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"Moyen Âge : Sous la lumière des Cieux" Imprimer
Auteur : XA
Sujet : "Moyen Âge : Sous la lumière des Cieux"
Date : 2002-10-18 09:17:36

Valeurs Actuelles n° 3438 paru le 18 Octobre 2002

CULTURE

Valeurs Actuelles n° 3438 paru le 18 Octobre 2002

CULTURE

Moyen Âge : Sous la lumière des Cieux

Histoire, politique, art, religion, modes de vie : trois ouvrages explorent, loin des enluminures et des caricatures, le
Moyen Âge de l’intérieur.
L’énorme, le beau et le politique. L’énorme ? Le Moyen Age en 1790 définitions, 1 650 pages et 380 auteurs. Le beau ? Le Moyen
Age en lumière : une sélection des plus somptueuses enluminures. Le politique ? Une étude originale sur le roi, l’Eglise, les
grands et le peuple dans la France médiévale de 481 à 1514. Trois ouvrages qui ont en commun le souci de partager un savoir
jamais figé et le désir de faire comprendre une période caricaturée, souvent décriée ou idéalisée.
Dirigé par un trio composé d’une historienne, Claude Gauvard, d’un philosophe, Alain de Libera, et d’un littéraire, Michel Zink, le
Dictionnaire du Moyen Age affiche dans le choix de ses responsables la volonté de bousculer les cloisonnements traditionnels et
de multiplier les types d’investigation afin d’offrir une vue totale du Moyen Age. Si ce dictionnaire qui paraît en même temps en
grand format et en poche n’est pas le seul disponible sur le marché, un seul peut lui être comparé, celui que dirigea André
Vauchez (Dictionnaire encyclopédique du Moyen Age, Cerf, 1997). Comparaison nécessaire : elle permet de dégager les
caractères originaux de ce volumineux dictionnaire.
En premier lieu, le prix. Si à l’origine le Vauchez était dissuasif, son prix a été ramené à 91,47 euros. Plus cher toutefois que le
Gauvard dans sa version de poche, dont le faible coût a eu pour conséquence la disparition de photographies, de cartes et de
plans. L’histoire de l’art sera la parente pauvre de ce nouveau dictionnaire : adieu à Van der Weyden et aux Limbourg ; bonjour à
un Giotto rétréci (quatorze demi-lignes) et aux cathédrales miniatures (moins de deux colonnes). Dommage !
Deuxième contrariété, l’absence d’unité dans les notices consacrées aux souverains. Ainsi Richard Cœur de Lion et Philippe le
Bel sont fragmentés en neuf notices. Les Valois sont mieux traités : chacun a sa note que l’on trouvera sous le nom de la
dynastie. Quant à Charlemagne, Frédéric Ier Barberousse et Frédéric II, ce sont des privilégiés : ils ont une entrée individuelle.
Troisième lacune : le faible nombre d’articles géographiques. Pourtant, les médiévaux ont été bâtisseurs de paysages. Vézelay,
Vienne (Autriche), Vienne (Isère), pour s’en tenir à la lettre V, auraient pu prétendre à une entrée.
Cela dit, que de richesses et de mises au point salutaires ! Si les institutions, le droit, les œuvres littéraires, philosophiques et
théologiques, les mots spécifiques, le sacré sont fort bien présentés, un des apports les plus neufs se trouve dans les analyses
de notions comme l’honneur, la vengeance, la violence, la nature, la nation, etc., dont la signification médiévale est loin de la nôtre.

