Lors d'un rendez-vous galant que j'eus cet après-midi avec un universitaire riche et célèbre, je suggérai à mon interlocuteur d'écrire un roman policier qui se déroulait dans les milieux de la Cause.
Devant son peu d'enthousiasme, je me permets d'en proposer ici le premier chapitre, improvisé il y a une demi-heure de cela. Nous avons un cadavre, et un mystère. Le reste viendra plus tard, si les apostrophes passent bien.
***
Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents traditionalistes – épisode 1
L’inspecteur Rozier, cornaqué par un colosse, ignorant les regards intrigués de la manécanterie qui se tenait dans le chœur, pénétra dans la sacristie encore obscure.
- J’ai tout laissé en l’état, dit le colosse, j’ai même éteint la lumière à nouveau, comme lorsque je l’ai découvert.
Rozier chercha le commutateur, le fit jouer avec un bruit sec. La lumière se fit dans la sacristie gothique. Le corps d’un homme d’une cinquantaine d’années était étendu, la face contre les pierres inégales lissées par les ans et les pas. Au-dessus de son crâne, sur le dallage, s’étendait une étoile de sang. Le crâne semblait défoncé en plusieurs endroits. Il n’y avait aucune trace de combat.
- L’agresseur a attaqué par derrière, fit remarquer Rozier penché sur le cadavre, avec une force considérable. Il a frappé plusieurs fois…
Son regard se porta sur le grand chapier. Un calice ensanglanté gisait sur le sol. Il le saisit avec un gant. Le pied massif du vase semblait bosselé ; des cheveux et du sang y restaient collés.
- avec ce calice, fit Rozier. Il aura frappé sur sa victime alors qu’elle était debout, puis à terre pour l’achever. - Inspecteur, fit son adjoint Isoard, le médecin légiste est ici. - Je veux savoir les causes et l’heure du décès. Gardez-le au froid ensuite. Cherchez des empreintes sur le calice.
Il se tourna vers le colosse muet.
- comment vous appelez-vous ? - Mustapha. - Quand avez-vous trouvé le mort ? - Deux ou trois minutes avant de vous appeler, monsieur l’inspecteur. Je suis allé dans la sacristie pour récupérer une enveloppe avec des partitions que j’avais laissée sur la table, et j’ai buté sur le corps. J’ai allumé la lumière… puis je l’ai éteinte et je suis parti vous appeler. - Donc il se peut que vous ayez bougé le cadavre… Les gamins sont au courant ? - Non monsieur l’inspecteur. - Renvoyez-les, alors, et revenez me voir.
L’inspecteur Rozier se gratta la tête. Paroissien régulier de St Edouard, il n’ignorait pas les tensions qui régnaient entre les deux communautés qui se partageaient l’église le dimanche. Il y avait les paroissiens régulier, et les traditionalistes de la « messe de onze heures », qui étaient arrivés en triomphateurs deux ans auparavant lorsque l’évêque avait décidé de leur permettre d’entendre ici la messe en latin. La communauté de « dix heures », à laquelle il appartenait depuis plus de dix ans, ne s’était pas encore habituée à ces voisins hauts en couleur et en verbe. Une chose était sûre : le mort ne venait pas à dix heures – bien que son visage, crispé en un rictus pour l’éternité, ne lui était pas totalement inconnu. La porte s’ouvrit discrètement. Mustapha était de retour.
- Comment se fait-il qu’un adulte comme vous chante dans un chœur d’enfants ? - Il faut bien des ténors et des basses, dans une chorale. Mais moi, je suis haute-contre. Je chante avec les alti. - Et vous dirigez la chorale, aussi. - Oui, aussi. - Vous le connaissiez, ce type ? - Oh oui, vaguement. C’est un taré ! - Je vous demande pardon ? - Ben oui, au restaurant, l’autre jour, il a pas arrêté de raconter que le corbillard de Mitterrand était immatriculé 666. « Le corbillard de la bête ! », il avait dit. - Et cela suffit, d’après vous, pour en faire un taré ? - Oh non, monsieur l’inspecteur, il y a bien pire.
Mustapha regarda les murs puis s’approcha de Rozier et murmura :
- il croyait qu’il était le roi de France.
( à suivre)
|