| Auteur : Jean Kinzler (194.158.98.xxx) |
| Sujet : Les enfants martyrs du franquisme réduqués chez des cathos! |
| Date : 2002-10-21 18:43:12 |
Les enfants martyrs du franquisme En Espagne, sous le régime de Franco, des milliers d'enfants de républicains emprisonnés ou exécutés ont été enlevés et «rééduqués».
Par François MUSSEAU
lundi 21 octobre 2002
Madrid de notre correspondant
«Je ne pardonne pas parce que le pardon est une forme d'oubli. Et jusqu'à ma mort, je veux rappeler aux jeunes générations tout le mal que les franquistes nous ont fait.» Assise dans sa chambre à coucher bordée d'un jardinet, dans un quartier sud de Madrid, Julia Manzanal, 87 ans, parle avec feu et précision de son douloureux passé. En 1939, les troupes du général Franco gagnent une guerre civile qui laisse l'Espagne exsangue. Pour avoir servi sur le front républicain en tant que dirigeante communiste, Julia Manzanal risque la peine de mort. Elle y échappe par miracle, mais est incarcérée avec sa fille en bas âge. «On nous a traînées d'une prison à l'autre. Nous vivions dans des conditions misérables. Les geôliers ne me laissaient qu'une heure par jour avec ma fille, le temps de lui donner le sein. Dans la prison d'Amorrebieta, au Pays basque, les conditions étaient si infâmes que la petite a fini par mourir à la suite d'une méningite. Comme j'étais athée, les religieuses qui tenaient la prison m'ont interdit d'assister à ses funérailles. Par ruse, j'ai tout juste pu glisser un petit drapeau républicain dans son linceul. Cela peut vous paraître ridicule, mais c'était ma façon de me sentir unie à elle jusqu'au bout. Et, au fond, c'est pour elle que je n'ai jamais cessé d'être communiste et de lutter pour un monde meilleur.»
Alors que l'Espagne se penche sur son passé franquiste, la lumière se fait peu à peu sur le sort des enfants des prisonniers républicains. Au sortir de la guerre civile, les «rojos» (les «rouges» sont fusillés, incarcérés ou réduits au silence par le nouveau régime. Les militantes sont placées dans des prisons à part. Parmi elles, beaucoup sont enceintes ou jeunes mères. Que deviendront ces enfants ? Jusqu'à un passé récent, à l'exception de quelques études confidentielles, personne ne s'est intéressé à leur sort. «Ils ont été relégués dans les oubliettes de l'histoire, explique Montserrat Armengou, auteur d'un documentaire et d'un ouvrage sur la question (1). Beaucoup ont péri dans les cachots, de malnutrition et de manque d'hygiène. A la prison de Saragosse, par exemple, 42 bébés sont morts en une semaine. Quant aux survivants, le régime franquiste a tout fait pour qu'on perde leur trace.» Combien étaient-ils ? «C'est impossible à savoir, pense l'historien Ricard Vinyes, spécialiste des geôles franquistes. En 1940, on comptait 280 000 prisonniers politiques. Mais, dans les prisons pour femmes, les nouveau-nés n'étaient pas enregistrés. Nos seules sources, aujourd'hui, sont les témoignages des survivants.»
Adoption massive
Une circulaire du 30 mars 1940 stipule que, passé l'âge de 3 ans, tout enfant doit être séparé de sa mère incarcérée. «La plupart des femmes avaient été placées dans des pénitenciers éloignés de leur lieu de résidence, poursuit Montserrat Armengou. Si bien que, au moment de la séparation, les mères n'avaient personne à qui confier leurs enfants.» Le nouveau régime va y pourvoir : les garçons sont envoyés en majorité dans des hospices publics ou des orphelinats tenus par des phalangistes ; les filles rejoignent des institutions religieuses. En 1943, une source officielle estime qu'ils sont environ12 000 dans ces centres.
