Article en ligne du Figaro d'aujourd'hui
Bordeaux : de notre envoyé spécial Élie Maréchal [16 décembre 2002]
En plein coeur historique de Bordeaux, le diable frétille dans le bénitier de Saint-Éloi. Une plaque, apposée en 1958 sur la façade, raconte l'histoire de cette coquette église : «Fondée au XIIe siècle, reconstruite au XVe, chapelle de la jurade jusqu'en 1790, les nouveaux jurats y prêtaient serment, l'humaniste Élie Vinet (1509-1587) y repose.» Le clocher porte quelques traces anciennes de balles. Rien n'indique extérieurement la querelle qui bouillonne ici depuis onze mois. Hier, à 10 h 30, comme chaque dimanche depuis le 22 septembre, la messe commençait, les fidèles se signaient à l'Asperges me, la chorale chantait en suivant l'harmonium, l'abbé Philippe Laguérie, arrivé ici en 1998 après avoir officié à Saint-Nicolas du Chardonnet à Paris, s'apprêtait à monter en chaire pour «faire (ses) mises au point sur les événements de la semaine». Dans la ruelle pavée qui longe le côté de l'édifice, un indice pourtant. Sur la porte donnant dans la sacristie, une inscription peinte grossièrement : «Nazi».
Alors, église tranquille ou épouvantable repaire ? La ville dont Alain Juppé est le maire a-t-elle fait un pas de clerc en confiant cette église à une association de catholiques attachés à la messe en latin et, par la Fraternité sacerdotale saint Pie X, ne cessant de critiquer Pape, évêques, réformes conciliaires, liberté religieuse ?
Le 20 décembre, le tribunal administratif de Bordeaux dira si, dans sa délibération du 28 janvier dernier ouvrant l'accès de Saint-Éloi, propriété communale, à une association de généreux donateurs, le conseil municipal a ou non outrepassé ses droits.
Selon la loi de séparation Église-État de 1905 et un décret de mars 1970, rien n'aurait dû être entrepris par la commune sans l'accord de l'évêque, dit «affectataire», ni sans l'aval d'un arrêté préfectoral. Voilà où le bât blesse : ni l'un ni l'autre n'existent formellement, même si Saint-Éloi paraissait désertée par le culte catholique.
En 1981, une commission de sécurité avait ordonné la fermeture de l'église pour travaux. Néanmoins, l'évêché avait continué d'y nommer un curé, de sauvegarder ses droits en acceptant «de façon transitoire» un dépôt d'archives municipales. Entre squatters et amoureux du patrimoine, entre négligences et impécuniosité, Saint-Éloi s'est enfoncée dans l'à-peu-près. Maintenant, à la justice de crever un abcès de vingt ans. Non seulement la cause elle-même, mais aussi ses protagonistes font qu'il s'agit de bien plus qu'une tempête dans un bénitier.
Si les églises sont ouvertes le dimanche, les mairies ne le sont pas. Celle de Bordeaux, malgré plusieurs sollicitations, refuse de parler sur cette affaire embarrassante. L'avocat, Me Jean Laveissière, argue que la mairie a agi «dans l'intérêt du patrimoine historique et architectural dont elle est la garante». Ce cadeau à «la droite de Dieu» compenserait aussi l'exploitation par «la gauche du Christ» du centre Utopia qui a installé deux salles de cinéma dans l'église Saint-Siméon désaffectée, elle, depuis la Révolution.
Bien sûr, Alain Juppé a une dimension politique nationale et ses adversaires socialistes à la mairie se sont empressés de déposer un recours administratif. D'aucuns ici s'esclaffent de voir de tels anges gardiens voler ainsi au secours de l'Église catholique. Celle-ci est représentée à Bordeaux par Mgr Jean-Pierre Ricard, archevêque et président de la Conférence des évêques de France. Lui aussi, malgré ses bonnes relations avec Alain Juppé et le préfet Frémont, a déposé son propre recours «pour le principe», de sorte que soient respectées les règles de l'affectation d'un édifice cultuel. «Sujet sensible aujourd'hui dans les relations Église-communes, commente Mgr Ricard. Je ne m'inscris pas dans une logique contre l'extrême droite, le fascisme ou les intégristes. Je suis disposé à des relations pacifiques avec la Fraternité saint Pie X, même si, dans ses écrits, son ton est toujours polémique contre le Pape et les évêques. J'ai rencontré l'abbé Laguérie pour lui expliquer que mon recours n'est pas dirigé contre lui et que son souhait d'un lieu de culte en centre-ville est compréhensible.»
L'abbé Laguérie souligne la portée nationale de cette affaire de Saint-Éloi. En effet, que vont devenir les églises, notamment rurales, là où, faute de prêtres mais surtout de fidèles, la messe n'est plus célébrée ?
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