine pour Vous en faire un vêtement ? de leur lait pour Vous nourrir ? de leurs agneaux pour Vous enrichir ? Si Vous tenez à avoir un troupeau, n'en avez-Vous pas un dans le ciel, et meilleur et plus docile à Vos volontés ? Ah ! Seigneur, Votre charité est la seule cause de tant de démarches et de fatigues ! C'est parce qu'il importe extrêmement à Vos brebis de vivre sous Votre conduite, que Vous laissez échapper cette tendre parole : Il faut que Je les amène (Jean, X, 16) Réduisez-les donc, ô JÉSUS, sous Votre obéissance, et que toutes forment Votre unique troupeau, comme Vous êtes leur unique Pasteur (Jean, X, 16)
II. LA BREBIS RETROUVEE
Le Pasteur ayant retrouvé Sa brebis, la met sur Ses épaules avec joie, et dès qu'Il est rentré dans Sa maison, Il assemble Ses amis et Ses voisins, et leur dit : Réjouissez-vous avec Moi, parce que J'ai retrouvé Ma brebis qui était perdue (Luc, XV, 5-6).
Premièrement. Je considérerai que saint Matthieu, rapportant une parabole semblable à celle-ci, ne dit pas d'une manière affirmative, comme ici saint Luc, que le pasteur retrouva sa brebis égarée. Il emploie une locution qui marque le doute : Et s'il arrive qu'Il la trouve (Matth., XVIII, 13). C'est pour nous faire entendre qu'il y a des brebis qui se perdent pour toujours, et que JESUS ne trouve jamais. Ce n'est pas parce qu'Il les cherche avec négligence, mais parce que ces brebis infidèles, sourdes à Sa voix, indociles à Ses inspirations Le fuient sans cesse, comme on le voit par exemple du perfide Judas, que ce bon Pasteur essaya par tous les moyens imaginables de retirer de son égarement.
O mon JESUS, j'ai erré çà et là comme une brebis qui s'est perdue ; cherchez Votre serviteur avant qu'il périsse (Ps. CXVIII, 176). Ne Vous lassez pas de me poursuivre, quoique je m'enfuie loin de Vous et me dérobe à Vos regards comme fit Adam après sa désobéissance. Ne cessez pas de m'appeler, encore que je Vous résiste avec autant d'opiniâtreté que Caïn, lorsqu'il eut versé le sang d'Abel. Soyez touché du danger que je cours ; redoublez Vos soins et Vos peines jusqu'à ce que Vous me trouviez, et que m'ayant ramené dans Votre bercail, je vive en assurance ici-bas sous Votre houlette, en attendant que Vous m'introduisiez avec Vos brebis fidèles dans les pâturages éternels.
Secondement. Je considérerai la charité incomparable de notre divin Pasteur. Lorsqu'il a retrouvé Sa brebis, Il Se garde bien de la frapper avec Sa houlette, beaucoup moins de la maltraiter à coups de pied, ou même de l'attacher et de la traîner après Lui. Oubliant Ses propres fatigues, Il la met sur Ses épaules avec joie, et la rapporte jusque dans la bergerie. Touchante image de la bonté dont Il use envers les pécheurs qui se convertissent ! Il ne les force pas de Le suivre malgré eux, comme des esclaves, les menaçant du bâton et de la verge ; mais Il les attire avec une douceur ravissante qui leur gagne entièrement le cœur. Il ne les oblige pas à marcher car ils ne sauraient d'eux-mêmes avancer dans le chemin du ciel. Il est leur œil parce qu'Il leur communique la lumière de la foi et la sagesse céleste. Il est leur pied, parce qu'Il dirige leurs pas et redresse les affections de leur cœur, de peur qu'ils ne s'égarent et ne s'écartent du droit chemin de la loi divine. Il est leur main, parce, qu'Il agit avec eux, dans toutes leurs œuvres. Enfin, Il les met sur Ses épaules, parce qu'Il les aide à supporter patiemment les charges de cette vie, et qu'Il paie leurs dettes en leur appliquant les mérites de Ses souffrances et de Sa mort.
