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Re : Ne nos inducas Imprimer
Auteur : Athanasios D.
Sujet : Re : Ne nos inducas
Date : 2003-04-30 13:58:25

Et ne nos inducas in tentationem

En dépit des explications fournies par dom J. Dupont en collaboration avec P. Bonnard (13), la traduction oecuménique "Ne nous soumets pas à la tentation" est bien loin de faire l'unanimité. Pourtant elle décalque bien l'original; dans son extrême concision, il pose en effet de redoutables problèmes à tous les traducteurs. A titre d'exemple, citons la traduction de la TOB:

Mt: Et ne nous conduis pas dans la tentation, mais délivre-nous du Tentateur.
Lc: Et ne nous conduis pas dans la tentation.

D'où viennent ces problèmes de traduction?

Le verbe grec eispherein a pour correspondant strict en latin inducere, induire, conduire dans. Le sens local est bien établi (Lc 5,19; He 13,11) et doit amener à comprendre: introduire dans le lieu de l'épreuve/tentation.

Peirasmos , dans la Septante comme dans le Nouveau Testament, présente le double sens de: épreuve, tentation (14).

* Epreuve: Dieu éprouve l'homme pour connaître le fond de son coeur (Dt 8,2). La plus terrible des épreuves fut celle d'Abraham (Gn 22,1). Relevons ce thème sapiential: "Mon fils, si tu t'offres à servir le Seigneur, prépare-toi à l'épreuve" (Si 2,1). Celle-ci fait partie de la vie chrétienne et contribue à la purification de la foi (1 P 1,6;4,12; Jc 1,2.12).
* Tentation: Satan est considéré comme "le tentateur" (Mt 4,3), depuis les origines (Gn 3); il est à ce titre le Père du mensonge (Jn 8,44). Mais on aurait grand tort de lui attribuer toute tentation. Le foyer du mal réside en notre propre coeur, comme le dit Jacques: "Chacun est tenté par sa propre convoitise qui l'entraîne et le séduit" (1,14; 1 Tm 6,9).


La 6e demande du Pater est illustrée par l'avertissement solennel donné par Jésus à ses apôtres lors de l'agonie: "Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation" (Mt 26,41). Ici c'est le verbe eiserchesthai, entrer dans, avec pour complément eis peirasmon, comme dans le Pater. De quelle tentation s'agit-il? Pas seulement de la peur qui conduira les disciples à abandonner leur maître. Bien plutôt, est visée la perte de la foi en ce Messie dont la mort en croix semble bien signifier la disqualification radicale (1 Co 1,21). Seule la prière de Jésus pour Simon lui permettra de surmonter le scandale et de se relever après sa chute:

"Simon, Simon, Satan vous a réclamés pour vous secouer dans un crible comme on fait pour le blé. Mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne disparaisse pas. Et toi quand tu seras revenu affermis tes frères." (Lc 22,31s)

A bon droit, on parle ici de la tentation eschatologique, l'épreuve décisive avant le temps du salut. La passion du Christ en marque le début; d'autres événements prendront la suite, comme l'annonce le discours eschatologique: "Si ces jours-là n'étaient abrégés, personne n'aurait la vie sauve, mais à cause des élus, ces jours-là seront abrégés." (Mt 24,22) C'est une manière de dire que Dieu n'abandonnera pas les élus à l'heure de l'épreuve/tentation suprême.

Comment comprendre la négation?

Il est clair qu'en grec comme en latin la négation porte sur l'unique verbe de la phrase. Mais selon une tournure hébraïque, mise en valeur par J. Carmignac, la négation devant un verbe au hiphil (mode causatif) peut porter sur le terme suivant, ce qui donne le sens de: "fais que... ne pas". Pour sa part J. Carmignac propose les traductions suivantes: "Fais que nous n'entrions pas dans la tentation", ou "Garde-nous de consentir à la tentation" (15).

Reprenant ce raisonnement philologique, R. Tournay (16) recourt à l'araméen sous-jacent. Le mode factitif peut avoir un sens permissif ou tolératif, comme dans le cas du Ps 141,4 qui se traduit littéralement: "N'incline pas mon coeur vers une chose mauvaise." La TOB comprend à juste titre: "Retiens mon coeur sur la pente du mal." R. Tournay revient ainsi pour la 6e demande à la traduction: "Ne nous laisse pas entrer en tentation." Vont dans ce sens la vieille latine et les explications de Tertullien: "Et ne nous induis pas en tentation, c'est-à-dire ne permets pas que nous soyons séduits par le tentateur" (Hamman, p. 23). Cyprien offre le même type d'explication: "De ces mots il appert que l'adversaire ne peut rien contre nous, sans la permission préalable de Dieu. Aussi toute notre crainte, notre piété et notre attention doivent se tourner vers Dieu, car dans nos tentations le pouvoir du Malin dépend du pouvoir de Dieu." (Hamman, p. 45)

Interprétation:

Dieu peut-il être cause, même indirecte, de notre péché? Non, Dieu ne tente personne (Jc 1,13), comme le rappelait avec force J. Carmignac. Il donne sa grâce à qui est soumis à l'épreuve/tentation. Au terme d'un rappel sévère des défaillances du peuple d'Israël au désert, Paul conclut: "Dieu est fidèle; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Avec la tentation, il vous donnera le moyen d'en sortir et la force de la supporter." (1 Co 10,13)

Traduire: ne nous conduis pas au lieu de l'épreuve faciliterait la récitation de la prière mais affaiblirait le sens. Jésus lui-même n'a-t-il pas dû affronter la tentation? En maintenant ce mot (comme l'a fait la Vulgate), nous conservons cette idée fondamentale que la vie de l'homme sur terre est un combat, que des choix décisifs s'imposent entre le chemin de la facilité et la voie rude de l'Evangile (Mt 7,13s).

Comme prière quotidienne, le Pater se rapporte non à la tentation d'apostasie à la fin des temps, mais aux diverses sollicitations au mal, ces scandales si fortement condamnés dans l'Evangile (Mt 5,29s;18,6-9) et ces épreuves de l'existence qui risquent de mettre la foi en danger (pensons à Job, dont la femme relaie l'action de Satan!). Nous demandons à Dieu non de nous soustraire totalement à ces épreuves qui contribuent à l'authenticité de la vie chrétienne, mais de ne pas nous y abandonner sans défense. C'est l'objet de la dernière demande selon Matthieu.


Selon Origène:

Nous demandons non pas d'être soustraits à la tentation (ce qui est impossible surtout aux hommes sur la terre) mais de ne pas succomber, quand nous sommes tentés.


A quelque chose la tentation est bonne. Tous, sauf Dieu, ignorent ce que notre âme a reçu de Dieu, même nous. Mais la tentation le manifeste, pour nous apprendre à nous connaître, et par là nous découvrir notre misère; et nous obliger à rendre grâces, pour les biens que la tentation nous a manifestés. (Sur la prière XXIX, 9 et 17, Hamman, p. 92, 99).

(Source: ICI)


La discussion

      Ne nos inducas, de Rémi PAU [2003-04-30 12:36:05]
          J'étais..., de Athanasios D. [2003-04-30 13:21:04]
          Re : Ne nos inducas, de Athanasios D. [2003-04-30 13:58:25]