| Auteur : XA |
| Sujet : "Le père Bro ou l'hymne à la vie" |
| Date : 2003-03-14 09:46:35 |
Le père Bro ou l'hymne à la vie
PAR GÉRARD LECLERC * [14 mars 2003]
Comment exprimer avec autant d'économie ce qu'entendait Simone Weil en parlant de la pesanteur et de la grâce ? Étonnante cette façon de titrer un livre océanique, La Libellule ou... le haricot, des confessions sur le siècle (1). Oui, cela vient d'un haïku japonais, un de ces minuscules poèmes, qui, en trois vers, entrouvre une immense leçon de sagesse : «Un haricot/Mettez-lui des ailes/C'est une libellule.» Quiconque a rencontré un jour le père Bernard Bro n'en sera pas surpris. Ce fils de saint Dominique, qui a parcouru le monde pour annoncer la bonne nouvelle, a toujours eu un goût marqué pour la parabole, art évangélique par excellence. Et sa connaissance de l'univers a accru son trésor à la mesure de toutes les richesses des peuples. Comment exprimer avec autant d'économie ce qu'entendait Simone Weil en parlant de la pesanteur et de la grâce ?
Quelles sont ces ailes qui nous soulèvent malgré ce qui nous enchaîne à nos doutes, nos enfermements, nos peurs, nos fixations sur le mal ? Un chrétien appelle cela la grâce. L'autre jour, un ami proche de la Bastille me désignait le célèbre génie ailé qui domine la place parisienne, en soulignant le paradoxe d'une modernité – mais n'est-elle pas aujourd'hui un peu désuète ? – qui a voulu libérer les hommes à coups de Raison et de Progrès. Non que la raison et le progrès ne soient, en leur ordre, des valeurs à dédaigner. Mais avec l'homme, le désir ascensionnel a d'autres exigences, et d'abord celles qui touchent à sa libération intérieure, eu égard à un Dieu dont saint Jean nous dit qu'étant plus grand que notre coeur, il nous console lorsque notre coeur lui-même nous condamne.
C'est pourquoi ce livre du père Bro nous apparaît d'un bout à l'autre complètement sacerdotal. Le mystère de la présence du prêtre y est tellement constant qu'il aurait pu être préfacé par André Malraux. Le Malraux qui écrivait à propos de son ami l'abbé Pierre Bockel qu'il lui apprenait que le christianisme est d'abord religion de la communion. Ainsi ces confessions ne sont-elles pas purement autobiographiques, elles dépassent sans cesse l'énigme de la personne pour déboucher sur la relation qui fait vivre. Le prêtre, dit Malraux, incarne «un rapport secourable et privilégié avec la vie – la vie qui n'est pas illusion».
Le père Bernard Bro ne cesse de redire la même conviction. Sa religion se reconnaît d'abord dans l'eucharistie : «Je maintiendrai jusqu'à ma mort, que j'appartiens non pas d'abord à une religion du Livre, mais à la religion de la communion avec une Personne, une Personne qui ouvre un dialogue divin et réciproque, le dialogue trinitaire.»
Que l'on ne pense surtout pas qu'un tel message annoncé aujourd'hui se fasse au mépris de toute actualité et de toute insertion dans les mutations, les échanges, les événements transnationaux et transcontinentaux. A suivre les itinéraires de ce religieux frère prêcheur, les vantards de la mondialisation en deviendraient ridicules. Car, enfin, voilà quelqu'un qui ne paie pas de mots. Il a parcouru tous les continents et tous les pays, non pas à la manière de la jet-set ou des migrations touristiques ordinaires. Chaque région est pour lui un lieu d'interrogation et d'admiration. Toutes les civilisations sont objets d'une ardente reconnaissance. Il faut voir avec quelle délicatesse et quelle secrète connivence le père Bro aborde le Japon et ses sourires. De ses périples au Canada, en Chine, en Océanie, en Amérique latine, il retire une profusion de souvenirs qui s'identifient à des visages inoubliables. On ne s'étonnera pas que le religieux conserve en son coeur les traits les plus évangéliques, ceux qui attestent qu'à tous les points les plus déshérités de la planète des «mère Teresa» inconnues veillent des lépreux abandonnés, des malades qui ne sont reçus nulle part ailleurs ou encore les petites prostituées livrées au tourisme sexuel.
Ce prédicateur de tous les carrefours possibles est aussi un passionné d'art. Il a naguère confié à un superbe album (La Beauté sauvera le monde, Ed. Cerf) sa quête à travers tous les musées qu'il a visités au gré de ses prédications, s'échappant à l'heure de midi avec un sandwich pour contempler les oeuvres qu'ils avaient encore à découvrir. Il n'hésite pas à écrire que pour lui aussi l'art est une aide pour respirer et «mener l'exorcisme que chacun est amené à opérer». Mais il va plus loin encore, en expliquant qu'il y a entre l'art et la théologie une intime connivence qu'il rapporte à la fête de l'Ascension et au pressentiment de l'invisible : «Nous sommes affiliés à deux royaumes : celui d'ici-bas et celui des cieux et... celui qui les relie tous les deux, la Beauté.»
Faut-il ajouter que les arcanes de l'art contemporain lui sont familiers : «Je ne bénis pas l'art moderne. J'essaie, comme je peux, d'entendre le cri de Rachel qui pleure ces enfants.» Mais tout cela ne saurait nous faire oublier le centre du livre qui consiste en une sorte de traité de la prédication. Prêcher c'est le labeur du dominicain ! le père Bro fut un des plus mémorables prédicateurs des carêmes de Notre-Dame, il a parlé devant tous les auditoires, les plus prestigieux et les plus humbles. Pourtant il confie que prêcher, après un demi-siècle de pratique, lui fait toujours peur. Le Christ est lui-même le modèle des prédicateurs. Nous n'avons fait qu'esquisser quelques thèmes de cette immense fresque. Le charme du livre est d'être toujours profond sans cesser d'être familier, en évoquant toutes les rencontres d'une existence. D'Hubert Beuve-Méry à Pierre Emmanuel, en passant par Nicolas de Staël ou Henri-Georges Clouzot, les frères de son ordre, toutes ses amitiés et ses fidélités, quel hymne à la richesse de la vie, dès lors qu'elle est expression d'une communion avec un Dieu qui aime les hommes à l'infini.
* Ecrivain, essayiste (1). La Libellule ou... le haricot, Confessions sur le siècle, de Bernard Bro, Presses de la Renaissance, 730 p., 25 €.
Source : LE FIGARO 14/03/03 |
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