O bon Pasteur, que puis-je faire en reconnaissance de tant de bienfaits ? Comment ne Vous servirais-je pas de bon cœur, et comment ne porterais-je pas avec allégresse Votre joug sur mes épaules, quand Vous voulez bien me porter moi-même sur les Vôtres ? Vous avez bien raison de dire que Votre joug est doux, et que Votre fardeau est léger (Matth., XI, 30) puisque c'est Vous qui en portez tout le poids. Oui, Seigneur, je le porterai avec une grande joie pour Votre amour, car Vous ne pouvez me porter moi-même, sans me rendre bien léger le fardeau que Vous m'imposez.
Troisièmement. Je considérerai enfin jusqu'où va la charité du souverain Pasteur de nos âmes. Non seulement une joie indicible d'avoir retrouvé la brebis qu'Il avait perdue ; mais Il invite encore tous les anges du ciel, tous les justes de la terre, en un mot, tous les membres de Sa grande famille qui composent l'Eglise militante et l'Église triomphante, à L'en féliciter, et à s'en réjouir avec Lui.
O Père très aimable, c'est à la brebis de se réjouir, c'est elle que nous devons féliciter, puisque c'est elle qui gagne infiniment à être retrouvée. Cependant, Vous voulez que le ciel et la terre Vous adressent des félicitations en cette circonstance, parce que cette brebis est à Vous, et qu'Il ne Vous en a pas peu coûté à la chercher et à la retrouver. Soyez donc béni à jamais de la grâce que Vous faites à ce pécheur fugitif en le retirant de l'égarement du péché. Je suis ravi de la joie que Vous cause son heureux retour. Plaise à Votre divine bonté que tous les pécheurs qu'il y a dans le monde se convertissent, afin que je puisse mille fois Vous renouveler mes actions de grâces, et me réjouir avec Vous du contentement que leur conversion Vous procure.
III. JOIE DANS LE CIEL.
Or Je vous dis qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui fait pénitence, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence. (Luc, XV, 7)
C'est la conclusion de cette parabole, et voici le sens de ces dernières paroles. Supposez un père de famille qui a plusieurs enfants, tous jouissant d'une santé parfaite, et heureux dans leurs entreprises, L'un d'eux est frappé d'une maladie mortelle, ou réduit à la misère par un renversement de fortune. Le père ne peut voir ce fils guéri, ou relevé, qu'il n'en ressente une joie que ne lui cause pas la santé ou la prospérité des autres. De même, quand un pécheur se convertit, sa pénitence est aux esprits bienheureux un nouveau sujet de joie accidentelle, différente de celle que leur donnent tous les justes, qui n'ont pas besoin de se convertir, parce qu'ils sont déjà tout à Dieu. De ce principe, je déduirai deux conséquences.
La première, que c'est la volonté de Notre-Seigneur que nous nous réjouissions de la conversion des pécheurs. Loin donc de murmurer, ainsi que les pharisiens, contre ceux qui s'emploient avec zèle à convertir leurs frères, nous devons y travailler nous-mêmes de tout notre pouvoir, nous estimant heureux d'être les coopérateurs de JESUS-CHRIST, en cherchant avec lui les brebis égarées, afin de les ramener à Sa bergerie.
La seconde, que si je suis moi-même une brebis perdue, je dois retourner sans délai au bercail de mon Pasteur, ne serait-ce que pour Lui procurer la consolation de me recevoir, et réjouir les anges du ciel par mon retour. Et si déjà j'ai le bonheur d'avoir recouvré Sa grâce par Sa pure miséricorde, je ne m'exposerai plus à la perdre. Car de même que la conversion d'un pécheur réjouit les anges et attriste les démons ; ainsi la chute d'un juste réjouit les démons et attristerait les anges qui en verseraient des larmes amères (Is., XXXIII, 7), si l'heureux état où ils sont était compatible avec la douleur.
Anges de paix, suppliez le Prince des pasteurs (I Petr., V, 4) de me donner Son amour, de me conserver dans Son amour. Si par malheur m'arrivait de Le perdre, priez-Le de m'aider Lui-même à rentrer au plus tôt dans Sa grâce, afin que ma conversion cause dans le ciel une réjouissance publique, et que je puisse enfin y jouir de la présence de mon Dieu en votre compagnie, durant les siècles des siècles. Ainsi soit-il. Méditations du Vénérable Louis Dupont, livre III, méditation XLVIII
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