| Auteur : Matthieu |
| Sujet : Histoire : Pie VI face à Talleyrand |
| Date : 2003-03-18 22:21:47 |
Talleyrand, évêque d'Autun, prélat libéral dans les orientations philosophiques, fut l'évêque le plus révolutionnaire de cette époque. Il fut aussi l'un des premiers à voter et prêter serment à la fameuse et tristissime Constitution civile du Clergé de 1791. Voici ce que le Pape Pie VI, dans son encyclique Quod en réaction au vote par la Constitution, écrivait au sujet de Talleyrand :
" ...) Après avoir comparé les deux Henri avec l'Assemblée nationale, mettons maintenant l'Évêque d'Autun en parallèle avec ses collègues, et, pour ne pas trop Nous appesantir sur les détails, envisageons seulement la constitution même qu'il a juré d'observer sans restriction : cela suffira pour faire sentir combien sa croyance diffère de celle des autres Évêques. Ceux-ci, marchant sans reproche dans la loi du Seigneur, ont conservé le dogme et la doctrine de leurs prédécesseurs avec un courage héroïque ; ils sont restés fermement attachés à la Chaire de S. Pierre ; exerçant et soutenant leurs droits avec intrépidité, s'opposant de tout leur pouvoir aux innovations, ils ont attendu constamment notre réponse, qui devait régler leur conduite. Comme ils ont tous la même foi, la même tradition, la même discipline, ils l'ont tous confessée de la même manière, et leur langage a été uniforme. Nous restons immobile d'étonnement quand nous voyons l'Évêque d'Autun insensible aux exemples, aux raisons de tous les Évêques. Bossuet, Évêque de Meaux, prélat très-célèbre parmi vous, et auteur non suspect (Histoire des variations des Églises protestantes, lib. VII, n° 114, tom. III oper. edit. Paris. 1747), avait fait avant moi une semblable comparaison entre S. Thomas de Cantorbéry et Thomas Cranmer. Nous la transcrivons ici, pour que ceux qui la liront puissent juger à quel point elle ressemble au parallèle que Nous établissons entre l'Évêque d'Autun et ses collègues : " S. Thomas de Cantorbéry résista aux rois iniques ; Thomas Cranmer leur prostitua sa conscience et flatta leur passion. L'un banni, privé de ses biens, persécuté dans les siens et dans sa propre personne, et affligé en toutes manières, acheta la liberté glorieuse de dire la vérité comme il la croyait, par un mépris courageux de la vie et de toutes ses commodités ; l'autre, pour plaire à son prince, a passé sa vie dans une honteuse dissimulation, et n'a cessé d'agir en tout contre sa créance. L'un combattit jusqu'au sang pour les moindres droits de l'Église, et, en soutenant ses prérogatives, tant celles que Jésus-Christ lui avait acquises par son sang que celles que les rois pieux lui avaient données, il défendit jusqu'au dehors de cette sainte cité ; l'autre en livra aux rois de la terre le dépôt le plus intime, la parole, le culte, les sacrements, les clefs, l'autorité, les censures, la foi même ; tout enfin est mis sous le joug, et toute la puissance ecclésiastique étant réunie au trône royal, l'Église n'a plus de force qu'autant qu'il plaît au siècle. L'un enfin, toujours intrépide et toujours pieux pendant sa vie, le fut encore plus à sa dernière heure ; l'autre, toujours faible et toujours tremblant, l'a été plus que jamais dans les approches de la mort, et, à l'âge de soixante-deux ans, il a sacrifié à un misérable reste de vie sa foi et sa conscience. Aussi n'a-t-il laissé qu'un nom odieux parmi les hommes, et pour l'excuser dans son parti même, on n'a que des détours ingénieux que les faits démentent. Mais la gloire de S. Thomas de Cantorbéry vivra autant que l'Église, et ses vertus, que la France et l'Angleterre ont révérées comme à l'envi, ne seront jamais oubliées. " Telles sont les paroles de Bossuet.
