En distribuant sa lettre dans les boîtes du village, un fils de prêtre bouscule l'Eglise
A Sarceaux, dans l'Orne, personne ne songe à critiquer l'abbé Mabille, 80 ans. La mère de ses enfants dit qu'elle se serait "sentie lâche d'attendre qu'il soit mort pour témoigner". Sarceaux (Orne) de notre envoyée spéciale
L'en-tête de la lettre d'Olivier, dans le fichier de l'ordinateur qu'il partage avec sa mère, Françoise, à Hérouville, près de Caen, était déjà un programme en soi.
Olivier, 33 ans, directeur de centres de vacances, a appelé son dossier "OL-LA-ISA". C'est un composé des premières lettres de leurs trois prénoms, le sien et celui de ses deux sœurs cadettes. Mais aussi, peut-être beaucoup plus : comme un nom de code pour beaucoup d'enfants naturels de l'Eglise.
Olivier a "joué lui-même au facteur", le 5 février, en glissant la feuille dans les boîtes aux lettres de Sarceaux, un petit village de moins de mille habitants, dans l'Orne, tout près d'Argentan. C'est aussi la paroisse de Jean Mabille, 80 ans. "Ceci n'est pas une publicité mais la lettre d'un homme en colère", lit-on en guise de préambule.
Puis, dans un style emporté, presque parlé, cet homme de 33 ans raconte sa vie de fils d'abbé : "Rien à inscrire en face de nom et profession du père, écrit-il en citant la chanson de Patrick Bruel : "Maman m'a dit, t'es trop petit pour comprendre, et j'ai grandis avec une place à prendre." Maintenant, si j'allais à l'école, j'écrirais : "Nom du père : XXX. Profession : prêtre". En bas de la missive, une photo des trois enfants, en robes et culotte courte, et une légende qui rappelle que, depuis deux mois maintenant, leur père est aussi grand-père.
L'aîné de la famille avait été le premier à "savoir", un jour de 1989, par l'indiscrétion d'une correspondance lors d'un deuil dans la famille. Françoise, agnostique mais "baptisée-communion", connaît Jean depuis l'enfance : c'est un ami fidèle de son oncle, prêtre lui-même. A 16 ans, la jeune fille pâle aux formes épanouies regarde tout à coup ce prêtre, de 25 ans son aîné, "comme un homme". Elle l'aime, passionnément, pour toujours, sans honte. A 18 ans, elle le retrouve à Caen, où elle est employée de banque. "Personne ne me posait de questions, beaucoup, comme mes parents, pensaient que j'étais avec un homme marié".
Quand naît Olivier, Jean explique qu'il "ne se sent pas capable d'assumer sa paternité". Il s'engage auprès de l'évêque à ne plus revoir Françoise, ce qu'il fait pendant quelques années. A la naissance du troisième enfant, il décide de donner chaque mois à leur mère 900 francs sur ses deniers. Les enfants finissent par se lasser des questions sans réponses. "C'est notre histoire, pas la leur", répondait Jean quand Françoise, le temps d'une ou deux photos partagées, souffrait de son silence face aux enfants. Françoise s'était déjà confiée plusieurs fois à la télévision, mais toujours le visage "flouté". Fin janvier 2003, elle enlève le masque pour Envoyé spécial, sur France 2. Son fils regarde l'émission, lui envoie un texto : "BRAVO". Et se met au clavier de son ordinateur, pour écrire sa lettre ouverte.
"PAS UN BOUT DE BOIS"
Que veut-elle, Françoise, au fond ? "Ce qui m'a décidée, c'est que Jean va avoir 80 ans. Je me serais sentie lâche si j'attendais qu'il soit mort pour témoigner."
Elle a eu des week-ends yeux dans les yeux avec lui, en Bretagne. "J'aurais aimé qu'on soit tous ensemble, même pour un repas. La décision de l'évêque est courageuse, mais elle ne lui donne pas le choix, regrette-t-elle. "Au fond, je n'ai qu'un reproche à lui faire, lâche la dame : celui de s'être soucié des joies et des peines des autres, mais pas des nôtres".
A Sarceaux, personne n'a lu lettre d'Olivier comme un tract d'un "corbeau". "Le curé, je vous le dis franchement, il est très bien", dit Muguette dans la salle à manger de sa ferme. "Je le dis carrément, même à qui ça plaira pas, tant pis : si je le vois qui monte à pied à Argentan, sur la route, eh bien, je le prends dans ma voiture. C'est triste, à l'âge qu'il arrive. il faut le laisser tranquille, le petit père." Sa belle-fille renchérit : "Il y a neuf ans, mon père est mort. Je peux vous dire qu'il m'a bien réconfortée".
Les hommes aussi compatissent. Jean-Jacques, l'antiquaire qui fait face au presbytère, décrit un homme "gentil, charmant". "C'est pas le premier, ça sera pas le dernier. Un curé n'est pas un bout de bois", observe Joël. "Le mariage des curés, ils vont leur accorder. Et puis, il vaut mieux qu'ils fassent ça que tuer ou autre chose", ajoute-t-il d'un air entendu. Le midi, sur Ligne bleue, l'antenne ouverte de France-Bleu Basse-Normandie, on entend dans un refrain : "Il vaut mieux faire des enfants que d'être pédophile."
"Il y en a combien de curés qui foutent le camp ? Il faut bien les garder", appuie Kacem, un collègue de Joël à la fonderie d'Argentan. L'antiquaire analyse justement : "Il y a vingt ans, cet homme-là, il serait passé sur le bûcher. Aujourd'hui, tout le village est derrière lui, C'est peut-être la nouveauté de cette histoire." L'abbé passe devant les ifs de la cour du presbytère, gros pull en laine et pantalon noir, le visage comme ravagé, "il ne faut pas l'embêter", supplie Françoise. Comme toutes les amoureuses, elle ne quitte pas son téléphone portable. Il sonne beaucoup, ces jours-ci. Mais, "depuis toute cette histoire", Jean n'appelle plus.
Ariane Chemin
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L'évêque : "Il a repris contact avec son fils"
Quand Mgr Jean-Claude Boulanger, l'évêque de Sées (Orne), qui a pris ses fonctions en avril 2002, a été informé de la démarche d'Olivier, il a pris la décision, avec son conseil épiscopal, de demander au prêtre de reconnaître la paternité de ses enfants. "De la part d'Olivier, c'était un cri de détresse,commente Mgr Boulanger. Nous avons demandé au prêtre qu'il reprenne contact avec son fils. C'est ce qu'il a fait, en lui écrivant une lettre. Ce geste était très important. Dans un deuxième temps, nous lui demanderons éventuellement d'engager une démarche juridique, c'est-à-dire une reconnaissance en paternité de ses enfants."
En tout cas, "ce n'est pas à son âge que l'Eglise va le mettre à la porte", précise-t-il. L'évêque de Sées a pris contact avec Olivier : "Nous nous sommes parlé au téléphone et nous avons échangé des e-mails. J'ai compris son geste." Mgr Boulanger admet que, dans cette affaire, "il y a une question de fond", celle du célibat des prêtres. "On a des discussions à ce sujet, mais c'est difficile..."
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 27.02.03
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