Les organisations humanitaires islamiques: de la bienfaisance à la guerre sainte (Le Temps/Svizzera)
Le Temps, 31.10.2002
De même que certaines ONG occidentales se sont lancées dans le prosélytisme religieux, des ONG islamiques socialisent les musulmans pauvres pour les préparer au Djihad. Rencontre avec Abdel-Rahman Ghandour, auteur d'un ouvrage sur la question
Propos recueillis par Samuel Gardaz Jeudi 31 octobre 2002
Les ONG islamiques sont nées, discrètement, en pays musulmans dans la première moitié du siècle, avant de déferler ces vingt dernières années sur des champs de bataille – Afghanistan, Bosnie – qui les ont fait apparaître au grand jour. Abdel-Rahman Ghandour, un Franco-Libanais de 39 ans qui a longtemps travaillé pour la Croix-Rouge internationale et libanaise puis pour Médecins sans frontières (MSF) en pays arabo-musulmans, leur consacre un ouvrage, Djihad humanitaire, enquête sur les ONG islamiques *, fruit d'une commande passée en 1993 par son employeur d'alors, Médecins sans frontières. Les ONG islamiques étaient en train d'essaimer à travers le monde, et les humanitaires occidentaux avaient éprouvé le besoin de mieux comprendre qui étaient ces nouveaux interlocuteurs avec lesquels les contacts, pourtant nécessaires sur le terrain, étaient si difficiles. Abdel-Rahman Ghandour occupe actuellement les fonctions de conseiller politique auprès du représentant spécial des Nations unies pour la région des Grands-Lacs africains.
Le Temps: Vous dites que l'Islam n'a pas attendu l'«islamisme» pour prendre sa dimension charitable.
Abdel-Rahman Ghandour: Non seulement l'islamisme n'a rien inventé, mais il y avait un bagage qui ne demandait qu'à s'exprimer. Il a suffi d'une combinaison de facteurs, une disponibilité et une prise de conscience d'un vide d'une part, un modèle occidental disponible d'autre part, pour qu'on assiste à cette déferlante des ONG islamiques.
– Comment les distinguer les unes des autres?
– Leurs stratégies d'insertion sur la scène internationale permettent de distinguer quatre catégories: tout d'abord une stratégie clairement subversive, dont les adeptes sont prêts à utiliser tous les moyens, y compris la violence, pour satisfaire les revendications politiques et «aider» les musulmans qu'ils estiment opprimés. Ensuite une stratégie «da'watiste» (du terme al-da'wa, la prédication), présentée par ses promoteurs comme défensive, et perçue par les acteurs occidentaux comme agressive. Elle reprend à son compte la technique missionnaire des grandes puissances européennes des XVIIIe et XIXe siècles. Troisièmement une stratégie de conciliation, qui vise l'entrée dans le cercle choisi des grandes associations caritatives internationales, et qui peut conférer puissance, prestige et moyens financiers. Enfin une stratégie caméléon, celle de la majorité des ONG islamiques. Cette stratégie consiste à manier l'art de la circonstance, où l'ambivalence prime.
Bien sûr, cette classification est un peu artificielle, dans toute organisation, il y a en réalité un peu de tout: exemple, dans la Fondation Zayed des Emirats arabes unis, cohabitent des Wahhabites et des Gens du Bien pour qui la bienfaisance doit être séparée de tout projet politique.
– Un point commun tout de même: le donateur ne sait jamais avec précision s'il participe à la construction d'un dispensaire ou s'il finance le terrorisme.
– Oui, et depuis le 11 septembre, les donateurs craignent qu'en remontant la filière, les autorités américaines identifient une organisation qui finance le terrorisme. Les dons des particuliers ont donc fortement chuté, surtout aux Etats-Unis qui représentaient une grosse source.
– En quoi Oussama Ben Laden représente-t-il, comme vous dites, les ONG islamiques?
– Lorsque je me demande s'il n'est pas un «terroriste humanitaire», c'est évidemment ironique. Mais il est aussi représentatif de tous ceux pour qui tous les moyens sont bons pour défendre l'Islam. Dans le projet de réislamisation des islamistes, il faut resocialiser les militants avant de les mobiliser. Et pour les resocialiser, il faut les réhumaniser en leur donnant ce dont ils ont besoin pour vivre: le pain, l'eau. Par un raccourci, Ben Laden représente ces deux extrêmes, cette chaîne qui doit aboutir au musulman nouveau capable de se défendre et de revendiquer son authenticité.
– Mais les donateurs musulmans se méfiaient dès avant le 11 septembre.
– Ils craignaient déjà l'implication d'ONG islamiques dans le financement d'attentats, comme ceux contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar es-Salaam en 1998. Mais aussi le fait que certaines ONG conditionnaient leur aide à la pratique, par les populations auxquelles cette aide était destinée, d'une certaine forme d'Islam. En Afrique de l'Ouest par exemple, ou dans les Balkans, les bénéficiaires ont progressivement compris que ces ONG ne venaient pas nécessairement dans le but de les aider. Le 11 septembre a encore brouillé les cartes. D'un côté, certaines ONG font un très bon travail d'insertion pour devenir de véritables acteurs humanitaires, comme Islamic Relief, de Grande-Bretagne. Mais de l'autre côté, parce qu'ils ont ce sentiment d'avoir été ostracisés, beaucoup de musulmans se sont radicalisés de nouveau. Les grosses ONG islamiques, grisées par le fait qu'elles sont de plus en plus efficaces, de plus en plus reconnues, sont donc tiraillées entre le désir de continuer leur insertion et la crainte de passer pour vendues à l'Occident.
