LE PAPE, LA POLOGNE ET L'UNION EUROPEENNE
Le message que le Saint-Père a fait passer à ses compatriotes sur l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne vaut autant pour les pays déjà membres.
L'appui apporté par Jean-Paul II, comme massivement par l'Eglise catholique polonaise, à l'adhèsion à l'Union européenne est particulièrement utile au gouvernement de Varsovie tant le débat est parfois tendu avec une fraction de l'opinion et plusieurs partis d'opposition. Selon les sondages, le taux d'approbation ne serait que de l'ordre de 60%. Les milieux les plus réticents, les petits fermiers notamment, seront sans doute les plus sensibles aux arguments de l'Eglise. Or le Saint-Père leur a donné un retentissement particulier qui replace les enjeux à leur vraie dimension.
Le Pape rappelle que l'adhèsion n'est pas seulement une affaire de pommes de terre ou d'espèces fiduciares. Il en va bien entendu aussi de cela mais ces problèmes ne sont pas insolubles. Ne voir que cela serait s'aveugler sur l'avenir. Il est clair que comme dans tous les pays qui ont précédemment rejoint l'Union, la société polonaise dans son ensemble connaîtra des évolutions accélérées. Jean-Paul II les anticipe comme il l'avait déjà fait avec la chute du communisme. Il voit déjà son pays dans dix ans d'ici et il pressent la crise des valeurs qui se manifeste dans ces phases de transition. Or pour lui, il n'y a pas de solution dans le repli frileux, mais au contraire dans le saut délibéré "sans peur" dans l'avenir.
Que constate-t-on en effet ? D'abord que, même si les valeurs spirituelles du peuple polonais peuvent évoluer voire décroître à l'intérieur, elles reprennent de l'importance à la faveur des relations avec les autres partenaires européens. Par la multiplication des échanges et des contacts, les Polonais vont prendre mieux conscience de leur identité et de leur richesse. Ils auront plus de réticence à s'en détacher. Ils vont y tenir à nouveau. En outre, ces valeurs vont constituer un apport à la culture commune. Autour d'elles, la Pologne peut devenir un pôle diplomatique, attirant dans son orbite en premier lieu la Lithuanie et la Slovaquie - dont les présidents avaient fait le déplacement de Cracovie autour du Pape. Au-delà on peut espèrer que la question des valeurs sera ouvertement posée au sein même des instances européennes, au Parlement de Strasbourg, à la Commission de Bruxelles. Beaucoup à l'Ouest le redoutent déjà et voient d'un aussi mauvais oeil l'arrivée des "cathos cléricaux" polonais que celle des Turcs ! Le message du Pape est donc clair à l'encontre de ces instances: la Pologne et l'Union européenne doivent s'enrichir mutuellement.
Le débat doit être ouvert. Il est pour le moment sous-jacent: il a effleuré au moment du référendum irlandais négatif sur la ratification du traité de Nice. Il avait surgi dans une indescriptible confusion lors des discussions sur le préambule de la charte des droits fondamentaux adoptée à ce même sommet de Nice de décembre 2000. Il ne doit pas conduire à l'affrontement de deux Europe à l'imitation de la guerre des deux France du XIXe siècle. Or là que dit le Saint-Père ? "le XXe siècle a été marqué par le mystère de l'iniquité". Par ce rappel en exergue de son homélie du dimanche 18 Août, Jean-Paul II rappelait aussi à chacun, Polonais, mais aussi aux deux Europe, de l'Ouest , du Centre et de l'Est, que l'élargissement de l'Union européenne s'étend aux morts autant qu'aux vivants. Ce sera aprés cinquante ans d'absence, l'entrée de tout un pan de l'histoire européenne dont on s'est finalement bien accommodé, tant à l'Est qu'à l'Ouest, mais qui, avec ce saut dans l'avenir, nous submergera: car qui parlera, au sein des instances européennes, pour toutes les victimes du nazisme et du communisme ? Ce n'était pas trop un problème jusqu'à présent à Bruxelles. L'Europe (occidentale) ne s'est-elle pas fondée sur la réconciliation avec l'Allemagne et le rejet du communisme ? Peut-on considérer que cette opération est d'ores et déjà acquise pour les terres orientales ? Brutalement, ose-t-on poser la question de savoir qui parle à Bruxelles au nom des six millions de juifs ? Or de fait, l'élargissement à la Pologne crucialement "européanise" les pires camps de concentration. Plus que par le passé, nous allons vivre une véritable réappropriation de cette mémoire collective. Comment allons-nous la transformer pour l'avenir ? C'est un autre regard qu'il nous faut. Les champs polonais ne sont pas qu'un sujet pour les experts de la politique agricole commune. Voilà ce que le Pape veut inscrire dans notre nouvelle conscience d'Européens à la veille du passage à la "grande Europe".
Yves LA MARCK
Source : Lettre de liaison de France Catholique n°55 - 22 août 2002 |