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"Ce qu’il faut croire de la Bible" Imprimer
Auteur : XA
Sujet : "Ce qu’il faut croire de la Bible"
Date : 2002-07-19 12:17:37

Ce qu’il faut croire de la Bible
Un livre crée la polémique: selon deux
archéologues, l’un israélien, l’autre américain, une
grande partie des événements relatés dans la Bible
n’ont sans doute jamais eu lieu, notamment des
épisodes aussi célèbres que le voyage d’Abraham,
le Déluge, l’esclavage du peuple juif en Egypte,
l’Exode, la chute de Jéricho ou la conquête de la
Terre promise. Depuis longtemps les historiens
savent que la Bible n’est pas un livre d’histoire.
Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman vont plus
loin: pour eux, des chapitres entiers du Livre ont
été rédigés au VIIe siècle avant J.-C. dans un but
politique et sont légendaires. Quelle est la réalité
historique de la Bible? Ces découvertes sont-elles
fiables? Remettent-elles en question la valeur du
texte? La force morale et spirituelle de la Bible
dépend-elle, au fond, de sa véracité? Victor
Cygielman, Jean-Luc Pouthier et Sophie Laurant
ont mené l’enquête.



Un entretien avec Israël Finkelstein

«Une grande partie de la Bible est
légendaire»

ll n’y a pas trace de Moïse ou de l’Exode dans l’Histoire, le royaume de
Salomon était minuscule, le voyage d’Abraham est fictif : le directeur de
l’Institut d’Archéologie de Tel-Aviv remet en question les croyances les mieux
établies.



De notre correspondant Victor Cygielman

Le Nouvel Observateur.– Vous dirigez l’Institut d’Archéologie de l’université
de Tel-Aviv. La recherche et les fouilles, surtout à Megiddo (Israël). Qu’y a-t-il
de neuf dans votre démarche d’archéologue?
Israël Finkelstein. – L’archéologie biblique classique était dominée par le
récit de la Bible. Le texte se trouvait au centre des préoccupations de mes
prédécesseurs, qu’ils le tiennent ou non pour sacré. Les fouilles devaient
illustrer, confirmer l’histoire rapportée par la Bible. Jusqu’aux années1960, pas
un archéologue ne doutait de l’historicité des pérégrinations des patriarches. Il
s’agissait seulement de savoir quelles trouvailles archéologiques confirmaient
le mieux l’épisode décrit dans la Bible. Nous avons radicalement changé
d’approche. L’archéologie se trouve désormais au centre du débat. Après
seulement, l’archéologue se tourne vers la source biblique et essaie de voir
dans quelle mesure les deux témoignages correspondent.

N. O. – Voilà une première différence essentielle. Y en a-t-il d’autres?
I. Finkelstein. – La seconde est encore plus importante. La plupart des
chercheurs ont étudié l’histoire des Hébreux, des Israélites, en s’appuyant sur
la chronologie biblique: la période des patriarches, l’arrivée en Egypte puis
l’Exode, la conquête du pays de Canaan (la Terre promise), l’établissement
dans le pays, les Juges et enfin l’époque des royaumes d’Israël et de Juda.
Nous faisons le chemin inverse: du plus récent au plus ancien. Nous nous
efforçons de regarder l’histoire des anciens Hébreux vivant en Israël en partant
du point de vue de ceux qui ont écrit cette histoire ancienne bien plus tard. Les
fouilles ont permis de connaître les conditions de vie des gens de l’époque. A
partir de là, on peut essayer de comprendre pourquoi et comment ils ont écrit
telle ou telle partie du texte.

N. O. – Quels sont vos résultats?
I. Finkelstein. – D’abord que le texte a très probablement été rédigé vers la
fin du royaume de Juda, sous le roi Josias, c’est-à-dire au VIIesiècle avant
Jésus-Christ, et complété pendant l’exil à Babylone et le retour en Israël sous
Cyrus, au VIesiècle. Ensuite, qu’une grande partie de la Bible est légendaire.
Sur la base de témoignages extra-bibliques, par exemple en s’appuyant sur
des textes assyriens ou sur une stèle relatant la victoire d’un pharaon sur le
peuple d’Israël, nous savons, et pas d’aujourd’hui, qu’on ne peut prendre à la
lettre le récit biblique. Cela vaut pour le voyage d’Abraham d’Ur (en
Mésopotamie) vers la Terre promise, pour la conquête triomphale du pays de
Canaan, pour l’Exode d’Egypte, etc. Mais nous ne pensons pas non plus que
les auteurs du récit biblique aient inventé cette histoire de toutes pièces.

N. O. – Pourquoi pas?
I. Finkelstein. – Parce qu’une invention pure et simple n’aurait pas été
crédible. L’histoire sert toujours une idéologie. Les textes écrits au VIIesiècle
avant Jésus-Christ, sous le roi Josias, devaient justifier ses conquêtes qui
agrandissaient le royaume de Juda. Pour être crus, ces textes, bien qu’écrits
bien plus tard que les événements relatés, devaient être fondés sur les
souvenirs de faits réels, même transformés, anoblis par la patine du temps. Ils
devaient s’appuyer sur des mythes bâtis autour de héros anciens, transmis
oralement, de génération en génération.