La dictature, soutenue par l'...glise, se charge de leur «rééducation». Une loi de décembre 1941 permet d'inscrire les enfants de républicains au registre civil sous de nouveaux noms, ce qui brouille les pistes de leur filiation et facilite leur adoption massive dans des familles franquistes. Vicenta Alvarez, une Valencienne sexagénaire qui vit aujourd'hui dans la banlieue parisienne, a ainsi passé une partie de son existence à retracer ses origines. En 1939, lorsque son père républicain est fusillé, elle entre dans un orphelinat sous le nom de «Flores». Elle passera ensuite dans quatre familles d'accueil, «des familles catholiques respectables, très liées au régime», puis, plus tard, sous la surveillance de bonnes soeurs.
«Lavage de cerveau»
D'après de nombreux survivants, les ordres religieux auraient joué un rôle clé dans la «reprise en main» de filles de «rouges». José Murillo, 77 ans, ancien héros de la résistance antifranquiste dont le père a été pendu dans sa cellule, peut en témoigner. En 1949, il apprend que sa jeune soeur, Maria, a été enlevée près de Cordoue par des religieuses, puis emmenée dans un couvent de Barcelone. Cheveux blancs lissés en arrière, la gestuelle solennelle, José Murillo raconte, ému, indifférent au bruit du bar madrilène où il a donné rendez-vous : « endant des années, j'ai échangé des lettres avec elle. J'ai compris qu'on lui avait fait subir un lavage de cerveau. Son entourage l'a persuadée que sa famille n'était composée que de dangereux communistes athées tuant les prêtres et brûlant les églises. Moi, j'ai tenté de la convaincre qu'elle pouvait être fière de nous. Je ne l'ai jamais revue. D'ailleurs, elle ne veut voir personne. Je sais seulement qu'elle vit dans un couvent à Rome.» Montserrat Armengou confirme: «Beaucoup ont persisté dans la voie religieuse, comme curés ou nonnes, persuadés que, ainsi, ils pourraient laver les péchés de leurs parents.»
«Vingt-cinq ans d'amnésie»
D'après l'historien Ricard Vinyes, cette cassure générationnelle orchestrée par le régime franquiste répondait à un dessein : si l'Espagne ne voulait plus être «souillée», il fallait déraciner les idées politiques des vaincus, considérés comme des «dégénérés mentaux». Le théoricien de cette répression, Antonio Vallejo Nagera, psychiatre militaire officiel du régime dès 1938, écrit dans son livre la Psychopathologie de la guerre : «Si, comme nous le pensons, les marxistes ou leurs engeances sont avant tout des psychopathes antisociaux, il convient de les séparer dès l'enfance du reste de la société et de les réorienter vers les vraies valeurs.»
Ce zèle idéologique poussera même le régime franquiste à agir hors de ses frontières : dans les années 40, il réussira à rapatrier 32 000 enfants de républicains exilés pendant la guerre civile en Europe (surtout en France) et en Amérique (...tats-Unis, Mexique...). «Nagera a largement mis en pratique ses macabres théories, explique Montserrat Armengou. Le plus incroyable, c'est que, depuis tout ce temps, les Espagnols n'ont pas eu connaissance de pareilles monstruosités. Contrairement à ce que veulent nous faire croire les manuels scolaires, le franquisme n'a rien eu à envier au nazisme ou au fascisme italien. Nous avons subi quatre décennies de dictature, et vingt-cinq ans de transition, certes démocratique, mais amnésique. C'est un juge espagnol qui a arrêté Pinochet. Il serait peut-être temps aujourd'hui de faire notre propre examen de conscience».
(1) Le documentaire les Enfants perdus du franquisme, diffusé en février sur la chaîne catalane TV3, a été suivi par près d'un million de téléspectateurs ; le livre du même titre sort cette semaine en Espagne aux éditions Mondadori, collection Plaza y Janès (208 pp.).
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