Un hôtel de passe à Barbes. L’abbé Aulagnier racle avec une fourchette tordue le fond de sa boite de raviolis ED. Avec une boite à 5,50 francs il arrive à faire ses deux repas. Hélas cette note heureuse ne saurait nous dissimuler le tragique de sa situation. Le lit miteux, les rideaux crasseux, la moquette maculée de foutre séché, les draps pisseux lui rappellent sans cesse sa déchéance. Que peut espérer un ennemi public, un fuyard sans le sou, contre lequel même ses amis de toujours se sont retournés ? Il est dans l’ordre des choses qu’un homme aussi abandonné finisse dans ce bouge sordide. Gardons nous tout de même de verser dans le pathétique. L’abbé Aulagnier est piteux dans les scènes lacrymales. Les amateurs de destins tragiques en seront donc pour leurs frais. Voyez sa figure de moine guerrier, son œil du tigre, ses narines qui palpitent, cette tension de tout son être sous l’empire de l’esprit de vengeance. L’impression est saisissante. L’abbé Aulagnier est prêt à affronter le Maître. Ce dernier sait bien que l’abbé est un combattant de la foi à nul autre pareil. Des conciliaires sans nombre, des modernistes, des provocateurs impies ont vu leur entreprise anéantie par cet homme capable de tous les déchaînements de la force. Il a refoulé les sédévacantistes séditieux dans leur néant. Il a brisé les renégats menaçant l’unité de la Fraternité. Sous sa protection et animée de sa volonté conquérante, la Fraternité s’est développée au point de devenir cette Puissance disséminée partout dans le monde. Mais cette Puissance à son acmé est aujourd’hui menacée par ce soldat fidèle qui s’est mué en promoteur de l’Entente. Hélas pour lui, le Maître ne saurait tolérer une alliance avec l’église conciliaire, cet ennemi de toujours, réceptacle de toutes les abominations du monde. L’Empire devient sa seule obsession. Il se voit déjà présider, assis sur le siège papal, présidant à la réunification de la Fraternité et de l’Eglise conciliaire qui, purifiée du naturalisme et de la gnose, revenue à la foi de toujours, pourrait travailler elle aussi à l’émergence d’une nouvelle Chrétienté. On comprend mieux dès lors son intransigeance, sa volonté d’éliminer les fauteurs de troubles, d’éradiquer les partisans de la division. Toutes le fédérations de la Fraternité sont appelés à participer à cette purification générale et à tout mettre en œuvre pour retrouver l’abbé Aulagnier. Il s’agit de le mettre hors d’état de nuire. Le sympodium qui va se dérouler dans quelques semaines doit donner toutes les apparences de l’unité et de l’harmonie. Il n’y a pas une minute à perdre. L’abbé B est entouré de jeunes prêtres. Il est furieux et ne laisse pas d’éructer. Les recherches jusqu’à maintenant n’ont rien donné. Les prêtres traqueurs ont pourtant tout tenté, jusqu’à solliciter l’aide des marginaux gravitant autour de leur paroisse. Ils ont appâté des clochards et des sans papiers avec quelques piécettes ou des restes de la kermesse paroissiale. « Regardez bien cette photo. C’est lui qu’il nous faut. Si vous l’apercevez, alertez nous immédiatement. Vous entendez ? Une petite récompense vous sera offerte. Allez dispersez vous dans les ville et ouvrez l’œil surtout ». Les fidèles ont été mobilisés. Des légions de jeunes tradis, la coupe à ras, le crane garni d’une étrange végétation ressemblant plus à une culture de poils de cul qu’à une chevelure censée, ont parcouru les villes jour et nuit, à la recherche de l’abbé honni. On va se la faire qu’ils gueulaient sans cesse. Les prêtres, par contre, ont eu toutes les peines du monde à motiver les tradinettes. « On va quand même pas leur offrir un string en échange de leur aide » lança un jour un traqueur exaspéré. « Le Maître a dit qu’il ne fallait reculer devant rien pour le retrouver » rétorqua un autre traqueur. « D’ailleurs ajouta-t-il un marché noir assez sordide s’organise en ce moment autour du string. D’affreux bonhommes n’hésitent pas à venir, devant nos paroisses, aguicher nos petites avec leurs strings qu’ils vendent sous le manteau. Les parents sont effrayés. Certaines mamans nous ont fait un scandale pas possible. On parle beaucoup de la légalisation de la drogue. Légalisons de notre côté le string. C’est le seul moyen de nous débarrasser de cette racaille abjecte qui vient vendre ses dégueulasseries sous notre nez. Et vous verrez, la promesse d’un string va les sur-motiver nos jeunes filles. Elles vont lui mettre la main au collet à l’abbé, ça va pas tarder. Tous les moyens sont bons, n’est-ce pas ? ». Les prêtres traqueurs ont réussi également à recruter les choristes qui ne veulent pas entendre parler d’une entente qui mettrait en péril le chant grégorien. Eux aussi se sont mis en chasse. Voilà donc l’abbé Aulagnier seul contre tous. L’organisation entière, les prêtres, les fidèles, les chanteurs, les clochards sont engagés dans la traque. Chacun y poursuit sa marotte : une bouteille de rouge, l’Oeuvre, la castagne, le Grégorien, la Cause, le string, l’Empire… L’abbé Aulagnier pourra-t-il échapper encore longtemps à ce déploiement de forces engagés contre lui ?
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