hélas, le Bon Seigneur ayant choisi autrement...
Il est vrai que souvent les parents éprouvent la pression d'enfants, qui eux-mêmes éprouvent la pression de leur entourage (école ou autres...) à l'égard du "référant" universel télé.
Cependant ce petit malaise (s'il est), je l'ai vécu moi-même comme enfant, lorsqu'un beau jour (je devais avoir 8-10 ans) mon père a décidé d'enlever la prise, débrancher l'antenne et mettre tout bonnement la télé "à la cave", première étape (psychologique...) avant de la mettre à la poubelle. Nous étions dépités, consternés...
Je me souviens de la reflexion d'un petit copain de classe à qui je racontais la chose: "Quoi! z'avez plus d' télé? Mais, vous faites quoi le soir?"
Ce que nous faisions le soir?
Nous faisions des jeux de sociétés, des lectures en famille (le summum du plaisir était que l'un d'entre nous lise à haute-voix pour tous, tous le même livre...), récitions un chapelet en famille... et avions des conversations infinies et délicieuses avec nos parents... On y parlait souvent d'ailleurs - mon père aimant beaucoup le débat "théologique" de tel passage de l'Evangile, particulièrement difficile à comprendre - ces ouvriers derniers payés comme les premiers, cette pécheresse si facilement absoute, ces pharisiens si durement éconduits..., sans compter les pages de l'ancien testament tellement difficiles, ou plus encore celles de l'Apocalypse...: c'était notre monde, mon père goûtant particulièrement au débat, lorsque d'un commun accord nous devions reconnaître la difficulté de la question et qu'il fallait "poser la question à un abbé". Et puis, il y avait aussi la musique, lorsque l'un ou l'autre s'improvise vedette de récital au piano, à la guitarre, et que le carnet de "chants populaires" y passe in extenso... Enlever la télé c'est bien, mais il faut combler le vide (tout relatif d'ailleurs). En enlevant la télé mon père avait choisi, par exemple, de la remplacer par une chaîne stéréo familiale qui, à vrai dire, la remplaçait plus qu'avantageusement... et devait laisser des traces indélébiles.
Voilà ce que nous faisions le soir. Et je garde jusqu'à ce jour une immense nostalgie de ces délicieuses soirées en famille où j'ai appris pour ma part très simplement et très quotidiennement ce que veux dire "aimer les siens", même si quelquefois j'aurais bien voulu regarder Tarzan ou Michel Strogoff... à la place.
Ai-je souffert, vis-à-vis de mes camarades de classes, de ne pouvoir parler "du film d'hier soir". Souffert sûrement pas, été frustré de partager leurs conversations d'un moment tout au plus, mais en contrepartie j'ai très vite compris que ne pas avoir de télé était un privilège, et cette "frustration" est devenue une reconnaissance, une richesse, mieux: la conscience d'une richesse! Les enfants, ont beaucoup plus facilement qu'on le croit accès à ce type de trésor intérieur!
Je crois que ce qu'il manque le plus aux chrétiens d'aujourd'hui, ce n'est pas tant le sens de la mortification ... certes il manque passablement mais la mortification n'est qu'un préalable : ce qui manque le plus c'est l'imagination! Quand on aime on est ingénieux. Rien n'est plus inventif et ingénieux que l'amour, à vrai dire. Essayez donc d'enlever la télé non pas tant par dépit que par amour d'un bien supérieur par elle compromis, choisissez ce bien supérieur sans hésitation - ce bien qui s'appelle prosaïquement "la vie chrétienne" et sa cohérence, et vous verrez que vos enfants en seront les premiers reconnaissants et s'y adapteront plus vite que vous, en seront fiers, sans que ce bien supérieur – mais c'est normal – n'ôte en rien la conscience que l'ici-bas demeure un exile, bien sûr, quand bien même vos enfants réclameront cette télé selon le principe que ce que l'on n'a pas et que les autres ont est en soi désirable... De fait, ils n'en souffriront pas du tout. Il est évident que de plus en plus – en proportion même de l'avancée de la barbarie - le chrétien est un "décalé", voire un "indien", c'est un fait. Reste à éprouver, à goûter pleinement la joie, la richesse, la conscience fière et néanmoins humblement reconnaissante d'avoir le privilège de ce décalage d'avec le monde; décalage qui, à nouveau, rend libre en déverrouillant l'accès aux richesses intérieures dont la première est la prière, certes, mais avec elle la poésie, l'amour des êtres et des choses, le sens du vrai et du faux, l'usage des joies simples ainsi que la douce pratique des "petites fleurs de vertus", dont parle s. François de Sales, et qui ne s'apprennent que par l'expérience d'une certaine "société" chrétienne, dans le moule d'une certaine société chrétienne, aussi tenue soit-elle - l'expérience authentique de cette société-là, aussi infime soit-elle, est un trésor inestimable pour l'achat duquel il faut tout vendre. La famille doit être gardée comme un cloître, afin qu'y fleurissent délicatement l'amour, mais le mot est galvaudé – disons alors "l'amitié", oui la douce et simple amitié chrétienne qui est "le sacrement" de la charité théologale, son apprentissage, son analogie, son commencement, selon ce que dit saint Jean.
In Christo
Bertrand