Le cercle des poètes disparus c'est pas mal comme film, mais c'est un peu démago. D'autant que je doute de l'excellence de l'état de comédien. Voir ce passage du Désespéré de Léon Bloy. Il s'agit d'une charge violente de Marchenoir contre les comédiens...
Voici le texte : -- Ma foi, messieurs, dit-il, parfaitement sincère, avouez que ce que nous venons d'entendre est confondant. Nous nous devons à nous-mêmes de faire tout crouler ici, et il battit des mains. Les autres, décollés de leur étonnement et entraînés par l'exemple du patron, applaudirent à provoquer une émeute.
-- Mais..., monsieur Marchenoir, continua le colonel du _Pilate_, -- s'adressant à son invité qui venait de se rasseoir après une inclination de tête imperceptible, -- je ne vous connaissais pas cette force tragique, qui m'étonne encore plus, je vous assure, que votre talent d'écrivain, dort je fais, cependant, vous ne l'ignorez pas, la plus haute estime. C'est à se demander pourquoi vous n'êtes pas au théâtre. Vous en deviendriez le maître et le Dieu... N'est-ce pas votre avis, Beauclerc ?
Le grand Sentencier n'eut pas le temps de rédiger son dispositif. Ces dernières paroles venaient de procurer à Marchenoir la sensation d'un formidable soufflet. La bonne foi évidente, en ce moment, de Beauvivier faisait enfin ce que son insidieuse malice n'avait pu faire. Le lycanthrope était vraiment en fureur. Il devint pâle et ses yeux noircirent.
-- Pardon, dit-il, en étendant la main, comme pour imposer silence au tas de viande poilue qu'on venait de consulter et qui se préparait à répondre, l'avis de M. Beauclerc est sans intérêt pour moi. Je tiens même à l'ignorer absolument, et je m'étonne, monsieur Beauvivier, que vous ayez eu l'idée de me faire asseoir à votre table pour mettre la dignité de ma personne en expertise. J'étais loin de supposer que la lecture que vous venez d'applaudir, et que je n'ai faite que pour vous complaire, dût être, sitôt, l'occasion du mortifiant éloge dont vous m'accablez, et de l'arbitrage plus outrageant qu'il vous plaît d'invoquer.
Beauvivier, surpris, se récria :
-- Comment est-il possible, cher monsieur, que vous dénaturiez à ce point mes paroles et mes intentions ? En vérité, je ne devine pas en quoi j'ai pu vous offenser...
Plusieurs parlèrent à la fois. -- Il est bien mal élevé, ce catholique ! disait Beauclerc. -- Il a été mordu par Veuillot, ajoutait Tinville. D'autres exclamations du même genre coururent d'un bout de la table à l'autre. Le chenil, un instant maté, retrouvait sa gueule.
-- Si vous avez besoin que je vous explique en quoi vos paroles m'ont révolté, reprit Marchenoir, il est douteux que mes explications vous éclairent et vous satisfassent. Néanmoins, les voici, en aussi peu de mots que possible. Je regarde l'état de comédien comme la honte des hontes. J'ai là-dessus les idées les plus centenaires et les plus absolues. La vocation du théâtre est, à mes yeux, la plus basse des misères de ce monde abject et la sodomie passive est, je crois, un peu moins infâme. Le bardache, même vénal, est du moins, forcé de restreindre, chaque fois, son stupre à la cohabitation d'un seul et peut garder encore, -- au fond de son ignominie effroyable, -- la liberté d'un certain choix. Le comédien s'abandonne, _sans choix_, à la multitude, et son industrie n'est pas moins ignoble, puisque c'est son _corps_ qui est l'instrument du plaisir donné par son art. L'opprobre de la scène est, pour la femme, infiniment moindre, puisqu'il est, pour elle, en harmonie avec le mystère de la Prostitution, qui ne courbe la misérable que dans le sens de sa nature et l'avilit sans pouvoir la défigurer.
Il a fallu le dénûment métaphysique particulier au XIXe siècle et l'énergie surprenante de sa déraison, pour réhabiliter cet art que dix-sept cents ans de raison chrétienne avaient condamné. Il paraît tout simple, aujourd'hui, de recevoir avec honneur et de pavoiser de décorations d'abominables cabots, que les bonnes gens d'autrefois auraient refusé de faire coucher à l'écurie, par crainte qu'ils ne communiquassent aux chevaux la morve de leur profession. Mais, vous l'avez dit tout à l'heure, je ne suis pas de ce siècle, j'ai d'autres idées que les siennes, et, parmi les choses répugnantes qu'il idolâtre, le prostibule de la rampe est surtout blasphémé par moi... Il vous était facile de conclure, ainsi que tant d'autres l'ont déjà fait, de l'intensité de mon coup de boutoir à une vocation d'assassin, par exemple, -- ce qui n'aurait nullement altéré mon humeur. Vous pouviez inférer de ma prose et de ma diction la folie furieuse ou, tout au moins, quelques scrofules honteuses, quelques bas ulcères dont la purulence cachée me sortirait jusque par les yeux... Sans hésiter, vous expliquez tout de moi par des facultés de saltimbanque et vous m'offrez un avenir de bouffon de la canaille. Voilà, je vous l'avoue, ce qui dépasse complètement mes capacités de résignation.
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