Avec ces articles qui dépassent le cadre de la vie quotidienne (non négligée) s’ouvrent les portes d’un autre monde. Où le lecteur
pénètre, armé des clefs qui lui permettent de saisir les valeurs qui cimentaient alors les liens sociaux. Il y apprend (article “Beau”)
que « Dieu y est vu comme un artiste qui est le premier modèle de tout » et que « la beauté produite par l’homme est
nécessairement secondaire par rapport à la beauté de ce qui est, non seulement parce que l’art imite la nature, mais encore parce
que l’art travaille avec un matériel donné ».
Parmi ce matériel : les manuscrits. Chacun est unique et comprend essentiellement du texte, parfois des notations musicales et
des enluminures. Au total : l’écriture, le son et l’image. Ils sont cinquante mille à dormir dans les bibliothèques françaises. Un
fonds exceptionnel, microfilmé, photographié : cent trente mille vues, dont quatre-vingt mille ont été numérisées. Soit le plus grand
musée de peintures médiévales. Que l’IRHT (Institut de recherche et d’histoire des textes), un laboratoire du CNRS fondé en 1939
et dirigé actuellement par Jacques Dalarun, un mécène, la Fondation Banques CIC pour le livre, le Centre national du livre et les
éditions Fayard ont décidé de sortir de l’ombre au moyen d’un projet ambitieux : faire découvrir le Moyen Age par ses manuscrits
enluminés.
A cette fin, une dizaine de médiévistes ont été invités à traiter leur thème de prédilection à la lumière d’images neuves, souvent
inédites, venues de toute la France. Ainsi, Michel Pastoureau reprend un sujet qu’il connaît comme personne : l’animal. En dix
chapitres, enluminures et textes proposent un tableau original du Moyen Age en forme de triptyque. Sous le signe de la Genèse, il
s’ouvre sur le temps et l’espace puis présente les acteurs, animaux et humains. Le panneau central, la condition humaine, met en
scène les principales activités sociales (les travaux et les jours, le pouvoir, le droit, le savoir et l’enseignement). Le dernier volet
conduit du ciel aux marges de l’invisible et des visages de Dieu à l’univers des marges, c’est-à-dire le monde étrange et imaginaire
qui peuple les marges des manuscrits. Jamais encore le mariage de l’image et du texte n’avait été aussi fécond : un livre
stupéfiant de beauté et d’imprévus.
Incontestablement, l’essai que dirige Philippe Contamine, le premier volume d’une Histoire de la France politique, se révèle
austère. Il est cependant étonnant. Habituellement, l’histoire politique commence avec le règne de Philippe le Bel (1285-1314).
Avant cette date, elle se réduisait, disait-on, à une succession de règnes (ou au mieux à l’étude des rapports entre les grands et
le roi) dont le XIVe siècle serait le fruit. Bref, elle se confondait à l’histoire de l’Etat et de sa formation, de la royauté et de ses
institutions.

Dès le Moyen Âge, la vie politique fut chose publique.

Tout autre est l’option adoptée par Philippe Contamine. Epaulé par deux médiévistes, Olivier Guyotjeannin et Régine Le Jan, il
entend par histoire politique l’histoire du pouvoir et de la puissance. Du coup, toute la perspective d’ensemble se modifie. Et écrire
une histoire politique qui débute à la fin du Ve siècle n’est plus utopique : elle englobe l’étagement et l’émiettement des pouvoirs,
du roi aux groupes locaux, les stratégies familiales et patrimoniales qui concourent à la transmission et à la répartition du pouvoir
de commandement, les mécanismes de règlement des conflits et de la violence, les réflexions et le degré d’autonomie des clercs
et des laïcs, les rapports entre gouvernants et gouvernés.
Exposée ainsi, cette étude semble abstraite. Il n’en est rien. Elle s’ancre dans une réalité géographique (l’espace du regnum) qui
se précise, dans une chronologie originale et convaincante, et s’enracine dans une vie politique authentique et animée, de plus en
plus complexe et diverse, où les “grands”, s’ils y tiennent une place essentielle, n’en sont pas les seuls acteurs : le populus y a
sa place. Jamais, apprend-on, la vie politique ne fut conçue, sauf dans ses dérives, comme une affaire privée : les notions de
chose publique, d’ordre et d’utilité publics sont repérables dès les origines, comme l’est également la question de la légitimité du
pouvoir. S’affirment une originalité et une identité qui distinguent assez rapidement, dans l’équilibre du jeu politique, la France du
reste de l’Europe, même si existent des caractères communs.
Par-delà la pluralité des Moyen Age que proposent ces ouvrages, une certitude : l’environnement mental est pétri et pénétré de
religieux. Qui tisse les rapports entre les hommes, qui précise le monde et sa hiérarchie, qui oppose dans une vision largement
dualiste le mal au bien, l’ombre du diable à la lumière des Cieux.
- Dictionnaire du Moyen Age, sous la direction de Claude Gauvard, Alain de Libera et Michel Zink, PUF, 1 548 pages, 150 € en
version coffret, 45 € en version poche.
- Le Moyen Age en lumière, sous la direction de Jacques Dalarun, Fayard, 400 pages, 80 € jusqu’au 31 janvier 2003, 100 € après
(DVD-Rom et cédérom chez Nouveau Monde éditions).
- Le Moyen Age, sous la direction de Philippe Contamine, Seuil, 528 pages, 26 €.
- La France au Moyen Age, de Marie-Anne Polo de Beaulieu, Les Belles Lettres, 300 pages, 15 €.
Frédéric Valloire