N. O. – Quel était le projet politique que la Bible devait justifier?
I. Finkelstein. – Nous lisons dans la Bible que le roi Josias avait ordonné une
rénovation du Temple. A cette occasion, un grand prêtre trouva, par hasard,
un ancien manuscrit traitant de l’époque des rois David et Salomon. Or nous
sommes au VIIesiècle avant Jésus-Christ et le «manuscrit retrouvé» traite
d’événements survenus aux XIe et Xesiècles avant J.-C. Que s’était-il passé?
En nous fondant sur les dernières fouilles et aussi sur des témoignages
extra-bibliques, tels d’anciens documents assyriens d’époque, on arrive aux
conclusions suivantes: le roi Josias voulait étendre la domination de Juda vers
le nord, où le royaume d’Israël n’existait plus et où l’influence de l’empire
assyrien avait reculé. L’Egypte, le grand empire du Sud, était absorbé par des
problèmes internes. Le moment était opportun pour les projets du roi Josias. Il
entendait aussi consolider son pouvoir, restaurer la centralité de la capitale,
Jérusalem, et l’unicité du Temple de Jérusalem, qu’il entreprit de rénover. Pour
justifier les conquêtes du roi et sa théologie, l’idéologie régnante, pouvait-on
trouver mieux que le précédent des formidables conquêtes de David et des
splendeurs du pays sous Salomon, relatées dans un vieux texte
miraculeusement «retrouvé»?

N. O. – Les royaumes de David et de Salomon ont-ils réellement existé?
I. Finkelstein. – Pas comme ils sont présentés dans la Bible. Les dernières
découvertes archéologiques nous apprennent que David et Salomon étaient
plutôt les roitelets d’un Etat-cité, Jérusalem, qui était à l’époque une ville assez
misérable, située sur une colline, entourée de villages. La population était
clairsemée et, dans l’ensemble, illettrée.

N. O. – Pourquoi est-ce dans le petit royaume de Juda qu’on a écrit ces textes
extraordinaires, alors que les empires assyrien, babylonien ou égyptien, qui
avaient développé une civilisation raffinée, n’ont rien produit de comparable?
I. Finkelstein. – Effectivement, c’est une chose fascinante. Ce récit se trouve
à la fondation des trois religions monothéistes, alors que les auteurs ont grandi
dans un minuscule royaume provincial, où une population peu nombreuse
menait une vie précaire. L’exploit est d’autant plus remarquable que l’Ancien
Testament comprend à la fois des éléments d’histoire, des légendes, des
mythes, mais aussi un code légal ainsi que des prescriptions sociales et des
exhortations éthiques, dont les enseignements ont influencé une grande partie
de l’humanité, pendant des siècles.

N. O . – S’agissait-il d’une nouvelle manière de voir la vie en société?
I. Finkelstein. – Nous le pensons. Prenez ce remarquable fragment de poterie
trouvé, en 1960, au sud de Tel-Aviv dans les ruines d’une ancienne forteresse.
Sur ce fragment, daté de la fin du VIIesiècle avant J.-C., un travailleur avait
écrit en hébreu, à l’encre noire, une plainte contre son supérieur direct, plainte
adressée au commandant de la garnison. L’homme demandait justice, contre
un autre homme, au nom de la Loi. Le geste était révolutionnaire pour
l’époque. La région ne connaissait pas les droits de l’individu. Les gens
s’appuyaient uniquement sur la force du clan pour garantir les droits de ses
membres. C’est probablement la preuve archéologique la plus ancienne de la
nouvelle attitude. Pour la première fois, on évoque les nouveaux droits
accordés à individu par les lois du Deutéronome, rédigées sans doute sous le
roi Josias.

N. O. – Pouvez-vous nous donner d’autres exemples?
I. Finkelstein. – Nous savons maintenant que la conquête du pays de Canaan
ne fut pas le blitzkrieg décrit dans la Bible, mais la longue et pénible migration
de tribus sémitiques qui mettront un siècle à s’établir dans ce qui deviendra la
Terre promise. Les ossements de chameaux retrouvés nous ont montré que le
récit d’Abraham conduisant une caravane de chameaux correspond à la
description des caravanes utilisées seulement des siècles plus tard, sous
l’empire assyrien.

N. O . – Vous remettez en question l’exactitude du récit biblique qui, pour des
millions de croyants, est la vérité révélée et donc intouchable. N’êtes-vous pas
attaqué en Israël?
I. Finkelstein. – Les milieux religieux m’ignorent. L’étude critique de la Bible ne
les intéresse pas. Ils s’en tiennent au texte, un point c’est tout. En revanche, ce
que j’appellerais les vieux sionistes, ceux qui ont vécu la fondation de l’Etat
d’Israël, sont scandalisés par notre approche. Pour eux, l’archéologie doit –
comme du temps d’Igal Yadin, le chef de l’école archéologique classique –
apporter des preuves du récit biblique, jamais le contredire ou le mettre en
doute. Ils ont tort. L’archéologie moderne n’affaiblit pas le message de la Bible.
Au contraire, elle montre le génie et la force de cette création littéraire et
spirituelle unique.
Propos recueillis par VICTOR CYGIELMAN

(*) «La Bible dévoilée», écrit en collaboration avec l’archéologue américain Neil
Asher Silberman, vient de paraître en français, aux Editions Bayard.

D'autres articles sont disponibles en se rendant à l'adresse :
http://www.nouvelobs.com/dossiers/p1967/index.html


La discussion

      "Ce qu’il faut croire de la Bible", de XA [2002-07-19 12:17:37]
          Concordance des sources historiques et Bible, de Anonyme (212.71.20.xxx) [2002-07-19 13:57:20]
          Voici la réponse de Frère Dominique, de Chantal (80.12.12.xxx) [2002-07-19 20:48:43]