Ce qui est beaucoup plus étonnant encore, c'est que l'Évêque d'Autun n'ait point été touché de la déclaration faite par le Chapitre de son église cathédrale, le 1er décembre 1790 : comment n'a-t-il pas rougi d'avoir encouru le blâme, et de recevoir des leçons de ce même clergé auquel il devait l'exemple, et qu'il était fait pour instruire et pour éclairer lui-même ? (*) Dans cette déclaration, le clergé d'Autun, appuyé sur les vrais principes de l'Église, s'élève contre les erreurs renfermées dans la constitution du clergé, et s'exprime en ces termes : " Le chapitre d'Autun déclare, 1° adhérer formellement à l'exposition des principes sur la constitution du clergé, donnée par MM. les Évêques députés à l'Assemblée nationale, le 30 octobre dernier ; déclare 2° que, sans manquer aux devoirs de sa conscience, il ne peut participer ni directement ni indirectement à l'exécution du plan de la nouvelle constitution du clergé, et notamment en ce qui concerne la suppression des églises cathédrales ; et qu'en conséquence, il continuera ses fonctions sacrées et canoniales ainsi que l'acquittement des nombreuses fondations dont son Église est chargée, jusqu'à ce qu'il soit réduit à l'impossibilité absolue de les remplir ; déclare 3° qu'en qualité de conservateur-né des biens et des droits de l'évêché, et en vertu de la juridiction spirituelle qui est dévolue aux églises cathédrales pendant la vacance du siège épiscopal, il ne peut consentir à une nouvelle circonscription qui serait faite du diocèse d'Autun par la seule autorité temporelle. Nous ne voulons pas, au reste, laisser ignorer à l'Évêque d'Autun et à ceux qui, dans l'intervalle, auraient pu se parjurer à son exemple, ce que l'Église prononça sur les Évêques qui assistèrent au Concile de Rimini, et qui, cédant à la crainte des menaces de l'empereur Constance, signèrent la formule équivoque et captieuse imaginée par les Ariens pour les tromper. Le Pape Libère les avertit que s'ils persistaient dans cette erreur, il déploierait pour les punir toute l'autorité que lui donnait l'Église catholique. " (Epist. Liber. ad cathol. Episc. in Fragment. ex oper. historic. S. Hilar. Fragment. 12, pag. 1358, edit. Maurin.) Saint Hilaire de Poitiers fit chasser de l'église d'Arles l'Évêque Saturnin, qui soutenait avec opiniâtreté la doctrine des Évêques ariens (Sulpic. Sever. Histor. sac. lib. II, cap. XLV, tom. II, pag. 245, edit. Veron.). Enfin, le jugement de Libère fut confirmé par saint Damase, dans une lettre synodale publiée dans un Concile de quatre-vingt-dix Évêques, afin que les Évêques mêmes de l'Orient pussent rétracter publiquement leurs erreurs, s'ils voulaient être catholiques et passer pour tels. " Nous croyons, dit saint Damase, que ceux à qui leur faiblesse ne permet pas de faire une pareille démarche, doivent être au plus tôt séparés de notre communion et privés de la dignité épiscopale, afin que les peuples de leur diocèse puissent respirer à l'abri de l'erreur. " (Epist. ad Epis. Illyricos, epist. III, n° 2, apud Coustan., pag. 482 et 486.) On ne peut nier que l'Évêque d'Autun et ses imitateurs ne se soient mis dans le même cas que les Évêques condamnés par Libère et Damase. C'est pourquoi, s'ils ne rétractent pas leur serment, ils savent à quoi ils doivent s'attendre."
A ce bon pape savait bien parler : "ils savent à quoi ils doivent s'attendre". Talleyrand le savait, mais a juré quand même. La condamnation lui est tombée dessus, comme le couperet tombera sur la tête de nombreux innocents (et sur leurs bourreaux) dans les années qui suivront 1791. Ce qui n'a pas empêché le pire traître que la France n'ait jamais porté de mourir bien tranquillement en 1838, en se réconciliant avec l'Eglise...
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