Histoire, politique, art, religion, modes de vie : trois ouvrages explorent, loin des enluminures et des caricatures, le
Moyen Âge de l’intérieur.
L’énorme, le beau et le politique. L’énorme ? Le Moyen Age en 1790 définitions, 1 650 pages et 380 auteurs. Le beau ? Le Moyen
Age en lumière : une sélection des plus somptueuses enluminures. Le politique ? Une étude originale sur le roi, l’Eglise, les
grands et le peuple dans la France médiévale de 481 à 1514. Trois ouvrages qui ont en commun le souci de partager un savoir
jamais figé et le désir de faire comprendre une période caricaturée, souvent décriée ou idéalisée.
Dirigé par un trio composé d’une historienne, Claude Gauvard, d’un philosophe, Alain de Libera, et d’un littéraire, Michel Zink, le
Dictionnaire du Moyen Age affiche dans le choix de ses responsables la volonté de bousculer les cloisonnements traditionnels et
de multiplier les types d’investigation afin d’offrir une vue totale du Moyen Age. Si ce dictionnaire qui paraît en même temps en
grand format et en poche n’est pas le seul disponible sur le marché, un seul peut lui être comparé, celui que dirigea André
Vauchez (Dictionnaire encyclopédique du Moyen Age, Cerf, 1997). Comparaison nécessaire : elle permet de dégager les
caractères originaux de ce volumineux dictionnaire.
En premier lieu, le prix. Si à l’origine le Vauchez était dissuasif, son prix a été ramené à 91,47 euros. Plus cher toutefois que le
Gauvard dans sa version de poche, dont le faible coût a eu pour conséquence la disparition de photographies, de cartes et de
plans. L’histoire de l’art sera la parente pauvre de ce nouveau dictionnaire : adieu à Van der Weyden et aux Limbourg ; bonjour à
un Giotto rétréci (quatorze demi-lignes) et aux cathédrales miniatures (moins de deux colonnes). Dommage !
Deuxième contrariété, l’absence d’unité dans les notices consacrées aux souverains. Ainsi Richard Cœur de Lion et Philippe le
Bel sont fragmentés en neuf notices. Les Valois sont mieux traités : chacun a sa note que l’on trouvera sous le nom de la
dynastie. Quant à Charlemagne, Frédéric Ier Barberousse et Frédéric II, ce sont des privilégiés : ils ont une entrée individuelle.
Troisième lacune : le faible nombre d’articles géographiques. Pourtant, les médiévaux ont été bâtisseurs de paysages. Vézelay,
Vienne (Autriche), Vienne (Isère), pour s’en tenir à la lettre V, auraient pu prétendre à une entrée.
Cela dit, que de richesses et de mises au point salutaires ! Si les institutions, le droit, les œuvres littéraires, philosophiques et
théologiques, les mots spécifiques, le sacré sont fort bien présentés, un des apports les plus neufs se trouve dans les analyses
de notions comme l’honneur, la vengeance, la violence, la nature, la nation, etc., dont la signification médiévale est loin de la nôtre.