Autre conséquence du 11 septembre: les circuits de solidarité changent. On en revient à une forme plus traditionnelle de solidarité, qui passe par les individus: tel Palestinien confie de l'argent à sa mère pour qu'elle le redistribue. Le problème pour les ONG, c'est que peu d'entre elles ont la logistique nécessaire pour maîtriser toute la chaîne de solidarité. Elles sont obligées de passer par de petits acteurs locaux dont l'objectif peut ne pas être humanitaire. En Palestine par exemple, les autorités israéliennes interdisant l'accès aux grandes ONG islamiques, elles sont obligées de passer par le Hamas, vaste réseau de solidarité humanitaire mais aussi mouvement politique et militaire. Dans ce contexte, tout l'argent des donateurs ne va certainement pas dans des projets humanitaires.
– Les ONG islamiques sont nées dans un cadre national puis sont devenues transnationales. Comment?
– Historiquement, elles se sont créées en opposition à l'Etat national, jugé le plus souvent comme islamiquement non correct. Mais dès qu'elles ont eu un rôle par-delà les frontières, elles ont été happées et instrumentalisées par ces mêmes Etats, du fait des rivalités politiques, mais aussi dogmatiques, entre des pays – Arabie saoudite, Iran, Soudan, par exemple – exportateurs d'Islams très différents. Grâce à ces ONG, ces Etats ont cherché à acquérir sur la scène internationale un prestige qu'ils n'auraient jamais eu autrement.
Le basculement du national au transnational s'est fait à la fin des années 1970 autour de quatre événements: la Révolution islamique en Iran, l'accroissement de la manne pétrolière, les guerres d'Afghanistan à partir de 1979, puis celle du Liban à partir de 1982. L'Afghanistan a été un laboratoire parfait pour les ONG islamiques: un très vaste terrain, pas totalement occupé par les humanitaires occidentaux; et le premier champ d'application de la combinaison entre Djihad des âmes et Djihad des corps, c'est-à-dire la nécessité de soigner des musulmans le jour, et de combattre les Soviétiques la nuit.
– Quelles sont les relations entre les ONG islamiques et les ONG occidentales. Collaboration, compétition, méfiance?
– Sur le terrain, les humanitaires occidentaux ont parfois des comportements arrogants, sans respect pour les autres cultures. La promiscuité, l'alcool, le sexe, peuvent choquer les populations sans qu'ils s'en rendent compte. Cette image caricaturée sert de repoussoir aux ONG islamiques pour mobiliser un soutien chez elles, même si elles puisent chez les organisations occidentales tout le côté technique qui les fascine. On oublie cependant en disant cela, surtout en France où l'idée de laïcité est fondamentale, le renouveau du militantisme religieux juif, chrétien, et notamment protestant. La moitié du Nicaragua est devenu protestante aujourd'hui. Dans la région des Grands-Lacs africains, la présence des ONG évangélistes est très grande. Elles disposent de moyens financiers considérables et certaines sont même soutenues par l'Etat américain. Cette présence favorise le repli identitaire des ONG islamiques, qui sont fondées à se demander: si les ONG chrétiennes existent, pourquoi pas les ONG islamiques?
La grande différence, c'est que ces ONG chrétiennes savent être beaucoup plus discrètes dans leurs comportements et dans leurs discours. A l'inverse, les ONG islamiques da'watistes (missionnaires) fondent leur légitimité sur leur visibilité pour mobiliser des fonds. Quitte à adopter un discours dans lequel elles ne croient pas elles-mêmes.
Un responsable de l'ONG koweïtienne Lajnat al-Da'wa al-Islamiyya à Kaboul brandissait par exemple la menace du prosélytisme chrétien en Afghanistan. Celui-ci existe, certes, mais demeure très limité. En privé, il m'avouait qu'il était obligé d'exagérer la menace. Ce besoin de financement débouche sur une problématique bien connue en Occident: on trouve beaucoup d'ONG islamiques dans des zones pour lesquelles il est facile de lever des fonds, et très peu dans d'autres régions très peuplées de musulmans qui auraient besoin de leur aide, mais nettement moins médiatiques: l'Irak, encore que cela soit lié à d'autres facteurs, et le Sahel. Les ONG islamiques qui y travaillent ont beaucoup de difficultés à mobiliser les donateurs, alors que les ONG concernées ne savent plus quoi faire de la quantité d'argent destiné à la Palestine. Les Palestiniens eux-mêmes n'en veulent plus. Ils réclament des armes. Ce qui nous conduit vers cette autre problématique bien connue, qui est que l'humanitaire est parfois un alibi à l'inaction politique.
* Djihad humanitaire, enquête sur les ONG islamiques, Abdel-Rahman Ghandour, Flammarion, 346 pages.
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