A Shanghaï, le mariage branché parodie les rituels chrétiens
Fausse église, faux curé, mais de vrais jeunes couples en quête de sacré. // Shanghaï de notre envoyé spécial
Le doute n'est pas permis : c'est une chapelle. La nef meublée de travées de bois sombre, le chœur entourant l'autel, l'abside cerclée de vitraux.
Et, au dehors, il y a toutes ces suggestions architecturales : esquisse de coupole, campanile en surplomb, flèche pointant le ciel... On dirait une chapelle. Mais ce n'est point une chapelle.
Sur la rive orientale du Huangpu, en ce cœur de Pudong où scintille le Manhattan shanghaïen et s'agglomèrent les manufactures, Villa d'Roma est un joyau de contrefaçon ecclésiale. La copie aurait été parfaite si le bureau des affaires religieuses de Shanghaï n'était venu y mettre bon ordre. Les signes religieux, illégitimes en ce faux sanctuaire, ont été décrochés, la croix remplacée par un curieux symbole : deux croissants de lune adossés l'un à l'autre.
Sur les vitraux, les anges se sont effacés au profit de colombes de la paix, plus classiques. Et dans le sermon du (faux) curé, la référence à Dieu a été gommée. On n'y loue plus que les " cœurs en joie", " merveilles du monde" et autres " fleurs de l'amour". A l'entrée trône un panneau édifiant les passants : " Cette chapelle est destinée aux mariages mais soyez avisés que nous n'offrons pas de service religieux."
Qu'importe la laïcisation du lieu. Villa d'Roma respire encore assez le sacré pour attirer les clients. Et l'on s'y presse. Les Buick garées sur le parking donnent idée du public alléché.
Ouverte le 1er janvier, la première agence en Chine de mariages pseudo-chrétiens connaît de fastes débuts. Le carnet est déjà riche de quarante commandes. A ce rythme, l'objectif de 200 cette année et 300 en 2004 sera atteint. "Le marché qui s'ouvre à nous est grand", se réjouit Cai Jiejie, la directrice du marketing de Villa d'Roma.
La formule a déjà fait florès au Japon, et ce n'est point un hasard si l'agence est une société mixte sino-japonaise. Mme Cai a vécu dix ans au Japon, s'y est mariée dans une... pseudo-église (mais avec la croix et les anges) et juge le terreau culturel chinois prêt à la greffe.
Selon elle, la puissance d'attraction du " concept" tient dans l'intégration des services que l'agence offre : salon de coiffure et maquillage, garde-robes, cérémonie pseudo-religieuse, sortie entre deux haies d'honneur – où des employés jettent des poignées de riz – au son de la cloche, banquet, concert (au choix musique occidentale ou chinoise).
Le prêt-à-marier, c'est l'expertise de Villa d'Roma. "Les jeunes couples chinois n'ont pas le temps d'organiser des cérémonies, souligne Mme Cai.Ils arrivent une heure avant et tout est fin prêt. C'est la formule idéale pour les cols blancs."
Mais la vertu du circuit intégré n'explique pas tout. Il y a bel et bien un engouement spécifique pour l'office pseudo-religieux, composante essentielle du succès de la formule. Les jeunes couples chinois ne trouvent plus leur compte dans la sécheresse du mariage bureaucratique – un tampon rouge qui s'écrase sur un livret – ou les libations des banquets dans les restaurants ou hôtels. " Les jeunes d'aujourd'hui réclament de la solennité et de la passion pour un tel tournant dans leur vie", résume Tyrrel Levine, le faux curé, un étudiant américain devenu journaliste pigiste à Shanghaï et que Villa d'Roma a recruté sur petites annonces. Seule condition requise : la maîtrise de la langue chinoise. Tyrrel Levine commence à bien connaître ces jeunes couples pour avoir maintes fois répété la scène avec eux : " Voulez-vous prendre pour époux (épouse) ?", échange de (vraies) bagues, signature du (faux) registre. Cette nouvelle génération est attirée par l'exotisme et le sacré de l'église, mais un mariage véritablement chrétien étant réservé aux baptisés – très minoritaires –, les candidats à la solennité n'ont d'autre recours que le simulacre. Villa d'Roma le leur offre pour un tarif oscillant entre 730 € et 1 200 € selon la richesse du rituel. Le circuit intégré coûtera, lui, entre 4 000 € et 7 000 € .
Ce courant du mariage pseudo-religieux en Chine n'en est qu'à ses prémices. Vague puissante ou mode passagère ? Professeur d'anthropologie à l'université Zhongshan (Canton), Deng Qiyao admet la réalité du tournant. " Maintenant que les besoins matériels sont satisfaits avec le développement économique, explique-t-il, les gens aspirent à une croyance." Alors que le taux de divorce explose avec les mutations urbaines, " les jeunes recherchent la confiance réciproque. La solidité de la relation et le caractère sacré du mariage chrétien répondent à cette quête", ajoute M. Deng. Il souligne qu'"à Canton ou à Shanghaï, des agences proposent aussi des mariages inspirés des coutumes des minorités ethniques".
Shanghaï offre, selon M. Deng, un cas un peu particulier, car la tendance yanqi (branchée) est associée à l'Occident en opposition au tuqi (traditionnel). Il n'exclut pas qu'ailleurs le rituel du mariage ancestral, proscrit pour " féodalisme" sous l'ère maoïste, s'arrache de l'oubli. Déjà, le cérémonial de la mariée dans le palanquin, de la révérence au Ciel et à la Terre, des jeux des invités dans la chambre nuptiale... "est repris par certains couples, car ils y redécouvrent une vraie valeur". La quête des valeurs et du sens, plutôt que celle de l'Occident, serait donc la clé de cette drôle de ferveur autour d'une chapelle sans croix ni anges.
Frédéric Bobin
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 05.02.03 |