Avec ces articles qui dépassent le cadre de la vie quotidienne (non négligée) s’ouvrent les portes d’un autre monde. Où le lecteur
pénètre, armé des clefs qui lui permettent de saisir les valeurs qui cimentaient alors les liens sociaux. Il y apprend (article “Beau”)
que « Dieu y est vu comme un artiste qui est le premier modèle de tout » et que « la beauté produite par l’homme est
nécessairement secondaire par rapport à la beauté de ce qui est, non seulement parce que l’art imite la nature, mais encore parce
que l’art travaille avec un matériel donné ».
Parmi ce matériel : les manuscrits. Chacun est unique et comprend essentiellement du texte, parfois des notations musicales et
des enluminures. Au total : l’écriture, le son et l’image. Ils sont cinquante mille à dormir dans les bibliothèques françaises. Un
fonds exceptionnel, microfilmé, photographié : cent trente mille vues, dont quatre-vingt mille ont été numérisées. Soit le plus grand
musée de peintures médiévales. Que l’IRHT (Institut de recherche et d’histoire des textes), un laboratoire du CNRS fondé en 1939
et dirigé actuellement par Jacques Dalarun, un mécène, la Fondation Banques CIC pour le livre, le Centre national du livre et les
éditions Fayard ont décidé de sortir de l’ombre au moyen d’un projet ambitieux : faire découvrir le Moyen Age par ses manuscrits
enluminés.
A cette fin, une dizaine de médiévistes ont été invités à traiter leur thème de prédilection à la lumière d’images neuves, souvent
inédites, venues de toute la France. Ainsi, Michel Pastoureau reprend un sujet qu’il connaît comme personne : l’animal. En dix
chapitres, enluminures et textes proposent un tableau original du Moyen Age en forme de triptyque. Sous le signe de la Genèse, il
s’ouvre sur le temps et l’espace puis présente les acteurs, animaux et humains. Le panneau central, la condition humaine, met en
scène les principales activités sociales (les travaux et les jours, le pouvoir, le droit, le savoir et l’enseignement). Le dernier volet
conduit du ciel aux marges de l’invisible et des visages de Dieu à l’univers des marges, c’est-à-dire le monde étrange et imaginaire
qui peuple les marges des manuscrits. Jamais encore le mariage de l’image et du texte n’avait été aussi fécond : un livre
stupéfiant de beauté et d’imprévus.
Incontestablement, l’essai que dirige Philippe Contamine, le premier volume d’une Histoire de la France politique, se révèle
austère. Il est cependant étonnant. Habituellement, l’histoire politique commence avec le règne de Philippe le Bel (1285-1314).
Avant cette date, elle se réduisait, disait-on, à une succession de règnes (ou au mieux à l’étude des rapports entre les grands et
le roi) dont le XIVe siècle serait le fruit. Bref, elle se confondait à l’histoire de l’Etat et de sa formation, de la royauté et de ses
institutions.

Dès le Moyen Âge, la vie politique fut chose publique.

Tout autre est l’option adoptée par Philippe Contamine. Epaulé par deux médiévistes, Olivier Guyotjeannin et Régine Le Jan, il
entend par histoire politique l’histoire du pouvoir et de la puissance. Du coup, toute la perspective d’ensemble se modifie. Et écrire
une histoire politique qui débute à la fin du Ve siècle n’est plus utopique : elle englobe l’étagement et l’émiettement des pouvoirs,
du roi aux groupes locaux, les stratégies familiales et patrimoniales qui concourent à la transmission et à la répartition du pouvoir
de commandement, les mécanismes de règlement des conflits et de la violence, les réflexions et le degré d’autonomie des clercs
et des laïcs, les rapports entre gouvernants et gouvernés.
Exposée ainsi, cette étude semble abstraite. Il n’en est rien. Elle s’ancre dans une réalité géographique (l’espace du regnum) qui
se précise, dans une chronologie originale et convaincante, et s’enracine dans une vie politique authentique et animée, de plus en
plus complexe et diverse, où les “grands”, s’ils y tiennent une place essentielle, n’en sont pas les seuls acteurs : le populus y a
sa place. Jamais, apprend-on, la vie politique ne fut conçue, sauf dans ses dérives, comme une affaire privée : les notions de
chose publique, d’ordre et d’utilité publics sont repérables dès les origines, comme l’est également la question de la légitimité du
pouvoir. S’affirment une originalité et une identité qui distinguent assez rapidement, dans l’équilibre du jeu politique, la France du
reste de l’Europe, même si existent des caractères communs.
Par-delà la pluralité des Moyen Age que proposent ces ouvrages, une certitude : l’environnement mental est pétri et pénétré de
religieux. Qui tisse les rapports entre les hommes, qui précise le monde et sa hiérarchie, qui oppose dans une vision largement
dualiste le mal au bien, l’ombre du diable à la lumière des Cieux.
- Dictionnaire du Moyen Age, sous la direction de Claude Gauvard, Alain de Libera et Michel Zink, PUF, 1 548 pages, 150 € en
version coffret, 45 € en version poche.
- Le Moyen Age en lumière, sous la direction de Jacques Dalarun, Fayard, 400 pages, 80 € jusqu’au 31 janvier 2003, 100 € après
(DVD-Rom et cédérom chez Nouveau Monde éditions).
- Le Moyen Age, sous la direction de Philippe Contamine, Seuil, 528 pages, 26 €.
- La France au Moyen Age, de Marie-Anne Polo de Beaulieu, Les Belles Lettres, 300 pages, 15 €.
Frédéric Valloire


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      "Moyen Âge : Sous la lumière des [...], de XA [2002-10-18 09:17:36]